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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 14:00
Histoire de Galilée. (V) - Christian Biseau - 6 / 2009
Christian Biseau Histoire de Galilée. (V)
Christian Biseau
LPC n° 7 / 2009

Ce matin-là, c'est auprès d'Hillel qu'il s'était arrêté.

Hillel, un vieux philosophe presque aveugle, dont les voisins souriaient volontiers quand ils le voyaient perdu dans ses pensées, et dans ses écritures.

Hillel, qui avait passé toute sa vie à accumuler tant de trésors dans ses réflexions, dans ses livres.

Et qui s'était si souvent désolé du peu d'intérêt que rencontraient ses écrits.

Pourtant, il aurait eu tant de choses à raconter aux jeunes de son village.

Mais comment aurait-il pu faire, alors qu'il ne connaissait rien de leurs mots, de leurs musiques, de ce qui déchaînait leurs fou-rires ou nourrissait leurs enthousiasmes ?

"Ils se passent tous si bien de moi", constatait-il, non sans amertume.

Hillel n'avait pas fini de se désoler de les voir tranquillement s'éloigner de ce qui pour lui était fondement.

D'autres, désemparés, ne sachant dans quelle direction traîner leur mal-être, s'étaient précipités vers d'étranges sectes, parce que là au moins ils avaient trouvé des garde-fous pour avancer, des certitudes pour mettre les choses en ordre.

On sentait chez Hillel une telle impatience de transmettre à tous ces jeunes le bel héritage accumulé au long des siècles, une telle angoisse de ne savoir comment faire. Alors que tout semblait se défaire, se déliter, alors que les mots d'avant résonnaient comme des coquillages vides, n'était-il pas urgent de sauver ce qu'on pouvait, les meubles qui restaient, avant qu'il ne reste plus rien ?

Le Galiléen comprenait si intensément la tristesse et l'inquiétude d'Hillel. Il mesurait l'étendue de l'ébranlement qui l'accablait, et qui, sans doute, était loin d'être fini… Il savait bien que répéter ne mène à rien, et qu'il ne s'agissait pas seulement de dépoussiérer.

Mais il lui disait doucement que, derrière le cataclysme qui semblait tout emporter, il était question aussi d'un paysage inconnu, tout neuf, qui les attendait.

"Peut-être, ami, est-il bon qu'ils sachent se passer de nous ?… De quoi as-tu peur ? Laissons-les tracer leur route, naître à leur propre parole, et acceptons de nous laisser surprendre…"

Et il lui parlait de ce père qui aime tant rester dans l'ombre, ayant fait le choix de la discrétion pour se rendre présent. Drôle de façon d'être indispensable.

"Va, ami Hillel, retourne à tes écritures. Laisse sortir de toi tous les mots qui demandent à venir. Et pour ça, tu le sais, pour leur faire de l'espace, il te faut continuer à devenir libre. De cette liberté qui fait si peur que parfois, souvent, on l'appelle trahison.

Elle est là, ta place. Et elle est indispensable.

Tu sais, ami, c'est à chacun d'empoigner son grabat, et de courir comme il peut vers la haute mer.

Le reste ne te regarde pas. Le reste, tout le reste, est Son affaire".

***

Depuis toujours, la vie avait été si dure pour Nouha. Si longtemps que tout sourire avait déserté ses yeux, sa vie. "Je n'ai pas de bonheur à vivre" disait-elle tristement.

Pourquoi ? lui demandait-elle. Et pourquoi moi ? Est-ce que toujours ma vie sera grise ainsi ?

Et Lui ne trouvait aucune explication raisonnable à lui donner.

Et pourtant c'est auprès d'elle qu'il aimait tant s'asseoir, et l'écouter, et lui parler. De toutes ces choses si dures, si injustes, si incompréhensibles, si révoltantes.

Et aussi de celles, faites de lumière, cachées sans doute au creux de l'existence de Nouha.

Et de ce père, tel le samaritain de l'histoire, venu rejoindre le blessé terrassé, le portant contre lui, le mettant sur sa monture pour lui permettre d'avancer encore et encore, et le confiant à la sollicitude des hommes. Pensant à lui sans cesse. Ne pouvant s'empêcher de revenir bien vite prendre de ses nouvelles.

Ou comme cet homme qui, chaque matin, grimpait sur la colline pour scruter l'horizon, dans l'espoir fou d'apercevoir enfin le fils qui s'était depuis si longtemps absenté pour aller faire on ne savait quoi.

Alors, sur le visage de Nouha, le sourire finissait par revenir. Et bien souvent, c'est elle qui continuait à lui parler de Son père, avec des petits mots de rien du tout, mais qui sonnaient si fort, si juste.

Comme si c'était elle, petite Nouha, qui lui ouvrait des portes sur le mystère.

