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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 12:37
La foi de Jésus.
Jean-Marie Fisch
LPC n° 9 / 2010

Mon intention en écrivant ce texte est d'apporter une réponse personnelle à la question : Peut-on devenir disciple de Jésus aujourd'hui ? Si Jésus n'avait pas partagé à tout point de vue notre humanité, il n'y aurait guère de réponse possible à la question posée. Au début du XXIème siècle, la connaissance du milieu culturel dans lequel a vécu Jésus et l'analyse des documents de l'époque me permettent de mieux cerner quelques éléments historiques qui ont marqué sa vie. Ils se trouvent inclus dans des documents destinés aux membres des premières communautés réunies autour du message de Jésus. L'histoire de Jésus, dans le sens actuel de ce mot, commence par le baptême de Jean et s'achève par sa mort sur une croix. (1)

En quête du sens

Le récit commence en constatant la présence de Jésus venu de Nazareth parmi les nombreux auditeurs de Jean-Baptiste. Cette présence n'est, sans doute, pas fortuite ; elle répond à un besoin ressenti par lui, à une intuition personnelle. S'il quitte sa famille pour se rendre en pèlerinage sur les bords du Jourdain, c'est qu'il pensait trouver auprès du prophète un écho à sa recherche personnelle. Que proposait donc Jean-Baptiste ?

De sa prédication nous savons peu de choses, suffisamment cependant pour en percevoir les grandes lignes. Jean-Baptiste, par son mode de vie autant que par son discours, annonce l'imminence d'une intervention divine, jugement qui marquera la fin des temps. Il insiste donc sur la nécessité de prendre en compte cette réalité à venir et de modifier en conséquence sa conduite, afin de pouvoir bénéficier de la clémence divine le jour venu. L'infidélité du peuple élu, qui motive la prédication du Baptiste, est d'abord collective ; c'est le Péché d'Israël, une manière habituelle à cette époque de personnaliser le mal.

Cette infidélité reconnue autorise le prophète à exiger un changement dans la manière d'agir, changement adapté à la situation particulière de chaque auditeur. De plus, il propose un geste symbolique qui manifeste publiquement cette orientation nouvelle en lui donnant plus de poids. Ce geste évoque le récit mythique du passage du Jourdain qui a permis au peuple d'entrer dans la terre promise. Baptême de pénitence pour obtenir le pardon du Péché d'Israël. Comme disciple de Jean-Baptiste, Jésus a fait sien ce message et s'est fait baptiser, espérant bénéficier de la bienveillance divine. Jésus demeura parmi le groupe des disciples du prophète, jusqu'à l'arrestation de Jean sur ordre du roi Hérode (Mc 1, 14). José Antonio Pagola écrit à ce propos que "Jésus, non seulement accueillit le projet de Jean, mais aussi fit partie du groupe des disciples et collaborateurs. Les sources ne nous permettent pas d'en dire plus. Ce fait est amplement accepté par la recherche actuelle." (2)

A propos du séjour de Jésus sur les bords du Jourdain, je me suis fait les réflexions suivantes : la figure de Jean-Baptiste comme prophète demeure insérée dans la culture religieuse de son temps (Dans les cieux règne un Dieu tout-puissant capable d'intervenir dans l'histoire du peuple hébreux, un Dieu juge de la conduite de son peuple parce qu'il a fait alliance avec lui et lui a donné une Loi, un Dieu qui, à la fin des temps, jugera la conduite de son peuple récompensant les bons et punissant les mauvais.) En demeurant auprès de Jean, Jésus manifestement partageait cette vision.

Jean-Baptiste en prison, Jésus reprit le chemin de sa Galilée natale en même temps que d'autres disciples venus eux aussi de Galilée. Arrivé sur place, Jésus ne reprend pas son travail de charpentier, comme on aurait pu s'y attendre, mais parcourt son pays en assumant progressivement un rôle de prophète. C'est une nouvelle étape dans le cheminement personnel de Jésus. Ce faisant, il se prive du soutien familial, élément fondamental de la culture de son temps. Comme le note J. A. Pagola (3) : "A Nazareth, la famille au sens large est tout, lieu de naissance, école de vie et garantie de travail. Hors de la famille, l'individu demeure sans protection ni sécurité. Seulement dans la famille chacun trouve sa véritable identité." Dans l'évangile, une trace de l'importance de ce lien familial se retrouve dans le texte qui mentionne la présence de la mère de Jésus accompagnée de ses frères. Ils cherchent à s'entretenir avec lui afin de le convaincre de reprendre sa place dans la famille. Ainsi évitera-t-il les conséquences d'une opposition qui commence à se manifester. Jésus s'y refuse arguant qu'il trouve désormais sa sécurité auprès de ceux qui l'écoutent.

Le sens : Bonne nouvelle !

Le prophète, par sa parole et sa façon de vivre, dévoile le véritable état de la société, ses injustices et ses mensonges. "Venez et voyez !" Aux auditeurs de saisir le sens de son comportement et de ses paroles. Son rôle de prophète, Jésus le découvre progressivement. Au départ, il ne sait pas où cela va le conduire. Comme chacun de nous, il découvre sa voie en la vivant. "Il pouvait hésiter, évoluer. Aussi ne dit-il rien qui ne soit le fruit de sa propre expérience. C'est ainsi que peu à peu se précisera la nature du royaume qu'il annonce." Ainsi s'exprime à ce propos M. Légaut. Lorsque Jésus dit "Bienheureux les pauvres", nous devons penser qu'il parle de sa propre expérience, de la liberté intérieure découverte en quittant sa famille, les sécurités qu'elle assure et les obligations qu'elle impose.

Jésus prophète n'est plus un disciple de Jean. La bonne nouvelle qu'il annonce n'est pas celle d'un jugement imminent et de la fin des temps, d'une conversion morale et d'un baptême symbolique. Jean-Baptiste, troublé par ce fait, envoie quelques disciples auprès de Jésus afin de l'interroger de la part de leur maître. La réponse de Jésus est résumée par ces mots du prophète Isaïe : "Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les pauvres accueillent la bonne nouvelle."

Cette bonne nouvelle est déjà présente, mais nul ne peut l'appréhender sans avoir auparavant accepté de se mettre radicalement en question, ce que l'auteur de l'évangile de Jean exprime par la nécessité de renaître. Il ne s'agit plus de changer sa manière d'agir, mais de changer sa manière d'être. Il s'agit de vivre autrement. En effet, cette bonne nouvelle n'est pas une affaire d'intelligence, mais de cœur. Et pour ouvrir son cœur, il faut se retrouver comme un nouveau-né, acceptant de nous libérer de toutes les sécurités dont nous nous sommes entourés pour mettre notre confiance dans l'Autre. Sans ce changement, "nous resterons, tout en voyant, aveugles ; tout en entendant, sourds ; tout en vivant, paralysés."

Aussi peut-on comprendre que la bonne nouvelle appartienne aux pauvres, puisqu'ils n'ont rien à défendre. Au contraire, les riches ne peuvent l'entendre, car toutes leurs richesses, - économiques, intellectuelles, et religieuses - les aveuglent. Situation que Jésus ne cesse de dévoiler, et qui est présente dans la plupart des paraboles. Le prêtre et le dévot qui ne voient pas l'homme blessé sur le chemin de Jéricho, ou le riche qui ne voit pas Lazare mendiant à sa porte. Tous ont d'excellents motifs pour justifier leur conduite. Les richesses nous aveuglent-elles vraiment ?

La réponse à cette question, je l'ai trouvée dans une phrase lapidaire de la lettre aux Romains de Saint Paul. Il y affirme, en effet, que "l'injustice tient la vérité prisonnière." La vérité dont il s'agit ici n'est pas de l'ordre du discours, et son opposé n'est pas le mensonge au sens où nous comprenons aujourd'hui le couple vérité-mensonge. Elle est pour Paul de l'ordre du regard porté sur l'autre. Quelle vérité l'injustice tient-elle prisonnière ? L'injustice accepte et justifie le maintien des pauvres dans leur pauvreté. Sont pauvres tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, ont besoin des autres pour vivre, tous ceux que Jésus rencontre et accueille. Pour Paul, l'injustice acceptée et justifiée maintient les pauvres dans leur pauvreté et les riches dans leur aveuglement. Si l'autre manque du nécessaire, s'il est malade, s'il est en prison, s'il a faim, chacun peut penser que c'est en partie de sa faute ou que la solution relève de la société. Ainsi l'injustice tient-elle la vérité prisonnière, la vérité du pauvre humain - comme de n'importe quel riche - le pauvre : mon frère ou ma sœur.

Pour Jésus, cette égalité entre les riches et les pauvres exige le partage des richesses en faveur des pauvres. Jésus sait par expérience que la bonne nouvelle se dévoile lorsque quelqu'un accepte de ne pas tout rapporter á lui-même et ose regarder sans peur, avec amour et compassion, ceux qui l'entourent, comme le Samaritain regarda l'homme blessé sur le chemin de Jéricho. C'est à cette vision nouvelle qu'il convie ses disciples, les conduisant sur ce chemin de liberté qui survient "lorsque le visage de l'autre qui surgit devant moi, interpelle ma responsabilité", comme l'exprime si bien E. Levinas. Si je le regarde vraiment, je découvrirai son attente silencieuse et il deviendra pour moi un frère ou une sœur. C'est pourquoi toute l'éthique se résume en un seul impératif : aimer. Sa face visible est l'amour du prochain et sa face invisible l'amour de Dieu. Telle est la clef du témoignage de Jésus. Telle est la valeur qui donne un sens à sa vie.

Pour marquer cette "renaissance", Jésus n'utilise pas le geste symbolique du baptême, mais celui du festin, où riches et pauvres se retrouvent unis par leur amour, témoignage éminent de la bonne nouvelle. Et pour que cette égalité soit vraie, la relation établie entre eux doit être libre de tout pouvoir. Les foules se déplaçaient avec enthousiasme pour l'écouter à tel point que certains auditeurs se mirent à penser que Jésus pourrait les libérer de l'occupation romaine et même devenir roi. Cet espoir était dans l'air du temps et se porta sur d'autres avant lui. Fidèle à sa mission, Jésus quitte la Galilée, passe quelques temps hors des frontières d'Israël, et décide de se rendre à Jérusalem pour défendre sa mission prophétique, sachant qu'il ne pouvait que se heurter à une forte opposition.

L'annonce de la bonne nouvelle s'achève par une confrontation directe avec les responsables de la religion juive, grands prêtres et Sanhédrin. Comme les prophètes qui l'ont précédé, Jésus sait, en abordant cette confrontation, qu'elle sera nécessairement politique. Le message de Jésus met en question la structure de la société juive en s'attaquant à l'interprétation officielle de la Loi et au rôle symbolique du Temple, piliers sur lesquels reposaient le pouvoir du Sanhédrin et le rôle du Sacerdoce. Il est évident, pour moi, que Jésus ne pouvait éviter cette confrontation directe avec ceux qui cherchaient à se défaire de lui, car il y allait de l'authenticité de son message. Son courage lui permet d'être fidèle au choix qu'il avait fait, de croire jusqu'au bout à cette bonne nouvelle en acceptant de mettre en jeu sa propre vie. Telle est la grandeur de sa foi. Sa mort confirme ainsi la vérité de sa vie.

La transcendance. L'Intime.

Pour comprendre le dernier ressort de la foi de Jésus, il me faut encore trouver la source qui lui permet d'être ainsi disponible et de deviner quelle était l'attente silencieuse de ceux qui l'ont approché. Pour mieux saisir cette source, aspect transcendant de sa foi, j'ai cherché à saisir la différence entre le Dieu tout-puissant, situé dans les cieux, juge de la conduite des hommes, tel que le présente Jean-Baptiste, et le Père, présent dans le silence de la prière, relation intime de paix et de force, une relation de fidélité jamais interrompue dont Jésus parle à ses disciples.

Cette intimité de Jésus de Nazareth avec son Père, ouvre la voie à une perception radicalement nouvelle de la divinité. Celle-ci n'est plus lointaine et menaçante pour ceux qui ne lui obéissent pas, mais intime et présente au cœur de tout humain. La fidélité n'est plus obéissance à des préceptes extérieurs, mais fidélité à cette présence intime. Tel est l'aspect transcendant de la foi de Jésus à partir duquel peuvent se comprendre bien des aspects de sa conduite. Par exemple, la réponse qu'il fait à la demande de ses disciples désireux d'apprendre à prier : dites simplement "Père, que ton règne vienne !" Ou encore cette parabole du Père qui avait deux fils et qui invitait ses auditeurs à comprendre que l'amour de ce "Père" était tel qu'il n'était pas question de pardon, mais de festin. Réalité que ne pouvait comprendre le fils qui avait centré sa vie sur l'accomplissement irréprochable des demandes de son père.

La mort de Jésus sur la croix a été interprétée, par les premières communautés chrétiennes, en mettant dans la bouche de Jésus deux paroles qui résument bien l'aspect transcendant de sa vie. La première : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Ne nous invite-t-elle pas à comprendre la déception des apôtres et, peut-être celle de Jésus lui-même, en constatant la non-intervention du Dieu d'Israël ? Et la seconde, "Père, je remets ma vie entre tes mains", nous invite à partager la confiance de celui qui avait vécu la présence en lui de ce Père aimant.

"Ce fut l'expérience fondamentale de Jésus. Il se sent un fils très aimé et, à partir de cette expérience qui parcourait toute son affectivité, il a saisi la réalité de son temps et annoncé une nouvelle image de Dieu, un nouveau type de relation avec lui et avec les autres." (Benjamín Gonzalez Buelta)

Peut-on devenir disciple de Jésus aujourd'hui ?

Devenir disciple de Jésus aujourd'hui ne consiste pas à imiter Jésus, mais bien à saisir ce qui l'a motivé et soutenu au prix de sa propre vie. En cela Jésus peut être pour moi ce témoin de référence qui me permet de choisir la valeur qui donne un sens à ma vie (4). Car il s'agit avant tout de témoigner par sa manière d'être de cette profonde égalité entre les humains, hommes et femmes, et tout en avançant sur cette voie, de découvrir et écarter les obstacles qui sont en nous et nous empêchent de regarder en face les autres. La plupart des "pauvres" que j'ai rencontrés n'avaient pas d'abord besoin d'aide mais de reconnaissance. Un sourire et une parole au mendiant qui tend la main, est plus important que la valeur des pièces que je lui donne. L'élève qui peine à suivre à l'école et que j'aide le soir à comprendre ses devoirs a davantage besoin d'une patiente et encourageante confiance que de mon savoir. Pour cela j'ai dû apprendre à donner de mon temps, ce bien si précieux dans le monde actuel.

C'est dans ces rencontres que l'Intime s'est manifesté au fond de mon être, joie discrète, présence apaisante, source d'énergie et de courage. Sur le chemin de cette découverte, la religion a été pour moi une aide avant de devenir un obstacle. Je me suis dépouillé, sans trop savoir comment, des obligations multiples que celle-ci m'imposait pour me sentir vraiment libre de regarder le prochain comme mon frère, le laissant faire son chemin sans lui imposer le mien.

Un certain nombre de mots que nous utilisons parce qu'ils ont fait partie de notre culture ne sont plus compréhensibles aujourd'hui : Dieu, Père, Royaume des cieux par exemple. J'ai essayé d'y recourir le moins possible. Le Dieu tout-puissant du Credo chrétien se situait au ciel. Cela ne posait aucun problème quand on nous l'enseigna. Comment parler aujourd'hui de ce qui est le plus profond en nous ? Peut-on parler d'Intime ? "Pour dire l'Intime, d'autres utiliseraient le nom de Dieu, mais ce mot-là est tellement mis à toutes les sauces, revendiqué par tant de groupes, criblé de tant de crimes en son nom, qu'il m'a paru plus juste de parler de l'Intime pour exprimer ce qui me dépasse et qui me comble de plénitude." (5)

Jean-Marie Fisch

(1) José Antonio Pagola, Jesús Aproximación histórica, Madrid PPC 2007, 540 p. L'auteur, s'appuyant sur les nombreux travaux publiés sur le sujet, présente les aspects historiques de la vie de Jésus dans le contexte culturel de son temps. (retour)
(2) Ibid, p. 76. L'auteur cite entre autres Jeremias, Hollenbach, Meier, Vidal. (retour)
(3) Ibid, p. 43. (4) Libre Pensée Chrétienne, nº 6/2009, p. 3 (5) Frank Andriat, Avec l'Intime, Paris, Desclée de Brouwer, 2009, 100 p. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus