Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 16:51
De Jésus à Jésus en passant par Darwin de Christian De Duve (1)
Marie-Jeanne De Pauw
LPC n° 18 / 2012

Ce document autobiographique de Christian de Duve (94 ans) nous relate l’itinéraire spirituel et scientifique d’un chercheur passionné, médecin et chimiste, qui fut professeur de biochimie à l’Université catholique de Louvain et qui obtint le prix Nobel de médecine en 1974.

Dans la première partie du livre, l’auteur évoque, sous forme de triptyque, le Jésus de son enfance, sa formation scientifique en Europe et aux USA, ainsi que sa relecture de l’évangile à la lumière de ses connaissances scientifiques.

Le Jésus de son enfance

Scolarisé chez les jésuites, il avoue: "J’acceptais sans objection tous les préceptes de l’église, que les jésuites avaient l’art d’étayer par une argumentation rigoureuse qui renforçait leur crédibilité. Ce que je ne discernais pas, c’est que leur dialectique reposait sur des prémisses gratuites, tenues pour vraies au départ sans la moindre preuve." (p.15)

De Jésus à Darwin

Jeune étudiant en médecine, il eut la chance de travailler comme étudiant chercheur dans le laboratoire de physiologie du professeur Bouckaert. La rigueur de la démarche scientifique, pratiquée dans ce haut lieu de la recherche fondamentale, fut pour lui une véritable révélation.

"Une fois découverte, cette démarche s’imposa à mon esprit, car elle laissait le verdict final à la réalité... Aux certitudes arrogantes du dogmatisme dans lequel j’avais grandi, elle substituait une attitude plus humble de rigueur et d’honnêteté intellectuelle, de soumission aux faits... Les convictions religieuses qui avaient inspiré mes premières années ne résistèrent pas aux impératifs du raisonnement scientifique, au souci d’une perpétuelle remise en question et au refus des affirmations sans preuve." (p.21-22)

De Darwin à Jésus

Évoquant la sélection naturelle, le professeur de Duve nous rappelle que, afin d’augmenter leur chance de survie, nos ancêtres durent veiller à leur intérêt propre, ainsi qu’à la solidarité entre individus d’un même groupe. D’où cet autre trait de survie inscrit dans leurs gènes : l’hostilité et l’agressivité à l’égard d‘autres groupes. Il insiste: "La sélection naturelle a toujours privilégié l’intérêt immédiat, sans prévoir l’avenir."

L’auteur précise que nos gènes ont à peine changé. Le seul espoir de dépasser l’égoïsme de groupe réside dans l’épigénétique, c’est-à-dire dans ce qui s’ajoute au génétique après la conception ; ce que des sages, des guides peuvent nous enseigner (2).

Parmi ceux-ci, Jésus a été l’un des plus influents dans nos régions. C. de Duve trouve dans l’essence du message de Jésus - un Jésus débarrassé de la mythologie qui a été développée autour de lui au cours des siècles - l’antidote au sectarisme, à l’agressivité, au sexisme, à la poursuite égoïste du profit, héritage de nos lointains ancêtres...

Dans la seconde partie de son livre intitulée "L’esquisse d’une pensée", l’auteur, ayant longtemps répugné à exprimer publiquement ses opinions afin de ne pas choquer son entourage, précise en quoi il croit et en quoi il ne croit plus. Adepte de Descartes, dans sa démarche scientifique, l’auteur prend ses distances tant avec des ‘spiritualistes’ qui, sous prétexte que la science n’explique pas tout, défendent des théories scientifiques inacceptables, qu’avec des ‘scientistes’ qui n’hésitent pas à affirmer que tout est explicable. Évoquant l’énigme du cerveau, à savoir le million de milliards de connexions interneuronales qui génèrent le phénomène mystérieux que nous appelons conscience, il croit que, aussi longtemps que nous ne comprendrons pas le fonctionnement de notre machine cérébrale, certaines spéculations resteront permises.

Quittant le discours scientifique, le professeur de Duve s’avance dans un domaine qui n’est pas le sien, à savoir la philosophie. "Je ne suis adepte d’aucun système et ne suis plus tenu par la foi de mon enfance. Je ne retiendrai qu’un seul point : mon refus de tout dualisme" (p.75). Refus du dualisme cartésien matière/esprit mais aussi refus du dualisme qui fait la distinction entre le Dieu créateur et son oeuvre. Il évoque avec sympathie le panenthéisme de Spinoza (tout est en Dieu). Très sensible à l’émotion artistique, ce grand scientifique nous avoue que la poésie, la peinture, la musique suscitent en lui le sentiment de communier avec l’inexprimable.

Dans son envoi final, l’auteur revient à Jésus: "Jésus ne connaissait pas Darwin ni toutes les découvertes de la biologie moderne, mais il connaissait la nature humaine et il a identifié correctement la faille dont celle-ci est affectée. S’élevant au-dessus de tout ce qui divise, il a prôné l’amour. Ce message salvateur indique la voie que l’humanité doit adopter épigénétiquement et transmettre culturellement à sa descendance pour contrecarrer les attributs génétiques nocifs que la sélection naturelle a préservés en elle depuis ses lointaines origines africaines". (p. 89)

Marie-Jeanne De Pauw

(1) Christian de Duve "De Jésus à Jésus en passant par Darwin" éd. Odile Jacob, Paris 2011 (92 p.) (retour)
(2) Christian de Duve "Génétique du péché originel" éd. Odile Jacob, Paris 2009 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Recensions