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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 01:17
Alain Dupuis Des grenouilles et de leur bénitier…
Alain Dupuis
LPC n° 15 / 2011

Il y a, depuis peu, des grenouilles dans mon bassin, grand comme un gros bénitier.

J'ai tout lieu de penser qu'elles sont nées là, par hasard, d'œufs transportés dans le pelage ou le plumage d'un autre animal, venu se baigner. Elles ne connaissent aucun autre univers, ou alors très vaguement, par ouï dire…

Mais, me direz-vous : Que viennent faire tes grenouilles dans cette revue ?

Mais enfin, au nom de quoi ou de qui refuserait-on à mes grenouilles la conscience métaphysique dont nous nous enorgueillissons tant nous-mêmes ?

D'ailleurs, renseignements pris, mes grenouilles prétendent bien connaître le fin mot de l'origine et du sens de toute chose ici-bas et même au-delà, à partir des bruits qui courent dans leur minuscule bassin. Ce sont d'ailleurs ces croyances qu'elles coassent rituellement en chœur, à pleins poumons, à chaque crépuscule, histoire de mieux communier entre elles dans leurs certitudes locales et, éventuellement, d'en convaincre le voisinage… Mes grenouilles ont donc de la religion, comme vous et moi !

Ce discours définitif sur tout et sur rien vaut sans doute ce que valent les histoires qu'on peut se "raconter en rond" entre les bords d'un gros bénitier… Dans d'autres bénitiers à grenouilles à la surface du globe, sur les mêmes questions, on tient sans doute des discours assez différents, liés à d'autres climats, d'autres environnements, d'autres expériences, mais tout aussi péremptoires…

De là à en conclure que toutes les grenouilles de la création ont un peu tendance à se contenter, en guise de Vérité absolue et "révélée", de l'histoire bien particulière qu'on se raconte dans le "bénitier" où le hasard les a fait naître… il n'y a qu'un pas !

Un pas que j'ose vous inviter à franchir !

En effet, bien rares doivent être les grenouilles "chrétiennes", comme vous et moi, à pouvoir prétendre adhérer de tout cœur à la figure, portée aux nues, du rabbi juif de Nazareth, et à son Dieu, si ce n'est parce que c'est l'histoire qu'on se racontait en rond dans le bénitier où elles sont nées, par hasard… Il y a même ici, en Espagne, une prière populaire qui induit le fidèle à rendre grâce à Dieu de l'avoir "fait naître chrétien". Quelle gloire, en vérité !

Que dire de l'appartenance à la religion juive, essentiellement héréditaire ?

N'est-on pas musulman à 98% d'abord pour la même bonne raison ?

Et, si l'on adhère à la vision bouddhiste de la réalité, n'est-ce pas le plus souvent pour être né, par hasard, immergé dans ces foules asiatiques qui transmettent ce chemin d'"éveil" de génération en génération depuis 2500 ans ?

N'en va-t-il pas ainsi, consciemment ou non, de l'adhésion à la plupart de nos grandes traditions spirituelles et philosophiques à travers le monde, suivant le bénitier où l'on tombe à la naissance ?

Et quel mal y a-t-il à cela d'ailleurs ? Aucun, sans doute…

Sauf quand chaque bénitier prétend que l'histoire qui se raconte en son sein est la seule vraie, la seule bonne et la seule salutaire… et que l'eau des autres bénitiers n'est que sous-culture polluée ou dangereuse contrefaçon égarant ceux qui en vivent !

Mais, objecterez-vous, les temps changent, le monde rétrécit, les bénitiers se touchent tous, les eaux se mélangent et les grenouilles passent d'une mare à l'autre…

Cependant, passer d'une mare à l'autre, cela ne suppose-t-il pas, comme ironise le proverbe, que "l'herbe est plus verte dans le pré du voisin" ou l'eau de son bassin plus pure ? C'est loin de sauter aux yeux !

Et, pour être honnête, nous achoppons sérieusement au moment d'admettre que l'herbe n'est pas vraiment plus verte, ni l'eau vraiment plus fraîche dans notre bénitier que dans celui d'à côté. Le problème est donc peut-être ailleurs…

Les nutritionnistes enseignent que le meilleur régime alimentaire n'est pas de consommer inlassablement les mêmes produits connus, reconnus et imposés par la tradition locale, fussent-ils relativement sains, mais au contraire, de varier les mets en mangeant de tout l'éventail de ce que la nature offre pour couvrir nos besoins réels : seul moyen d'éviter des carences graves, ou l'intoxication par excès !

N'en irait-il pas de même en ce qui concerne notre santé spirituelle ?

N'est-il pas temps de comprendre enfin que le plat unique servi inlassablement dans nos cantines et qui nous fait vivre, vaille que vaille, est forcément carencé en certains éléments vitaux et toxique par l'omniprésence d'autres ?

N'a-t-on pas vu, dans bien des régions du monde, à mesure que les régimes alimentaires se faisaient riches d'autres produits et de recettes venues d'ailleurs, les nouvelles générations grandir spectaculairement et gagner en vitalité physique et intellectuelle ?

N'en irait-il pas de même des nourritures proposées à l'humanité par les différentes traditions ? Leurs divers points forts permettant, ici, de corriger telle carence grave, ou là, d'éliminer tel excès fatal à l'essor d'une vie spirituelle authentique…

S'agirait-il donc de promouvoir le très à la mode "dialogue des religions" d'un bénitier à l'autre ?

Malheureusement, ce dialogue, qui existe depuis des siècles, ressemble encore trop à un ping-pong d'arguments doctement échangés, sans grands résultats, et nous laisse sérieusement "sur notre faim", même à l'intérieur d'une seule famille spirituelle…

N'est-ce pas que les théologiens des religions arrivent généralement bardés de systèmes et de certitudes qui se heurtent, en face, à un même arsenal de présupposés intangibles ?

Lao-Tseu disait : "Celui qui parle ne sait rien, celui qui sait se tait".

La première démarche, pour goûter réellement aux richesses qui nous sont étrangères, ne serait-elle pas d'apprendre à nous taire… et à écouter, enfin ?

Les spirituels ou les sages authentiques de tous les temps et de toutes les traditions ne sont-ils pas ceux qui ont compris que c'est en creusant sans fin en silence dans les profondeurs de l'homme que l'on rencontre la seule source d'eau vive ?

Mais creuser, par définition, ça veut dire faire le vide…

Et faire le vide, c'est laisser remonter en soi l'eau des profondeurs, pour la partager, mais c'est aussi se disposer à recevoir, dans l'écoute d'autrui, ce qui de sa propre expérience peut nourrir nos vies…

Les religions ne sont que ce qu'elles sont, des récipients lourds de leur histoire. Mais, à l'origine de toutes et au sein de toutes, courent toujours les ruisseaux plus secrets et intarissables d'authentiques voies spirituelles. Ces voies, toutes ces voies, ne s'offrent-elles pas à nous sauver de l'anémie spirituelle et du surpoids de nos vaines croyances ?

Grenouilles, mes sœurs, pas besoin de changer de bénitier !

Il suffirait d'apprendre à nous taire, à creuser, à nous vider pour écouter et à accueillir ce qui, dans toute tradition, peut nourrir, soigner et illuminer tout homme…

Alain Dupuis

Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance