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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 12:41
Jacques Musset Redonner corps à l'homme Jésus et à son message.
Jacques Musset
LPC n° 16 / 2011

Tâche essentielle

Les images qui circulent au sujet de Jésus sont encore souvent celles d'un être venu du ciel, né hors normes, omniscient et tout-puissant, qui certes s'est soumis aux contingences humaines jusqu'à la torture et la mort - il fallait bien racheter à grand prix la pauvre humanité en perdition (1) - mais qui savait au point de départ et en cours de route que tout se terminerait bien pour lui. Ces représentations existent toujours dans la tête de catholiques fidèles à leur catéchisme d'autrefois.

Lus d'une manière fondamentaliste, les évangiles peuvent en effet donner l'impression d'un Jésus qui sait tout et qui peut tout, mais qui se retient pour remplir le programme reçu de Dieu. Ce serait un grossier contresens de les entendre de cette manière. Nous l'avons déjà dit et redit : ces écrits ne sont pas des récits historiques au sens où nous l'entendons maintenant, mais des relectures de l'aventure de Jésus par les premiers chrétiens à la lumière de leur foi en lui. Du début à la fin, quelle que soit la forme littéraire des passages, ce sont des professions de foi et les auteurs étayent leurs croyances en piochant dans la Bible ce qu'ils estiment être des arguments. D'où une foule de références aux textes bibliques, précédés de la mention : "Comme c'était écrit… ". Ainsi Jésus est-il présenté comme accomplissant ce qui était annoncé et prophétisé depuis des siècles.

Si l'on souhaite découvrir le Jésus historique et ne pas en rester à une doctrine sur Jésus, il faut certes passer par les évangiles car ce sont nos principales sources de connaissance sur lui. Mais s'impose un travail d'exégèse, dont le but est de s'efforcer de distinguer le Jésus historique du Christ de la foi. Il est donc capital de décrypter ces textes d'une manière scientifique, selon les méthodes des historiens et notamment la méthode historico-critique (2). Cette recherche, conduite depuis un siècle et demi, a abouti à des résultats satisfaisants. Nous avons aujourd'hui à notre disposition une masse d'études critiques qui permettent non pas d'établir une biographie de Jésus – c'est impossible - mais de dresser un portrait de lui et de faire apparaître sur quels enjeux il a misé sa vie en paroles et en actes, a mené des combats difficiles et a été finalement éliminé (3).

Un prédicateur original du règne de Dieu

Ce qu'on connaît du Jésus historique ne couvre que quelques mois, au plus de brèves années : ce qu'on nomme sa vie publique. Le reste est inconnu. Les récits de son enfance dans les évangiles de Matthieu et de Luc sont des confessions de foi en forme de récits, à la manière des récits de naissance miraculeuse de personnages illustres qu'on trouve dans la Bible, rédigés après leur mort. Pour manifester qu'ils étaient une bénédiction de Dieu à l'égard d'Israël, on leur attribuait après coup une origine et une naissance miraculeuse, œuvre de Dieu lui-même. Avec Jésus, proclamé sitôt après sa disparition le messie de Dieu, il était important de montrer qu'il surpassait les envoyés qui le précédaient. Ainsi sa conception virginale n'est pas seulement, comme celle du prophète Samuel ou de Jean-Baptiste, une victoire sur la stérilité, mais dépend d'une intervention unique et toute spéciale de Dieu se substituant à l'action de l'homme. Si les récits de l'enfance sont de remarquables constructions symboliques dont on peut se nourrir, il serait erroné d'y chercher des renseignements sur Jésus enfant, adolescent et même jeune adulte. La suite des évangiles nous apprend seulement qu'il est de Nazareth, bourg de Galilée, fils de Marie et de Joseph, qu'il a des frères et des sœurs et qu'il exerce le métier de charpentier.

On commence à le rencontrer aux côtés de Jean-Baptiste, le fameux prédicateur ascète qui annonce près du Jourdain le règne de Dieu qui vient, thème qui met en effervescence tous les juifs pieux de Palestine. Jésus descend de Nazareth écouter les prêches de Jean et se faire baptiser par lui, en signe de pénitence. Mais il quitte sans tarder son maître et constitue son propre groupe de disciples pour annoncer lui-même le Royaume de Dieu dont la venue est imminente.

L'idée est dans l'air et tous les groupes juifs invitent, dans une ambiance sociale surchauffée, à s'y préparer, mais selon des conditions qui diffèrent d'un groupe à l'autre. Ils ont en commun la conviction que, dans la situation de dépendance politique du moment (la Palestine est sous domination romaine), Dieu va intervenir pour anéantir les impies (les romains et leurs collaborateurs, les juifs impurs et les pécheurs publics) et faire triompher les justes, ceux qui respectent la loi. Ce sera la fin du vieux monde corrompu et l'avènement d'un monde nouveau, annoncé par les prophètes. Mais chaque groupe propose des moyens, selon lui efficaces, pour hâter la venue du règne de Dieu. Pour les uns (les pharisiens et les scribes), c'est l'observance scrupuleuse de la loi écrite et orale qui va déclencher la fin du vieux monde et l'avènement du monde nouveau. Seuls seront sauvés ceux qui observent la lettre de la Loi (et les fameux 618 commandements qui régissent avec précision les actes de la vie quotidienne). Pour d'autres, les esséniens, plus radicaux encore que les précédents, dont certains se sont retirés au désert près de la mer Morte pour mener une vie communautaire centrée sur le souci de la pureté rituelle et être à l'abri des occasions d'impureté légale, Dieu choisira son messie (son lieutenant en quelque sorte) dans leur communauté et sans doute en la personne de leur responsable. Pour d'autres encore, qu'on appelle les Zélotes ou les sicaires (à cause du poignard qu'ils dissimulent dans leur ceinture), il ne suffit pas d'observer la Loi, il faut ouvrir à Dieu le chemin de la libération en faisant le coup de main contre l'ennemi dans des embuscades, des guets-apens, des assassinats. Pour les baptistes, dont Jean est un illustre représentant, c'est la conversion du cœur qui donne accès au monde nouveau. Il n'y a guère que l'aristocratie sacerdotale et sociale juive qui, à cause de ses intérêts économiques et d'une entente cordiale avec les occupants, n'attend rien d'un bouleversement divin qui mettrait en péril ses privilèges.

Dans l'atmosphère enfiévrée de son temps, Jésus annonce lui aussi, en paroles et en actes, la venue du Royaume de Dieu, mais d'une manière tout à fait originale et à l'opposé des positions ambiantes. Ce royaume n'est pas à mériter ni à conquérir. Il advient comme un don gratuit et seule importe la disponibilité intérieure du cœur pour en devenir membre. Il n'est pas un royaume matériel mais une manière d'être. "Le Royaume est au-dedans de vous", proclame Jésus. Il n'est pas pour demain, il est déjà pour aujourd'hui et tous sont conviés. Les barrières de pureté et d'impureté sont pulvérisées. S'il y a pureté ou impureté, ce n'est pas en fonction de l'observation des rites religieux ou de l'appartenance à tel ou tel métier, c'est au niveau du cœur et des dispositions intimes. La loi est-elle dépassée ? Non, mais la loi est faite pour l'homme et non le contraire. Le Temple est-il devenu caduc ? Institution bien relative, répond Jésus. S'il le fréquente, il affirme que les vrais adorateurs de Dieu adorent en esprit et vérité et il va jusqu'à affirmer que le grandiose monument de pierre n'a pas les promesses de la vie éternelle ! Les armes guerrières sont-elles périmées pour promouvoir le royaume de Dieu ? Oui, car dans le monde nouveau les conflits ne se règlent pas par la violence mais par la parole ; la résistance légitime utilise les moyens de la non-violence qui n'a rien d'une démission. On sait où son combat de chaque jour a conduit Jésus, combat qui a libéré, éveillé, remis debout tant d'hommes et de femmes. Suspecté, calomnié, en butte à mille tracas, il a fini par être arrêté, torturé et assassiné comme blasphémateur de Dieu (4).

Un homme qui cherche sa voie

En regardant de près les évangiles, relectures où apparaît déjà le travail d'enjolivement de la personne de Jésus, on peut repérer cependant que la voie qu'il a suivie a été, comme la nôtre, une naissance progressive à lui-même.

Comme nous, il a suivi un chemin évolutif dont il ignorait d'avance jusqu'où il le conduirait. Dès le départ, les foules viennent à lui et c'est le succès (Mt 4, 23-25). Jésus est heureux. A-t-il eu le sentiment, en ces heures d'enthousiasme, que ce qui lui tenait à cœur, à savoir la rénovation de sa propre religion juive, enkystée dans le légalisme et le ritualisme, était en passe de se réaliser et d'atteindre le peuple tout entier (Lc 10,17-19) ? C'est possible. Mais, assez vite, l'opposition se dresse contre lui, provenant des tenants de la Loi et des maîtres du Temple. Le conflit commence, qui sera sans merci. Épié, calomnié, vilipendé, accusé d'hérésie, traîné dans la boue par ses adversaires, Jésus doit se défendre. Et il le fait vigoureusement, astucieusement et non sans humour, en s'étonnant de l'énergie intérieure qui le fait résister aux multiples pressions déstabilisantes. Ce qui ne va pourtant pas sans l'affliger devant tant de gâchis et de mauvaise foi (Mt 24, 37-39). Jésus prend alors davantage conscience de la force qui l'habite et qui le confirme dans ses choix fondamentaux. C'est au cours de nuits de silence, à l'écart, qu'il se ressource, écoute la Voix intérieure qui murmure en ses profondeurs, perçoit les exigences qui le sollicitent au plus intime et y consent de tout son être (Lc 5,16 ; 6,12 ; 9,18 ; 9, 28-29 ;10,21 ; 11,1 ; 22,42).

Mais, dans ce combat de fidélité, il expérimente aussi qu'il est radicalement seul, bien qu'il soit accompagné par une bande d'amis qui lui ont donné leur confiance et qui continuent à le suivre malgré l'abandon des foules jadis enthousiastes. Cependant ces proches le déçoivent souvent par leurs rêves insensés de pouvoir, leur soif d'honneurs et leurs bagarres incessantes pour conquérir les premières places (Mt 8,14-24 ; 9,33-37). Eux qui ont vécu dans son intimité, pourquoi sont-ils parfois si bornés comme s'ils n'avaient rien compris à l'esprit qui l'animait ? Il doit se frayer sa route sans le soutien de ces disciples encombrants. Quant à sa famille, sa mère et ses frères, ils prennent peur assez vite devant ses paroles et ses actes qui scandalisent les bien-pensants et ils tentent de le ramener de force à la maison, car ils le prennent pour un fou (Mc 3,20-21). C'est dire que Jésus, pour tracer son chemin et découvrir sa "mission" sans se renier lui-même, a dû assumer sa solitude fondamentale.

Chemin faisant, les événements l'ont appelé à élargir ses horizons et ses perspectives de départ. Si Jésus a aidé un certain nombre de personnes à trouver leur voie, la réciproque a été vraie. Sans le savoir et sans le vouloir, des hommes et des femmes ont contribué à lui faire découvrir des dimensions nouvelles de sa "mission" auxquelles il n'avait pas songé et à l'ouvrir à des terres inconnues qu'il n'avait pas envisagé d'explorer. Qu'on se rappelle le fameux épisode de la rencontre avec la cananéenne qui lui demande de guérir son enfant (Mt 15,21-28). Jésus lui répond sèchement qu'il n'a été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël. Signe qu'il cantonne, jusque là, son action dans le périmètre de sa nation. Et voilà que l'insistance de cette païenne le bouleverse et lui fait prendre conscience que les enclos religieux sont relatifs : comment pourrait-il dès lors ne pas être aussi disponible à cette non-juive qu'à ses compatriotes ? Qu'on se rappelle encore la rencontre de Jésus avec la samaritaine en pleine Samarie, terre méprisée par les juifs orthodoxes (Jn 4,1-24). "Où convient-il d'adorer Dieu ?", interroge la femme. Et Jésus répond comme provoqué par l'ouverture du cœur de son interlocutrice : "L'heure vient où les vrais adorateurs de Dieu ne l'adoreront ni à Jérusalem ni sur le mont Garizim (en Samarie) mais en esprit et vérité". Jésus passe un cap décisif sous l'impulsion du questionnement de l'étrangère. Le lieu où l'on rejoint Dieu n'est pas d'abord une maison de pierre mais son propre cœur. Oui, on peut dire que Jésus a évolué.

Si Jésus s'est risqué à inventer son chemin à ses risques et périls avec comme seule boussole le constant souci d'être fidèle aux exigences qui naissaient de ses profondeurs, il a pu cependant vérifier au fur et à mesure la justesse de ses choix et de sa pratique. Les fruits d'humanité qu'il observait dans la vie de beaucoup d'individus rencontrés l'ont assuré peu à peu que la voie qu'il suivait et qu'il ouvrait était un chemin de vie (Mt 7,18-23). Marchant à l'estime à travers mille incompréhensions et oppositions, il a été ainsi convaincu, au plus profond de lui-même, que son action était libératrice. Sans doute était-ce de cette certitude que découlait son autorité, qui a impressionné plus d'un auditeur et d'un contradicteur !

Aussi, quand vinrent les derniers jours de son existence, cerné pourtant de toutes parts et comme verrouillé par ceux qui avaient juré de le supprimer, il ne douta pas au fond de lui-même de la fécondité de son existence, qui semblait se terminer par un échec retentissant. Au cours de ses heures ultimes, traversant intérieurement une nuit obscure, abandonné des foules et de ses amis, mis à mort comme un réprouvé de Dieu (Dt 21,22), confronté même au silence de ce Dieu qui était sa source intime d'inspiration, non seulement Jésus ne renia rien de ce qu'il avait vécu mais il l'assuma en toute liberté, assuré malgré les apparences que le grain semé à tous vents germerait inéluctablement (Lc 22,14-20 ; 22,42). De quelle manière ? Il l'ignorait en expirant sur une croix, mais il est mort dans un acte silencieux de foi en la valeur et la fécondité de sa vie.

Seize siècles plus tard, le grand mystique espagnol, Jean de la Croix, passionné par la figure de Jésus, qui a fait à sa manière l'expérience de la naissance à lui-même à travers une existence de fidélité, semée d'obstacles et d'imprévus, résume son cheminement par cette formule lapidaire, apparemment énigmatique : "Pour aller où l'on ne sait, il faut passer par où l'on ne sait". Comme cette pensée sonne juste pour Jésus ! En quittant l'atelier de Nazareth, il ignorait jusqu'où son chemin le conduirait et par quels sentiers il passerait. Ainsi a-t-il découvert sa voie, la sienne propre. Ainsi nous invite-t-il à inventer la nôtre pour devenir ce que nous avons à être.

Un homme qui invite chacun à trouver sa voie

Tout l'enseignement et toute la pratique de Jésus visent à aider chaque être humain rencontré à naître à lui-même, c'est-à-dire à s'accomplir humainement ou, en d'autres termes, à devenir lui-même en inventant son propre chemin d'humanité. Si Jésus a comme objectif de rénover la religion juive, c'est bien dans cette perspective. Une religion qui n'est pas au service de l'accomplissement humain est parasitaire et n'a aucune raison d'être.

1° Le cœur de l'enseignement de Jésus : le Royaume est en vous

On peut le résumer dans la formule si courte mais si dense qu'il ne cesse de répéter depuis qu'il sillonne les routes de Palestine : "Le royaume est au milieu de vous" qu'on peut aussi traduire par : "Le Royaume est en vous" (Lc 17,21). Ce monde nouveau ne consiste pas, comme le prétendent certains courants de son époque, en une révolution politique et sociale qui ne ferait que changer les structures de la société, ni dans une restauration extérieure de la religion brillant à nouveau de tous ses feux, ni dans une assemblée de croyants, pratiquant unanimement et scrupuleusement la loi écrite et orale, ni non plus dans l'accumulation de bonnes actions. Non, pour Jésus, l'essentiel se joue au plus intime du cœur de chacun, c'est-à-dire de son être profond. "L'homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et l'homme mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal. Car ce que dit la bouche, c'est ce qui déborde du cœur" (Lc 6,45), Là est le lieu de la vérité mais aussi de la duplicité et du mensonge. Car c'est le lieu de la conscience et des décisions qui engagent, le lieu secret de la croissance et de la maturation réelle des êtres en humanité. Je dis "secret" car il se peut que cette maturation intérieure ne saute pas aux yeux de l'entourage, même si, dans bien des cas, elle rayonne discrètement pour ceux qui veulent bien la reconnaître. Mais ceci n'est pas l'important. Ce qui est capital, en effet, c'est le travail effectif qui s'opère dans les profondeurs de chacun. Naître à soi-même, c'est donc pour Jésus veiller incessamment à vivre dans la vérité. "Celui qui fait la vérité vient à la lumière".

2° Mais comment vivre en vérité ?

Remarquons d'abord que Jésus ne prêche pas une vie spirituelle désincarnée. C'est dans l'épaisseur de la vie quotidienne que se vérifie la vérité des existences, dans les choix qui sont posés, dans la qualité des relations avec autrui et notamment à l'égard des plus faibles et des plus démunis, le pauvre, le malade, le prisonnier, l'étranger, l'affamé, dans le rapport aussi avec l'argent et les biens que l'on possède. Souvenons-nous du fameux discours dit du jugement dernier au chapitre 25 de l'évangile de Matthieu : la valeur de chaque vie est évaluée en fonction de l'attention portée à ses frères souffrants. Le critère n'est pas ici l'appartenance à une religion ou la conformité à ses dogmes et à ses rites, mais l'engagement de son être vis-à-vis d'autrui (Lc10, 25-37). Jésus a-t-il prononcé ce discours ? Ce qui est sûr c'est qu'il résume son message et sa pratique. Souvenons-nous aussi des solennelles mises en garde de Jésus contre l'esclavage de l'argent et des biens. "À quoi sert-il à l'homme de conquérir l'univers s'il vient à perdre son âme (c'est-à-dire à rater sa vie) ?" (Lc 12,13-34).

Mais Jésus sait que les comportements extérieurs apparemment vertueux ne suffisent pas ; ils peuvent même devenir hypocrites s'ils ne sont pas l'expression d'un amour et d'une liberté véritables issus du cœur. Ainsi Jésus débusque les illusions et les perversions possibles qui guettent tout être humain : la contradiction entre le dire et le faire, les facilités qu'on se donne en s'en tenant aux normes sociales et religieuses, l'esprit de supériorité voire le mépris à l'égard d'autrui qui ne respecte pas ces normes, la mise en dépendance de son existence entre les mains des autres ou au contraire la prise en main indue de leur vie…

Pour Jésus, le meilleur antidote contre ces illusions et perversions, c'est de cultiver la lucidité et la liberté intérieure, d'être attentif et vigilant aux exigences intimes de sa conscience et de les traduire en actes ; c'est aussi de se soumettre au partage communautaire.

  • Cultiver la lucidité : ouvrir les yeux et ouvrir les oreilles sont deux verbes qui reviennent constamment dans la bouche de Jésus (Mt 13,13-16).
  • Cultiver la liberté intérieure pour ne pas se laisser manipuler ou enrégimenter : "Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive, séparer l'homme de son père et la fille de sa mère" (Mt 10,34-35). Cette parole apparemment scandaleuse invite à prendre du champ et garder la distance convenable vis-à-vis de son milieu et d'abord des siens pour exister réellement et ne pas en être seulement le simple reflet. Il y a des arrachements et des séparations qui, pour douloureux et onéreux qu'ils soient, sont d'une nécessité vitale pour naître à soi-même.
  • Être attentif aux exigences intimes de sa conscience et les traduire en actes. Il y a une phrase à la fois terrible et énigmatique de Jésus qu'on ne cite guère : "Tout péché, tout blasphème sera pardonné aux hommes mais le blasphème contre l'Esprit Saint ne sera pas pardonné… ni en ce monde ni dans le monde à venir" (Mt 12, 31-32) Que peut être ce péché contre l'Esprit Saint ? L'Esprit, c'est le Souffle intérieur qui anime tout homme et lui inspire au plus intime ce qui est chemin de vie, tout en respectant son entière liberté. Pécher contre l'Esprit, ce serait en ce cas refuser consciemment et volontairement à longueur de vie les appels de cette Voix intérieure que l'on ne perçoit que dans le silence. Cette situation limite existe-t-elle ? Non sans doute. Mais Jésus dramatise pour faire comprendre que c'est dans l'écoute de cet appel intérieur et dans la réponse qu'on lui donne concrètement que se joue la valeur de nos vies.
    Écouter et mettre en pratique cette exigence de cohérence est fondamental selon Jésus pour construire solidement l'humain en soi en évitant le drame d'une existence insignifiante. Celui qui se livre à cette aventure "est comparable à un homme qui bâtit une maison : il a creusé, il est allé profond et a posé les fondations sur le roc. Une crue survenant, le torrent s'est jeté contre cette maison mais n'a pu l'ébranler parce qu'elle était bien bâtie. Mais celui qui entend et ne met pas en pratique est comparable à un homme qui a bâti une maison sur le sol sans fondation : le torrent s'est jeté contre elle et aussitôt elle s'est effondrée et la destruction de cette maison a été totale". (Lc 6, 48-49).
  • Quant à la nécessité pour chacun d'un partage communautaire afin de vivre avec authenticité, c'est, selon Jésus, un lieu de vérification et de discernement, à condition que ce partage se fasse dans la confiance et le respect mutuel. Le chapitre 18ème de l'évangile selon St Matthieu énonce quelques situations et attitudes fréquentes invitant chacun à se remettre en question dans sa prétention à se croire le meilleur, dans son arrogance vis-à-vis de frères déstabilisés, dans sa manière de traiter les conflits, dans le délicat exercice de pardonner…

Pour Jésus, s'aventurer sur ces voies de naissance à soi-même ne va pas sans traverser l'épreuve. Le chemin de la vie passe par des lignes de crête inévitables (Mt 7, 13-14). L'épreuve de la solitude fondamentale en est une, où chacun est renvoyé à lui-même, même s'il est accompagné, écouté, compris, soutenu. L'épreuve de l'incompréhension et même parfois de l'opposition de l'entourage en est une autre (Mt 10,16-33). Au plus intime, la conscience très vive de ses limites, de ses fautes, de ses erreurs, de ses infidélités, de ses fragilités n'est pas la moindre des épreuves. Elle peut induire le doute sur les choix qui ont été faits et donner à certaines heures le vertige et le désir de revenir en arrière, tant le sentier sur lequel on s'est engagé est étroit (Lc 9,59-61). De même, l'acceptation de ce qu'il faut abandonner, de ce à quoi il est nécessaire de renoncer pour suivre sa voie n'est pas une petite affaire (Mt 19,16-26) : ces deuils, comme tous les autres, sont douloureux et ne se font pas en un jour. Cependant, pour Jésus qui l'a vécue, cette traversée de l'épreuve est incontournable. "Qui veut sauver sa vie la perdra mais qui perdra sa vie la sauvera" (Mc 8, 34). Ici, perdre sa vie pour la sauver n'est pas une démarche masochiste ; c'est se dépouiller de tout ce qui fait obstacle à la naissance à soi-même : le culte des apparences, l'égocentrisme, la vanité, la superficialité, l'instinct de domination, la soif de posséder, la peur de se questionner, la crainte d'emprunter des chemins inconnus…Ne pas consentir à faire le deuil de ces fausses valeurs, c'est se condamner à n'être qu'un somnambule, un automate ou une girouette. On croit sauver sa vie à bon compte, on la rate à coup sûr. À l'inverse, on expérimente, au fur et à mesure que l'on fait le ménage en soi, que l'on advient peu à peu à sa véritable identité. Oui, dans la vie spirituelle, qui accepte de perdre gagne au centuple. Avec, en prime, la joie et la paix au plus profond de l'être.

Rien n'est pourtant gagné d'une manière totale et définitive. Naître à soi pour Jésus est une aventure jamais terminée, toujours en chantier. L'important, ce n'est pas en effet de devenir parfait, ce qui est impossible et qu'il serait malsain d'envisager puisque nous sommes des êtres contingents, constitutivement imparfaits. En chaque être humain coexistent jusqu'à sa mort l'ivraie et le bon grain (Mt 13,24-30), la lumière et les ténèbres (Lc 11,34-36). L'essentiel est d'être en marche, sans jamais s'arrêter, même si l'on dévie, même si l'on se trompe, même s'il arrive qu'on pose son sac par fatigue ou par découragement (Mt 21,28-32). Car rien n'est jamais perdu dans une existence humaine : tout est recyclable en humanité, les erreurs, les épreuves comme les faux pas. "Lève toi et marche", tel est l'appel incessant de Jésus aux hommes et aux femmes qu'il a rencontrés. Combien d'entre eux au passé chargé ou condamnés par leur entourage ou encore frileusement attachés à leur traditions n'a-t-il pas aidés à se remettre en route en reprenant foi en eux-mêmes parce que lui-même avait foi en leur dynamisme intérieur ? Matthieu, la samaritaine, Marie-Madeleine, Zachée, la femme adultère, Nicodème, les évangiles nous ont gardé ces quelques noms parmi une multitude d'anonymes.

Au bout du compte, l'une des clés essentielles de la naissance à soi-même selon Jésus, est d'oser prendre le risque de faire fructifier son potentiel d'humanité. Prendre le risque, c'est affronter l'inconnu, en ignorant où et jusqu'où le chemin emprunté conduira, mais c'est en même temps croire, au-delà des apparences, que l'engagement de sa vie sur les sentiers de la vérité ne peut conduire à des impasses (Mt 19,27-30).

La parabole des talents en Matthieu (25, 14-30) est à ce sujet pleine d'enseignements. Un homme part en voyage et confie sa fortune à trois serviteurs sans dire quand il reviendra ni même s'il reviendra. À l'un, il confie trois talents, à un deuxième deux talents, à un troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités (ce sont des sommes très importantes : un talent vaut 900 euros or). La première leçon de la parabole, c'est que chaque humain n'est responsable que de ce qu'il est et de ce qu'il a reçu, avec ses limites et ses richesses qui sont différentes d'un individu à un autre.

Les serviteurs savent (la suite de l'histoire le dit) que leur maître attend de chacun d'eux qu'il fasse fructifier la somme confiée. Mais il n'a laissé aucune consigne explicite. Les serviteurs sont renvoyés à leur propre responsabilité et à leur propre initiative. Deuxième leçon de la parabole : à chaque humain de trouver la manière originale de faire fructifier ce qu'il a reçu et ce qu'il est.

Que font les trois serviteurs ? Les deux premiers font valoir le capital (on ne dit pas comment) et doublent la mise. Le troisième est pris de panique : s'il investit la somme confiée, il redoute de la perdre. Il choisit ce qui lui semble la sécurité maximale. Il enterre son talent en pensant : au moins si mon maître revient, je lui rendrai intact ce qu'il m'a confié. Troisième leçon de la parabole : il y a deux conceptions de la fidélité par rapport aux dons reçus : les faire valoir, à ses risques et périls ; ou bien les conserver tels quels, les mettre à l'abri sous clé dans un coffre-fort. Ces deux conceptions se valent-elles ?

La fin de la parabole dissipe tout malentendu. Le maître à son retour félicite et récompense les deux premiers serviteurs au-delà de ce qu'ils pouvaient imaginer. Par contre, il condamne très sévèrement le troisième parce qu'il ne s'est pas risqué à faire fructifier son talent. "Mauvais serviteur, paresseux", lui dit-il. Il le dépossède de son talent pour le confier à celui qui en a gagné cinq et il "l'envoie dans les ténèbres", c'est-à-dire qu'il le met à la porte ! En croyant sauvegarder le capital qu'on lui a remis, l'homme perd tout : et l'argent, et la considération, et son emploi. La leçon est claire. Être fidèle à l'héritage humain et spirituel dont on est l'intendant pour le temps de son existence, c'est prendre l'initiative, chacun à sa façon, de le faire valoir à travers sa vie quotidienne. C'est s'engager dans cette oeuvre à ses risques et périls, à la mesure de ses possibilités, mais sans céder à la peur et à l'esprit de calcul. Par contre, être infidèle, c'est vouloir conserver tel quel ce que l'on a reçu, de peur de le perdre ; c'est refuser de l'investir par crainte de s'égarer ; c'est répéter la leçon apprise sans se l'approprier personnellement ; c'est multiplier les protections pour ne pas s'exposer. En ce cas, au lieu de réussir sa vie, on la rate ; on est déjà mort (Mt 21,18-19). Pour Jésus, pas de naissance à soi-même sans prendre de risques.

3° Un bon arbre produit de bons fruits

Pour Jésus, la fécondité de chaque existence passe par cette voie du risque. Elle n'est pas un but mais le fruit de la mystérieuse gestation qui s'opère au plus profond des êtres lorsqu'au long des années ils s'efforcent de s'approprier événements et rencontres pour construire l'humain en eux. C'est là leur unique responsabilité. De cette façon, ils sont le sel de la terre. Ce qui en résulte au bénéfice d'autrui est donné par rayonnement. Mais personne ne sait en réalité l'impact exact de sa vie. On est parfois surpris que certaines de ses paroles dites en vérité, tel de ses gestes posé avec authenticité, tel de ses choix décidé par souci de cohérence personnelle soient source d'inspiration pour des personnes connues et inconnues. La fécondité spirituelle des vies humaines est mystérieuse. Elle transcende aussi le temps. Au-delà de leur mort – voire des siècles après leur disparition - des êtres continuent à être ferment pour d'autres êtres qui, à leur tour, font fructifier les trésors reçus et les transmettent d'une manière originale. Étonnante interdépendance des cheminements humains où chacun reçoit et donne, s'il consent à naître à lui-même ! Dans l'évangile selon St Jean, les auteurs mettent sur les lèvres de Jésus cette phrase provocante : "Vous ferez, dit-il à ses disciples, des œuvres plus grandes que moi" (Jn 14,12). Non seulement il les assure qu'ils feront aussi bien que lui, mais qu'ensemble ils feront mieux et iront plus loin que lui. Ainsi donneront-ils à chaque époque des couleurs inédites d'humanité à notre vieille terre. Les grandes œuvres promises se poursuivent aujourd'hui dans l'ordinaire des jours. Heureux nos yeux parce qu'ils voient et nos oreilles parce qu'elles entendent (Mt 13,16) !

Jacques Musset

(1) C'est ce qu'exprime le chant populaire "Minuit chrétien" parfait reflet des mentalités qui subsistent encore. (retour)
(2) Méthode qui s'efforce d'étudier un texte en le remettant dans le contexte où il a été écrit, religieux, culturel, économique, politique. (retour)
(3) Une excellente synthèse des recherches sur le Jésus historique : "Jésus de Nazareth", Jacques Schlosser, Noésis. Pour de plus amples développements, lire les quatre tomes de John Meier, exégète américain, publiés sous le titre "Un certain juif, Jésus", Bayard. Tome 1 : Les sources, les origines, les dates. Tome II : La parole et les gestes. Tome III : Attachements, affrontements. Tome IV : Questions ouvertes et enjeux. (retour)
(4) Jésus de Nazareth de Jacques Schlosser, professeur à la faculté de théologie de Strasbourg (Noésis), pages 133-218. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus