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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 13:29
Alain Dupuis Prier ? Pourquoi ? Qui ou Quoi ? Comment ? Pour quoi ?
Alain Dupuis
LPC n° 17 / 2012

Prier ?

N'est-il pas symptomatique qu'en français ce verbe "prier", censé évoquer l'activité spirituelle humaine par excellence, soit aussi le banal synonyme de demander, solliciter, quémander ou supplier ?

Il est clair que nous héritons là des mentalités archaïques lointaines, de la mentalité très terre à terre et "donnant, donnant" de l'Israël ancien, puis d'une culture romaine très concrète. Ne vivons-nous pas là les restes d'une approche décidément très "utilitariste" de la relation au "divin" ? Et même s'agissant de l'"action de grâce", comme on dit, n'est-il pas significatif que, dans la liturgie, on éprouve le besoin de la motiver par le fait qu'elle serait juste, bonne (pour nous ?), un devoir et une source de salut (récompense ?) ?

Il est très significatif qu'on doive recourir à d'autres termes tels que la contemplation, la méditation silencieuse (l'oraison de simplicité, au 17ème siècle), etc… souvent reçus avec un léger mépris ou une certaine défiance condescendante au niveau des institutions, pour désigner ce qui, dans d'autres cultures et chez les plus grands spirituels, constitue l'essence même de la spiritualité humaine.

Alors, n'avons-nous pas à opérer un réexamen salutaire de ce que nous appelons "prier" ?

Pourquoi donc prier ?

Il semble acquis qu'il nous faille renoncer à notre fantasme infantile de "toute-puissance" et à ce rêve qu'un "deus ex machina", à force de demandes répétées ou de petits ou grands sacrifices offerts par les humains, va, du haut de son ciel, modifier les lois de la nature, le cours de nos petites histoires ou de la Grande Histoire, au gré de nos souhaits et intérêts immédiats supposés.

Si ni la motivation profonde, ni le but réel de la prière ne sont plus à chercher dans la satisfaction de besoins bien concrets, dans la sauvegarde d'un avoir, ni même dans le désir d'avoir plus (ou autre chose), où peuvent-ils bien encore s'enraciner ?

Sans doute nous reste-t-il deux pistes :

La première, illustrée, par exemple, par tout l'enseignement de Jésus de Nazareth sur un certain "Royaume de Dieu" secrètement à l'œuvre en nous et dans la réalité de ce monde. Ce "Royaume" semble bien n'être perceptible ni accessible, ni pouvoir prendre chair, qu'au prix d'une conversion radicale du regard que l'homme porte sur lui-même, sur autrui et sur ce monde. Au prix d'une "révolution" intérieure de notre être.

La seconde rejoint la première : c'est l'expérience de tous les sages, les mystiques et les saints des grandes traditions qui enseignent qu'il y a, chez l'être humain, un désir irrépressible, un appel profond à être plus. Ou plutôt, une conscience diffuse de participer déjà à bien plus que ne le laissent supposer les apparences. "Notre ‘petit soi' particulier, empirique, c'est le petit soi qui, au départ, nous ferme l'horizon de l'Ultime qui est au fond de notre vraie Nature, mais que nous sommes encore incapables de discerner…" (1)

Ce qu'Etty Hillesum exprime à sa manière : "Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l'atteindre. Mais le plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre à jour…" (2)

Derrière mille formes de piété difficiles à juger, toutes les traditions spirituelles, y compris le meilleur de la tradition chrétienne occidentale, ne proposent-elles pas des "voies" qui sont un lent chemin de découverte, en nous, de Ce en quoi, ou de Celui en qui nous sommes déjà bien plus que ce que nous croyons être, superficiellement ?

Il ne s'agit donc plus de demander quoi que ce soit à qui que ce soit, mais d'apprendre à vivre de plus en plus conscient et proche de ce qui en l'homme fait que l'homme est plus que l'homme.

"Le trésor que vous convoitez n'est pas dehors, il est en vous" (3)

Au fond du puits, Qui ? ou Quoi ?

Il y a quelques années, le pasteur Alain Houziaux, avec le pasteur André Gounelle, le père Claude Geffré et l'écrivain musulman Abd-al-Haqq Guiderdoni, publiait un ouvrage apparemment provocateur : "Dieu, c'est quoi, finalement ?" (L'Atelier,2005).

On peut dire, en effet, aujourd'hui que cohabitent dans notre Occident deux grands courants spirituels : celui du Qui, et celui du Quoi.

Le premier, celui du quoi, se refuse à toute représentation anthropomorphique d'un Dieu quelconque, et se garde de toute spéculation sur la nature exacte du "divin" ou de la "Réalité Ultime". Il s'agit de certains courants philosophiques spiritualistes occidentaux, mais aussi des religions asiatiques dites "de sagesse" (taoïsme, confucianisme, bouddhisme), désormais très présentes aussi parmi nous.

Celui du qui, en revanche, défend encore un Dieu personnel et lui prête, à ce titre, toutes les facultés (vue, ouïe, toucher, odorat et surtout parole), les états d'âme et les sentiments humains. C'est le cas des religions dites "de révélation", bibliques ou autres (judaïsme, christianisme, islam, l'hindouisme à certains égards).

André Gounelle de suggérer : "Ne faut-il pas nous orienter vers une supériorité du "quoi" sur le "qui" ? "Quoi" désigne ici une réalité à la fois personnelle et plus que personnelle. On ne peut pas penser Dieu seulement en terme de personne. Il est aussi autre chose et davantage (…) sinon, il n'est qu'un faux dieu, une idole que je me forge ou que je m'imagine…"

Abd-al-Haqq Guiderdoni d'ajouter : "Quand je prie, j'essaie surtout de ne pas avoir d'image de Dieu. Et même, l'essentiel de la prière consiste à détruire les images de Dieu que nous nous sommes forgées (…). C'est le seul moyen de rencontrer Dieu comme le "Tout Autre" et comme le "Tout Proche"."

Et le Père Geffré, lui, propose d'évoquer Dieu plutôt par le "es gibt" (il y a) allemand traduit littéralement : "quelque chose se donne", et donc comme un "don" parfaitement gratuit, au-delà de tout besoin. Puis, dit-il, "Nous vivons un âge spirituel où il faut apprendre aux hommes à invoquer Dieu non comme leur suprême utilité, mais comme s'il était un autre nom de la liberté et de la "grâce" dans leur vie.(…) Dieu c'est quoi finalement ? Eh bien je répondrai simplement : Dieu, c'est un autre nom pour désigner l'irruption de la "grâce" dans une vie d'homme…"

En ce sens, le Divin ne sera-t-il pas d'abord, pour chacun, au-delà des sensibilités et des cultures, ce que nous saurons le "laisser être en nous", selon l'expression chère à Maître Eckhart ? Et la prière n'est-elle pas, par excellence, le moment silencieux d'expérimenter, si peu que ce soit, ce mystère indicible ?

Prier : une aptitude à acquérir ?

De nombreux spécialistes reconnaissent que le chapitre "prière", comme initiation à la vie intérieure, pour le peuple chrétien occidental, a longtemps été d'une rare indigence. On avait laissé sombrer la masse des croyants (et du clergé ?) dans un moralisme quasi pathologique, dans des pratiques obligatoires proches de la magie et dans tout un fatras de dévotions et d'actes de piété pour le moins discutables à plus d'un titre.

En introduction à son "Petit traité de la prière silencieuse" ( Albin Michel 2011), le dominicain Jean-Marie Gueulette remarque que nombre de chrétiens "ne sont pas satisfaits de leur vie spirituelle. Ils ont l'impression de bavarder, de rester à la surface des choses (…) Ils aspirent à un renouvellement, ou un approfondissement de leur relation à Dieu. (…) On développe tout ce que la prière pourrait être, sans prendre réellement en compte les difficultés que rencontrent les croyants, qui sont le plus souvent des difficultés pratiques."

Et de constater que beaucoup, "qui cherchaient un enseignement pratique sur la prière, le silence, l'intériorité, ne l'ont pas trouvé en milieu chrétien, alors que des propositions non chrétiennes répondaient à leur attente. (…) Dans leur vie spirituelle, cette expérience de méditation développée en dehors de l'Église ne leur semble pas avoir été du temps perdu. Elle a développé en eux la capacité à rester dans la Présence, à goûter le silence.(…) Ayant appris à se tenir présents, ils (comprennent) ce que peut signifier être présent à Dieu".

"Un enseignement pratique sur la prière" ? Certains auront peut-être bondi à la lecture de ce propos, s'agissant d'une activité réputée si sublimement "spirituelle"…

Pourtant, ces lignes ne font que relayer les intuitions et les enseignements de quelques pionniers comme Jacques Breton ou le moine trappiste Thomas Merton qui estimait, par exemple, que les croyants étaient "parvenus à un degré de maturité religieuse suffisant (qui s'est fait attendre bien longtemps) pour (…) profiter pleinement des leçons d'une discipline et d'une expérience bouddhiste". (4)

On a trop longtemps enseigné, dans notre Occident dualiste, que nous sommes des âmes spirituelles égarées dans un corps matériel. Or nous admettons aujourd'hui que nous sommes des corps, des organismes capables de mille choses, parmi lesquelles, la spiritualité la plus haute ! Ce qui a changé beaucoup la perspective.

Nous sommes des corps capables de devenir parlants, pensants, connaissants, communiquants, aimants, créants etc, etc, mais tout cela au prix d'apprentissages, d'entraînements, de perfectionnements, souvent contraignants, répétitifs et un peu pénibles.

Apprendre à lire, à écrire, à faire du vélo, à conduire une voiture, à tourner un pot d'argile ou à jouer du violoncelle, peut parfois être laborieux. Cela oblige à mettre en œuvre et à unifier en nous mille facultés aussi physiques que psychiques, jusqu'à devenir un corps lisant, écrivant, jouant. Y aurait-il un mal quelconque à admettre, très humblement et très simplement, qu'il en va de même pour devenir, aussi, un corps priant ?

C'est-à-dire un corps qui aura appris à unifier ses facultés physiques et psychiques en vue d'une capacité optimum de vie spirituelle ?

Prier : un état à conquérir ?

Oui, toute voie spirituelle vraie, au dire des maîtres, passe donc d'abord par l'incontournable apprentissage et la maîtrise de conditions physiques et de dispositions psychiques appropriées. Mais, contrairement à d'autres apprentissages, celui-là ne consiste pas d'abord à acquérir un savoir-faire, mais un savoir-être.

En effet, prier n'est-ce pas entrer dans un état, une disposition de l'être tout entier ? Un état trop souvent épisodique chez les pauvres apprentis que nous sommes. Mais, à en croire les Écritures et le témoignage des spirituels de toutes les traditions, un état qui tend à devenir un "mode de vie" ordinaire. "Priez sans cesse." dit l'Apôtre.

Apprendre donc ? Mais quoi ? Ni des formules ni des discours, en tout cas. Et rien de cérébral ! Seulement tout ce dont notre corps et notre psychisme ont besoin pour "entrer en prière" et y demeurer…

Cette brève réflexion ne peut être, bien sûr, un "traité" de méditation profonde. Beaucoup d'auteurs, même chrétiens, ont traité et traitent désormais de ce sujet. (5) On ne peut qu'en rappeler les principes de base.

Aujourd'hui, de plus en plus de priants, chrétiens ou non, laïcs ou religieux, admettent la primauté de la posture : une bonne assise.

La position traditionnelle du "lotus", naturelle et générale en Asie, est sans doute la meilleure. Mais, faute d'un entraînement précoce, elle peut pour beaucoup d'entre nous se muer en atroce supplice, tout le contraire du but recherché… Aussi, en Occident, adopte-t-on souvent la position au sol, assis sur les talons, ou sur un petit banc aussi bas que possible. C'est une attitude physique symboliquement significative d'une humble réceptivité, détendue mais tonique, parfaitement stable, durable, favorable à une paisible vigilance. L'expérience montre que la seule pratique régulière de la posture choisie peut déclencher, à terme, l'entrée quasi spontanée en recueillement.

On enseigne ensuite, généralement, l'attention à une respiration consciente, ample, calme, rythmée, au minimum comme un moyen qui concourt à établir (et rétablir souvent) un état mental et émotionnel aussi neutre et apaisé que possible. (Certaines écoles spirituelles insistent tout particulièrement sur l'attention à la respiration, autour de la symbolique du souffle vital. Cette "maîtrise du souffle" s'accompagne parfois de la répétition mentale ou labiale, d'un "mantra"). (6)

Et enfin, surtout et prioritairement, on réapprend à se taire ! À faire silence et à s'installer dans le silence. Ce simple silence-là (absence de son et de paroles) n'est pas si évident : il nous faut renoncer à notre manie d'introduire systématiquement la musique (fût-elle sublime), les "cantiques" et les exhortations bavardes dans notre approche de la prière, soi-disant pour "créer une ambiance de prière". Ne cherche-t-on pas plutôt à faire barrage contre l'"Inconnu", et à tromper notre peur viscérale du vide ? En Asie, le "vide" est l'autre nom de la Réalité ultime…

Rien de ce que nous venons d'évoquer, bien que simplissime, ne va vraiment de soi !

Alors, quel fruit attendre de telles dispositions physiques et psychiques ?

Aucun !

Si ce n'est de se rendre présent ! Se rendre physiquement et intérieurement disponible, ouvert à l'autre dimension de nous-mêmes et de la réalité, voire à une Présence, qui nous échappent ordinairement tellement nous sommes agités et pleins de nous-mêmes, de bruits, d'images, d'idoles, de mots, de belles théories, de discours, de soucis médiocres ou très nobles, d'urgences vraies ou supposées. Un état durable de simple présence….

Prier : la voie vers le SILENCE intérieur ?

Beaucoup de ceux qui ont adopté la voie de la méditation profonde comme mode de "prière" enseignent deux choses :

- que le silence extérieur est certes utile, au début, pour favoriser le recueillement ; mais qu'on peut s'en passer, à la longue, et entrer en méditation aussi bien dans le métro, en réunion, ou dans n'importe quel environnement sonore. (La Philocalie (7) enseigne qu'au commencement il faut "éloigner tout bruit, parce que le bruit trouble les profondeurs de l'âme", mais que, finalement, on en vient "à ne plus craindre aucun trouble et à y rester insensible.")

- mais que le silence intérieur, en revanche, est une autre affaire. Il est sans doute le véritable état de prière et il n'est pas évident d'y accéder.

De quoi s'agit-il ?

L'apôtre Paul a une très belle expression lorsqu'il dit que nous "portons un trésor dans des vases d'argile" (2 Co 4,7).

Et la sagesse asiatique nous fait remarquer que ce qui fait la valeur du vase, ce n'est pas tant l'argile, que le vide qu'elle enferme, et CE (Celui) dont ce vide pourrait être le lieu…

Les deux images ne se complètent-elles pas merveilleusement ?

Instaurer ou restaurer en nous ce "vide", n'est-ce pas la fonction première de la méditation silencieuse ?

Tâche à la fois ardue et simple.

Ardue, parce que notre conscience de nous-mêmes et du monde se manifeste par un flot intérieur ininterrompu de pensées, de paroles, de souvenirs, de projections dans l'avenir, de constructions imaginaires, d'émotions, de sentiments, d'acceptations et de révoltes, de soucis, de rêves, etc, etc… Bref ! En guise de "vide", nous nous trouvons généralement plutôt confrontés à un trop-plein ! Or il nous semble souvent que le silence matériel que nous nous imposons pour entrer en état de prière ne fait que révéler et lâcher la bride à cette folle gamberge de notre mental !

Aucun maître spirituel ne conteste cet état de fait ! Ils disent seulement tous qu'il y a deux attitudes face à ce déferlement incontrôlé de "bruits" intérieurs :

- Soit se battre désespérément contre ce flot et tenter (vainement) de le faire taire. Avec le double risque de l'exaspérer encore plus et de bloquer tout accès aux couches profondes et apaisées de notre être.

- Ou bien alors, laisser défiler tout ça sans s'y arrêter, comme autant de productions inconsistantes et provisoires de notre mental, comme autant de nuages traversant notre ciel. "Vapeur de vapeur, tout n'est que vapeur" dit le Qohélèt (Qo 1,2), champion biblique de l'impermanence de toute chose ici-bas, si chère aux bouddhistes.

Cesser de "s'accrocher" à toutes ces manifestations de notre petit "moi" superficiel. "Lâcher prise" : passer outre et continuer de descendre jusqu'à cette zone apaisée de nous-mêmes où réside notre vraie nature. Ce lieu où l'on pressent que le Royaume est proche et qu'on peut commencer à regarder et aborder tout être, toute chose et tout évènement autrement.

"On peut voir dans ce lâcher-prise de son propre soi individuel, la caractéristique commune de l'attitude spirituelle idéale dans toutes les Voies de salut" nous dit le Maître thaï Buddhadâsa (8), et le cheikh soufi Khaled Bentounès nous précise : cette expérience spirituelle "n'implique pas que le monde va se mettre soudainement à changer assez pour qu'il cesse de nous préoccuper ! C'est plutôt notre perception du monde qui va changer, en nous faisant perdre l'habitude de porter des jugements de valeur sur lui, et en acceptant d'en assumer les contradictions (…). " (9)

Et tout ça pour quoi ?

Le jésuite japonais J.Kakichi Kadowaki, qui fut autrefois encouragé par un certain Joseph Ratzinger à étudier les liens possibles entre Zen et Bible (10), rapporte la prise de conscience spirituelle à laquelle le conduisit la méditation zen. "Paul dit que l'Esprit est en nous et qu'il y prie Dieu le Père en criant ‘Abba, Père' (1Co 6-19 ;Gal 4,6 ;Rom 8,15). En conséquence, le fait que le corps de l'homme est "le temple de l'Esprit" prend une signification profonde.(…) Imaginez, raconte-t-il, un chrétien qui, mû par une impulsion intérieure, se consacre longuement à la pratique de Zazen (méditation silencieuse assise).(…) Subitement, il s'éveille un jour à la merveilleuse réalité des paroles de Paul.(…) Il réalise que la prière n'est pas lui, parlant à Dieu avec des mots d'homme, mais Dieu, parlant en lui, avec son propre langage. Quand la totalité de son corps est pénétrée de cela et ne fait qu'un avec cette réalité, quand il réalise (…) que c'est là, réellement, prier, combien grande est sa joie !"

Cette confession est d'autant plus impressionnante que cet homme avait certainement pratiqué pendant des années les très pieux "exercices spirituels" d'Ignace de Loyola sans jamais rien avoir soupçonné de ce que le silence du zen lui révélait…

Peut-être ici dépassons-nous totalement tous les questionnements sur ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire dans la prière. Il ressort clairement que prier, c'est tout simplement adopter une manière physique et psychique nouvelle d'être et de vivre, et de s'y adapter.

Vivre en ayant appris à nous rendre, d'un même mouvement, présents à nous-mêmes, aux autres, au monde, et à la Présence, et à le rester dans l'ordinaire des jours…

Le Mahatma Gandhi disait : "si tu veux changer le monde, commence par te changer toi-même". Il ne faisait évidemment pas allusion à un vertueux volontarisme ni à de bonnes résolutions morales à l'occidentale. Il parlait bien sûr de cette "spiritualisation" de tout l'être - corps, psychisme, souffle, cœur - par l'état de prière continue qu'il a toujours pratiqué. Il ne fut pourtant pas un "retiré" du monde !

"En définitive, nous dit encore Etty Hillesum, nous n'avons qu'un seul devoir moral, c'est de préserver de larges plages de paix à l'intérieur de nous, une paix de plus en plus grande, et d'en faire profiter les autres. Et plus nous posséderons de paix en nous-mêmes, plus il y en aura dans ce monde agité" Et on ne peut pas l'accuser d'avoir fui les réalités les plus cruelles de ce monde, puisqu'elle refusa d'échapper aux camps d'extermination, pour accompagner les siens jusqu'au bout ! (11)

Alain Dupuis

(1) Vénérable Buddhassa, in Un bouddhiste dit le christianisme aux bouddhistes (DDB1997). Petit ouvrage passionnant où un maître bouddhiste tente d'intérioriser autant que possible les enseignements chrétiens en les redisant à son auditoire en termes bouddhistes. Il aide grandement à mieux comprendre le bouddhisme… (retour)
(2) Etty Hillesum. Journal, 26 août 1941. (retour)
(3) D.T. Suzuki, in Derniers écrits au bord du vide (Albin Michel 2010). Suzuki, fin connaisseur de la culture chrétienne, fut aussi l'introducteur du Zen en Occident. (retour)
(4) Th.Merton, in Mystique et Zen, Cerf 1972 (retour)
(5) On peut citer, entre cent autres, l'ouvrage de H.Bourgeois et J.P. Schneitzler Prière et méditation, dans le Bouddhisme et le Christianisme (DDB 1998) ; Willis Jäger : La voie retrouvée ( Éd. du Rocher 2005), ou le très pédagogique (mais très chrétien) petit ouvrage du fr. Benoît Billot,osb : L'assise en Dieu. Exercices de Zazen au service de la prière. (Arsis 2006) Intériorité www.arsis.fr. Le fr.Billot anime des sessions de Zazen à l'association "La maison de Tobie" à Paris. (retour)
(6) Le mantra est un mot ou une courte phrase répétés en association avec le rythme respiratoire, pour faciliter le silence intérieur par le "vide" des pensées. La prière du "nom", dans l'orthodoxie, s'en rapproche. Dans une certaine mesure, la récitation du "chapelet" et la psalmodie alternée au chœur ont pu jouer ce rôle. (retour)
(7) La philocalie (ou "amour de la beauté divine") est un recueil des enseignements traditionnels sur la "prière du cœur" dans la tradition des églises d' Orient. (retour)
(8) Op, cit. (retour)
(9) In La thérapie de l'âme (exposé sur la spiritualité soufi) (Albin Michel 2009). (retour)
(10) Cité dans Paroles de chrétiens en terre d' Asie (Éd.Karthala 2011. Contribution 17) (retour)
(11) Etty Hillesum Journal, cité dans la revue "Sources" 1er trimestre 2009 (retour)
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