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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 15:57
Un testament spirituel ? Plutôt une simple mise au net.
Pierre Le Fort (1921 - 2011) (1)
LPC n° 18 / 2012

J’aimerais aujourd’hui m’expliquer sur mon évolution religieuse et théologique, et subséquemment sur mes croyances actuelles concernant la destinée de l’humanité et du monde.

L’inconnu m’a toujours intrigué et un peu effrayé. Or, le mystère est particulièrement opaque autour de l’origine et de l’aboutissement de l’aventure humaine, sans parler de ceux de la terre et de l’univers.

Ce sont donc ces questions que je vais soulever. Mes outils intellectuels pour les aborder sont modestes. Je n’y ai consacré aucune étude approfondie, me contentant de profiter des lumières d’un Axel Kahn, d’un Hubert Reeves ou d’un Comte Sponville.

Mes premières convictions épousaient celles en cours dans mon milieu protestant genevois, où j’ai été disciple de Jean de Saussure, pasteur calviniste.

En Faculté de théologie, Karl Barth m’a aussi influencé. Je me rattachais résolument au courant orthodoxe du protestantisme.

Mon ministère pastoral à Verviers puis à Mons est resté animé par cette foi, même si ma réflexion achoppait à certaines données bibliques marginales, comme par exemple la conception de Jésus par le Saint-Esprit. Je devenais également plus attentif aux mécanismes psychologiques et aux conditionnements historiques qui ont joué dans l’écriture de la Bible et l’élaboration théologique au cours des siècles. Les exigences de la recherche scientifique, telles qu’on m’y avait déjà initié en Faculté, commençaient à prendre consistance chez moi.

Dans mon enseignement à Bruxelles, je me suis évidemment plié à la discipline intellectuelle d’une étude objective des faits et de leur explication la plus probable. Mais ma foi chrétienne s’est tenue à l’écart de ces mouvements de pensée ; elle restait intacte au centre de ma spiritualité.

Mon évolution ultérieure a été lente mais régulière et irréversible. Je ne me suis pas astreint à rester fidèle à une ligne donnée, je n’ai pas cherché à élaborer un système personnel. J’ai laissé s’inscrire en moi ce qui s’imposait comme évident. J’observe les gens et moi-même, j’écoute les enseignements de l’histoire et, si ce que j’apprends là contredit mes opinions acquises, ce sont celles-ci qui doivent finalement s’effacer. Ne pas me mentir à moi-même est ma première exigence.

Création ? évolution ?

La création par Dieu "du ciel et de la terre", cet axiome fondamental de la foi chrétienne, m’a accompagné tout au long de mon ministère. Il inclut évidemment l’espèce humaine.

Faut-il essayer de marier cette foi avec les données de la science, donc avec le phénomène de l’évolution ? Je ne m’y suis pas risqué.

Mes lectures, en particulier les ouvrages d’Axel Kahn, m’ont familiarisé avec la perspective vertigineuse des millions d’années au cours desquelles l’humanité a émergé progressivement des espèces animales, par un processus de différenciation qui se poursuit sans doute. Même nos capacités intellectuelles, artistiques, spirituelles, peuvent avoir leur source dans les états de vie primitive qui nous ont précédés. Il faut remonter jusqu’à la matière inanimée dans laquelle la vie est éclose, et encore jusqu’au magma originel issu du big bang. Nous sommes intégralement "les enfants des étoiles" (titre d’un livre dont le nom de l’auteur m’échappe).

Par ailleurs je comprends qu’on soit sensible aux accents de ferveur spirituelle qui naissent à la vue de la beauté du monde et de la vie. Le spectacle de la nature éveille assez naturellement une admiration religieuse. Je serais prêt aussi à créditer une intelligence divine de la complexité admirable de notre organisme physique. Quant aux capacités intellectuelles et artistiques qui sont le propre de notre espèce, on les référerait sans hésitation au Dieu créateur. Et enfin, la personne qui prie, ne le fait-elle pas à l’initiative du Père aimant qui l’écoute avec bienveillance ? La Bible est pleine de chants et de louanges qui traduisent la foi au Dieu créateur.

Malheureusement tout cela achoppe pour moi aux comportements humains. Certes, ils ne sont pas toujours détestables. On assiste quotidiennement à des actes de générosité, voire d’héroïsme altruiste, qui font pencher la balance du bon côté.

Mais la constante et la gravité des crimes commis par des hommes contre des innocents provoquent chez moi une réaction de scandale au sens biblique du mot. Je n’accepte pas que l’humanité soit constituée en grande majorité par des êtres trop peu clairvoyants pour se détourner des démagogues et trop faibles pour résister aux pulsions qui détruisent les familles et les populations. La domination des mâles sur les faibles et des puissants sur les institutions politiques sévit depuis l’origine et n’est pas près de cesser. Ma révolte contre ces faits incrustés dans l’histoire n’a fait que croître depuis des années.

J’entends bien sûr les explications avancées depuis toujours dans la tradition judéo-chrétienne : c’est un Ennemi qui a fait cela, et l’homme a cédé à sa séduction.

Pour moi, cela n’arrange rien. La présence du Tentateur et l’incapacité humaine à lui résister signalent un vice dans l’acte de création. Lorsqu’un jouet casse dans la main de l’enfant dès sa première utilisation, c’est le fabricant qu’on incrimine, et on lui renvoie l’objet défectueux.

Au fond, pour éviter d’accuser Dieu, on charge l’homme. Eh bien, je proteste !

Une autre explication, c’est que Dieu aime l’humain comme un amant passionné, au point d’accepter toutes les conséquences de la liberté qu’il lui a laissée. Est-ce plus satisfaisant ? Ce Dieu-là nous fait alors payer sa folle imprudence !

Ou enfin, Dieu n’aurait pas pu ou pas voulu aller jusqu’au bout de son œuvre. Il nous échoit donc l’honneur et la charge de la parachever. Pallier les déficiences d’un démiurge insuffisamment qualifié, est-ce là la tâche propre à enthousiasmer notre foi ?

Ma conclusion, maintenant, c’est qu’il n’y a pas de Dieu créateur. Nous n’avons personne à incriminer dans le ciel. Et je n’essaie plus de concilier l’état du monde avec l’existence d’un être tout-puissant et bon.

Je reviens donc à l’évolution. Elle est aveugle. C’est une chance pour nous qu’elle ait abouti dans la plupart des cas à des œuvres magnifiques. Mais, sur le plan moral, ses réalisations ne sont pas (pas encore) acceptables. Il y a des échecs dont la correction n’est pas en notre pouvoir, sauf par des améliorations locales et provisoires.

J’accepte cette situation, puisqu’elle est inéluctable. J’accepte surtout d’ignorer comment l’art le plus émouvant, la spiritualité la plus élevée, ont pu éclore sur l’humus de la vie animale. Des savants et des philosophes ont percé ce mystère plus loin que moi. L’ignorance ne tue pas. C’est quand on essaie de la dissiper par des explications religieuses qu’alors on crée des problèmes autrement perturbants, ceux-là mêmes qui m’ont éloigné de la doctrine orthodoxe de la création.

Sans lumière sur l’origine de la vie, l’homme ne manque pourtant pas de motivations éthiques. Nous sommes portés vers nos congénères rien que par le sentiment d’être entraînés tous ensemble dans une destinée incertaine. Cela crée une fraternité qui inclut d’abord les liens familiaux et d’amitié. Et puis surtout Jésus, dans sa personne et par les actes qu’il a posés, nourrit des dispositions d’accueil, de service, en un mot un dynamisme communicatif.

À l’autre bout

Je reviens à l’examen de mes croyances et des changements qu’elles ont subis. Dans la logique des réflexions développées ci-dessus, j’ai évidemment examiné les affirmations très précises élaborées par la théologie chrétienne sur l’aboutissement de l’histoire humaine. Elles dominent son paysage plus encore que celles relatives au Dieu créateur.

Cela se comprend. S’interrogeant sur le sens de sa vie, le croyant acceptera plus facilement d’en ignorer l’origine que de rester sans espérance sur ce qui l’attend dans son avenir.

Mais là, de nouveau, je me pose des questions. Car s’il y a beaucoup d’énigmes non résolues au chapitre des origines, nous sommes encore plus démunis à propos de la fin du monde et de notre vie. Le passé, lui, a laissé quelques traces qui se laissent déchiffrer, tandis que l’avenir ne peut qu’être imaginé. Des audacieux tentent de le cerner par des pronostics ou des prophéties qui n’ont d’autorité que celle de la personne qui les énonce. Les hommes de la Bible ont-ils bénéficié, à cet égard, de révélations ? Eux-mêmes ou leurs disciples l’affirment, mais les faits ne confirment pas souvent leurs dires.

J’en suis arrivé à espérer ceci : Pour moi personnellement, j’aimerais mieux qu’il n’y ait rien après ma mort. Je dis cela à cause de la fatigue qui m’habite au soir de ma (trop) longue existence. J’ai eu une belle vie et ne demande plus rien. Je voudrais donc que mon départ soit comme lorsqu’après une longue journée de travail on peut déposer ses outils et s’abandonner au sommeil, c’est-à-dire perdre conscience.

Mais pour d’autres que moi, l’hypothèse que tout se termine à la mort est une perspective désolante. Les jeunes qui se suicident faute d’amour, les victimes des pédophiles et des violeurs, les enfants morts en bas âge pour avoir manqué de nourriture, ce sont des destinées si misérables qu’on voudrait savoir qu’une compensation leur est réservée dans l’au-delà.

Si seulement je pouvais le croire comme eux ! Et je comprends l’insistance des religions populaires à l’affirmer. Le judaïsme n’y est arrivé qu’après des siècles de foi en Dieu sans cette forme d’espérance. Il a dû y arriver parce que les croyants ne pouvaient supporter l’idée que les meilleurs et les plus pieux d’entre eux ne recevraient jamais le fruit de leur fidélité.

C’est donc une croyance inventée pour répondre à un besoin. Or, il y a beaucoup de besoins dont nous ne verrons jamais la satisfaction. Qui nous dit que l’espoir d’une consolation post mortem est autre chose qu’un pieux désir ?

Ainsi, j’ai évidemment pris mes distances par rapport à la doctrine eschatologique classique. Ni l’histoire des sociétés humaines telle qu’elle se déroule depuis des siècles, ni la promesse, maintes fois répétée et toujours ajournée, d’une intervention providentielle finale ne parviennent à éveiller mon adhésion. Pour tout dire, le Royaume de Dieu, je le reconnais ici-bas dans des situations humaines où règne la paix.

J’ai également de la peine à conserver l’espérance d’une récapitulation finale de l’univers en Christ. "Toute langue confessera que le Seigneur, c’est Jésus-Christ, à la gloire de Dieu le Père". Ces accents traduisent la joie de l’Évangile chez ses premiers adeptes. Je ne peux pas en reprendre les formules dans leur vigueur triomphaliste. Ce serait pour moi anachronique et artificiel, un peu comme quand les manifestants du Premier Mai se forcent à chanter l’Internationale en levant le poing.

En outre, la prétention à mettre toute l’humanité sous la bannière de notre foi est largement ressentie comme un insupportable impérialisme, assorti d’une grande naïveté. Je me reconnais maintenant dans un christianisme humble et serviable, empoignant avec ses valeurs propres les problèmes de vie et de survie auxquels se collètent tous les hommes de bonne volonté.

Alors, qu’est-ce que j’attends concrètement de l’avenir ? Je m’interroge comme chacun. Je vois les passions qui poussent les peuples en folie et font craindre l’irrémédiable. Mais il y a les efforts patients d’hommes et de femmes courageux, et le fond de sagesse alimenté par les traditions religieuses et humanistes. D’une part, les risques de dérapage sont accrus par les techniques meurtrières sans cesse perfectionnées. D’autre part, les facilités de communication favorisent la diffusion de la bonne parole.

Pour moi, rien n’est joué quant au dénouement de l’aventure humaine. Ce n’est pas pour ça que nous devons rester les bras croisés, en simples spectateurs. Pouvons-nous intervenir si peu que ce soit dans un sens positif ? Faisons-le ! De toute façon, les gens qui nous entourent ont besoin de nous savoir debout, proches et aimants.

Au terme de ce parcours, je m’interroge sur mon identité spirituelle. Quel rapport y-a-t-il entre le disciple enthousiaste du pasteur de Saussure et le vieil homme de maintenant, désillusionné, qui passe à la moulinette de son esprit critique d’importants acquis de sa religion ? La distance me paraît immense, j’en ai parfois le vertige. Pourtant la mutation s’est faite graduellement, sans crises.

Ce personnage protéiforme, c’est pourtant moi chaque fois. Je ne suis pas plus malin aujourd’hui que dans mes jeunes années, ni que les croyants qui vivent leur foi comme je la vivais il y a quelques décennies. Évolution ne signifie pas progrès. Je reste en amitié et en communion œcuménique avec le Pierre Le Fort orthodoxe de mes études et de mon ministère. Simplement je pense m’être approché un peu plus près de ma vérité. Je suis devenu différent, sans honte ni regret.

Pierre Le Fort

(1) Professeur honoraire de la Faculté Universitaire de Théologie Protestante de Bruxelles. Nous avons déjà publié un de ses textes "Le christ mort pour nos péchés" (LPC 8/2009) (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance