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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 11:51
Herman Van den Meersschaut Caïn et Abel.
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 11 / 2010

La lecture de l'article de Jacques Titeca m'a immédiatement fait penser à la terrible histoire de Caïn et Abel, au chapitre 4 de la Genèse.

La psychologie de l'homme est, en effet, tout à fait déroutante. C'est un constat que nous pouvons faire chacun tous les jours de notre propre vie et que les récits mythiques de la Bible n'ont pas manqué de traiter avec beaucoup de finesse. Celui de Caïn et Abel me paraît bien illustrer le propos de Jacques Titeca.

C'est avec l'aide d'André Wénin (1) et d'Eugen Drewermann (2) cités librement, que je vous propose d'entrer dans le récit.

Caïn est l'aîné de la famille, il est considéré par sa mère comme un être exceptionnel. Eve s'écrie en effet : "J'ai créé( qanîtî- qaïn) un homme avec le Seigneur" (v.1) C'est son dieu !

Quant à Abel, le petit frère, il ne fait pas le poids : "Eve continua à enfanter son frère Abel" (v.2) Il semble de trop. Il n'est que la continuation de son frère. Son nom "habel" signifie d'ailleurs : fumée, buée, qui n'a pas de consistance, pas d'importance. Ce qui est le cas de tous les cadets, en ce temps-là.

Et pourtant, tous deux se complètent bien puisque Caïn est cultivateur et Abel pasteur. Dans leur différence, ils forment une belle paire.

Tout bascule, lorsqu'ils apportent leurs offrandes à Dieu qui "agréa Abel et son offrande, mais n'agréa pas Caïn et son offrande" (v.4, 5)

Etonnant ? Non, ce ne serait pas la Bible si Dieu ne se mettait pas du côté du plus faible, du plus petit ! En acceptant son offrande celui-ci affirme l'existence d'Abel face à son frère et répare ainsi l'injustice qui lui est faite.

Ce qui est curieux dans ce passage, c'est que ce n'est pas Dieu qui parle, c'est le narrateur qui dit que Dieu agrée et refuse. On est ici dans le domaine du ressenti, du non-dit. Pourrait-on dire que Abel se sent d'emblée pleinement accepté, en toute confiance, tel qu'il est ; alors que Caïn ayant pourtant, lui aussi, offert ce qu'il avait de meilleur, n'en a pas moins le sentiment que Dieu ne l'acceptera pas ? Peur ? Méfiance ?

En tous cas la réaction de l'aîné est violente: "Caïn fut très en colère et son visage fut abattu" (v.5).

Il semble bien que ce soit ce fameux "ancien cerveau" qui, ici, domine complètement Caïn.

Jacques Titeca ne dit-il pas que l'on est rouge de colère, que l'étonnement coupe le souffle, que l'angoisse donne des sueurs froides et que la peur tord les boyaux? C'est tout à fait ce que Caïn semble ressentir en réagissant instinctivement à ce qu'il perçoit confusément comme une menace, son "nouveau cerveau" semblant complètement désactivé. Il est dominé par la peur, l'angoisse l'étreint. Or, l'angoisse pousse l'homme à céder à la panique et à perdre toute mesure.

"La question est de savoir d'où provient cette angoisse et comment y répondre. Si on ne comprend pas la peur et la souffrance qui se cachent dans le mal, on ne saisira jamais ce que cherche l'homme quand il s'inflige tant de souffrance à soi-même et aux autres" (3)

En effet, de quoi a-t-il peur ? Caïn a peur de ne plus être le premier, le dieu de sa mère, de perdre ses privilèges d'aîné. Il se sent menacé par cette "buée", cette "inconsistance" qui soudain se pose injustement en concurrent. L'affirmation de l'existence d'Abel, qu'il ressent comme une agression, le fait brûler de jalousie pour son frère. Mis en concurrence, craignant de ne pas être accepté, il ne peut plus voir dans l'autre qu'un ennemi capable de venir lui dérober la considération dont il a besoin pour vivre. Caïn a peur et il souffre.

"Pourquoi es-tu en colère ? Pourquoi ce visage abattu ?" (v.6) Pour l'aider Dieu lui parle. Il est important de parler, car la parole permet d'humaniser le sentiment, d'avoir prise sur lui. Un murmure, une voix bienveillante "raisonne"…sans doute, dans son nouveau cerveau réactivé ?

Dieu lui propose un double chemin : "Si tu réagis comme il faut, tu te relèveras, sinon le péché est comme un monstre tapi à ta porte. Il désire te dominer, mais c'est à toi d'en être le maître" (autre traduction : "Mais toi tu peux le dominer" ou même "Tu le domineras" ) (v.7)

"La jalousie ou la convoitise est évoquée ici par l'image d'un fauve tapi, prêt à bondir et à dominer Caïn. Recourir à une telle image, c'est voir la jalousie en l'être humain comme quelque chose de puissant et de menaçant à la fois, qui relève de l'animalité en lui ; donc quelque chose d'in-humain ou au moins de non-humanisé. L'enjeu de l'affaire n'est rien moins que l'humanisation de l'homme : va-t-il écouter l'animal en lui (le cortex) ou va-t-il le maîtriser en écoutant l'invitation divine ( la voix qui raisonne dans son neo-cortex) ? (…) L'invitation de Dieu est claire et empreinte de confiance. Caïn est capable de maîtriser en lui l'in-humain et de devenir " le pasteur de sa propre animalité" (P.Beauchamp) (4)

"Cependant Caïn dit à son frère. Quand il furent dehors, Caïn se jeta sur son frère et le tua" (v.8) Chez Caïn c'est l'inhumain qui l'emporte et il se traduit en violence animale.

Un détail du texte est significatif à cet égard : au v 8 on lit, "Et Caïn dit à son frère". Mais aucune parole n'est prononcée. Même si la traduction grecque ajoute "Sortons" ou "Allons aux champs" cela ne change rien, il n'y pas de dialogue. Caïn n'a pas vraiment parlé à son frère, car s'il lui avait parlé de son envie, il ne l'aurait probablement pas tué. Mais la violence est animale, inhumaine et l'inhumain ne parle pas. Il ne dit rien. Il tue puis oublie. "Je ne sais pas où est mon frère, en suis-je le gardien ?" (v.9)

Celui qui a éliminé son frère, qui a supprimé l'autre qu'il voyait comme un concurrent, un gêneur, ne peut plus se trouver lui-même. Il erre à la recherche de lui-même, car il faut un autre pour se trouver soi-même. "Ma faute (et sa conséquence) est trop lourde à porter" (v.13)

Caïn subit la conséquence de sa faute, mais en plus il est marqué par la peur, car il sait qu'un être humain est capable de verser le sang et que l'assassin pourrait un jour être la victime. (5)

Alors Caïn partit habiter au pays de Nôd (pays de l'errance) (v.16)

"Pour comprendre l'état d'impuissance dans lequel se trouve l'homme tel que le décrit la Genèse, il est indispensable de renoncer une fois pour toutes à réduire le psychisme humain à l'intelligence et à la volonté. La théologie doit accepter de se mettre patiemment à l'école de la psychanalyse en admettant sa théorie de l'inconscient.

Car Freud, lui, s'est montré capable d'accepter l'homme tel qu'il est, indépendamment de toutes les grandes exigences de l'éthique ou même de la religion : il a reconnu en lui un être malade de peur. (…) On peut discuter le détail de ses théories. Mais comment ne pas s'inspirer de la compassion qu'il a montrée envers ses patients, jointe à son souci de parvenir à une vue purement scientifique des choses en évitant tout préjugé? Le fondateur de la psychanalyse a très bien perçu la terrible violence du désir humain d'amour et de sécurité, et l'angoisse dans laquelle l'homme sombre quand on lui ôte son appui. (… ) En continuant à ignorer la psychanalyse, il faudrait dire à la désavouer, la théologie se condamne manifestement à réduire la vision chrétienne de la faute et de la conversion, de la chute et de la rédemption, à une doctrine coupée de toute expérience et totalement plaquée de l'extérieur. Elle n'aide pas l'homme à se comprendre et à se retrouver" (6)

Se comprendre et se retrouver. Retrouver, comme Jésus, le fond de son être où se révèle cette présence qui murmure : Tu es mon fils, ma fille, et je t'aime tel que tu es.

Jésus ne nous invite-t-il pas à accompagner, comme il l'a fait lui-même, mais avec tous les moyens dont nous disposons aujourd'hui, tous ceux qui, perdus, errants, sont à la recherche d'un nouvel équilibre ?

Herman Van den Meersschaut

(1) André Wénin "Actualité des mythes" Ed. du Cefoc (1993) (retour)
(2) Eugen Drewermann "La peur et la faute" (1992) (retour)
(3) Eugen Drewermann "La peur et la faute" (1992) (retour)
(4) André Wénin "Actualité des mythes" Ed. du Cefoc (1993) (retour)
(5) André Wénin "Actualité des mythes" Ed. du Cefoc (1993) (retour)
(6) Eugen Drewermann "La peur et la faute" (1992) (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Lecture symbolique biblique