***

Mais un jour elle avait osé lui avouer son allergie pour les choses de la religion, et lui demander : "Je t'en prie, dis-moi ce qu'est exactement la foi dont tu parles".

Après un long silence, il avait seulement répondu : "L'important, Nouha, la seule chose que je te souhaite, c'est de te découvrir aimée".

***

Une autre fois, c'est de la mort que Nouha avait parlé.

Parce que la maladie venait d'emporter son ami, son compagnon.

Elle cherchait partout quelque chose à comprendre. Rien, sauf l'envie de hurler sa révolte. Comment vivre maintenant…, et pourquoi ?

Alors elle était allée consulter les sages qui, par bonheur, ne manquaient pas dans la région.

Elle avait osé leur dire qu'elle ne savait plus pourquoi elle existait, et que, elle aussi, elle avait peur de mourir. Et que parfois elle voudrait crier cette peur. Et qu'elle n'avait pu en parler avec personne, parce que, bien sûr, ce ne sont pas des choses dont il convient de parler avec les voisins.

En réponse, certains ne savaient parler que de fatalité et de résignation, alors que d'autres l'accablaient de leurs considérations savantes sur "la vie éternelle". Mais leurs affirmations les mieux intentionnées, les plus pieuses, semblaient bien présomptueuses à Nouha. Elle craignait trop que certains ne soient tentés de se servir un peu vite de ces mots pour adoucir la dureté des choses.

Nouha écoutait les uns et les autres, cherchait à comprendre, mais ne pouvait s'empêcher de penser que mieux vaudrait sans doute se taire quand il n'y a que mystère.

En tout cas, elle n'était pas parvenue à trouver un peu de douceur à mettre sur la douleur qui s'était installée au creux de sa vie depuis que son ami n'était plus. Et les questions restaient : "Existait-il encore ? Où ? En quel ailleurs ?"

Toute nouée dans sa détresse, elle regardait le Galiléen, pleine d'interrogation douloureuse.

Alors il lui avait dit doucement que lui aussi, il pensait à cette mort qui sans doute n'allait pas tarder.

Et son regard s'était voilé, plein des douleurs qui s'annonçaient.

Mais il avait ajouté : "Pourtant, même quand Il se tiendra inexplicablement dans l'ombre, et même si Sa tendresse doit se faire silence et nuit, la mort ne pourra empêcher qu'il reste celui qui s'est lié totalement à ma vie.

Et c'est à lui que, du fond de ma nuit, je m'en remettrai. Pour tout.

Voilà, tu sais tout de mon secret. Je ne peux pas te dire autre chose."

***

Ce jour-là, c'était la fête de Pessah.

En sortant de la synagogue, il avait croisé un certain Ganaël, et lui avait demandé pourquoi il se tenait là, tout seul, à l'écart. Pourquoi il n'était pas avec tous les autres.

Et Ganaël avait répondu timidement, un peu douloureusement, qu'il pensait, si fort, à Pessah, qu'il pensait, si fort, aux autres, ses frères et sœurs qui faisaient la fête.

Il disait que pour rien au monde il n'aurait voulu dire quoi que ce soit qui puisse les blesser, ou semer le doute dans leur esprit, parce qu'il admirait trop leur droiture.

Et qu'à sa façon il restait leur compagnon.

Mais il disait aussi qu'il ne pouvait pas, ne pouvait plus, se joindre à eux. Et qu'il n'était qu'un errant, promenant son mélange de détresse et de jubilation étonnée, incognito, au milieu du brouhaha du monde…

Et il cherchait, maladroitement, à expliquer ces étranges propos.

Mais Lui l'avait interrompu en souriant. "Tu n'as rien à expliquer, ami, rien à justifier….Va…."

Mais Ganaël s'obstinait. Parce qu'il avait trop besoin de parler de ces choses qui l'avaient si longtemps torturé, de ce chemin sur lequel il s'était trouvé embarqué, et qui l'étonnait lui-même.

Il parlait de son être de juif, de son passé, de ses réflexes, de son histoire, tout entiers modelés par sa religion. Et de ses longues années de désert.

Et de la culpabilité qui rôdait quand se faisaient plus pressants les doutes sur ce qu'on lui avait enseigné.

Il disait : "Parfois je les envie, ceux qui ont l'air de savoir les choses, en tout cas qui font comme s'ils savaient. Je comprends leur hantise de transmettre ces choses. Mais moi, j'ai souvent l'impression de grelotter, dénué de mots, dans le vide".

Et il parlait de ce vent du grand large qui était venu tout bousculer.

Et de ce sentiment d'être infidèle qui, si souvent, s'était insinué en lui.

Et de l'incroyable paix, fragile et joyeuse, qui parfois prenait le dessus, et qui disait que, peut-être, existait une autre façon d'être fidèle.

Christian Biseau

Published by Libre pensée chrétienne - dans Récit