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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 16:39
Vous avez dit "l'Ultime" Mais quel ultime au bout d'un si long chemin ? (1)
Roger Rabu
LPC n° 18 / 2012

Rappelez-vous Christiane Singer : "Il n’y a aujourd’hui qu’une manière de parler de spiritualité, c’est de l’allier à l’humour, à la légèreté, à la poésie, à une philosophie au pied vif. Ce qui est lourd n’a pas d’avenir." (Derniers fragments d’un long voyage – Albin Michel p.131)

Comment, sans être lourd, long et compliqué, vous laisser deviner la dernière étape – encore provisoire, qui sait ? – d’un parcours tellement imprévu ? …

- "Passer ta vie à 'charruer les crapauds'" - ainsi parlait mon père pour dire son dur métier de cultivateur breton – "tu peux faire mieux que ça… entrer aux Chemins de fer comme Alexandre Digue et Roger Hamon. Quand tu seras vieux, tu auras une bonne retraite…"

Rien pourtant ne l’aurait plus honoré que de voir son gars prendre la suite… La suite de combien de générations de journaliers, de valets de ferme, de "laboureurs à bras" et enfin de petits paysans.

- "Pourquoi pas le cours complémentaire à Chateaubriand, plus tard le lycée et l’école normale : tu ferais un bon instituteur…" pensait Monsieur Vince.

- Le missionnaire est passé. Pas par quatre chemins. Il a raflé la mise : "Mon petit Roger, tu seras sauveur d’âmes ! …Et qui sait : toi aussi, peut-être, iras-tu 'planter la croix sur les Andes'… à moins que tu n’aimes mieux aller baptiser les 'petits noirs' au Niger ou en Haute-Volta …"

En ces temps-là, les choses n’étaient pas compliquées. Il suffisait de ne pas "perdre sa vocation". Une "consécration à la Ste Vierge" répétée chaque année le 8 décembre, fête de l’Immaculée Conception, et quelques dizaines de chapelet les bras en croix dans l’ombre de la chapelle de Mouscron pendant le temps libre du dimanche soir, y contribuaient…

Le plan de Dieu, lui aussi, était simple. Qu’en ai-je appris pendant ma première jeunesse ?... Émergent seulement quelques-uns de mes petits rituels destinés à contenir, amadouer et me rendre favorable ce Dieu qui n’ignorait rien de mes faits et gestes, de mes pensées les plus secrètes…

Plus tard l’enseignement biblique fut sérieux. "Les idées maîtresses de l’Ancien Testament" n’étaient pas qu’un beau livre. Et le Dieu de l’Alliance, manifesté tout au long de l’histoire d’Israël, nous parlait encore. Qu’on ne le réduise pas à ce va-t-en-guerre qui faisait s’écrouler les murs de Jéricho au son des trompettes, ou soutenait le bras de Josué égorgeant les Cananéens … Non le Yahvé de mes 20 ans, c’était certes celui de Job, qui met à l’épreuve et n’a pas de comptes à rendre, qui donne la vie et la reprend… Mais c’était aussi celui du berger Amos dénonçant ceux qui tondaient les pauvres et n’avaient de cesse d’ajouter un champ à un champ. C’était celui d’Isaïe et de Jérémie criant leurs quatre vérités au roi et à ses sbires tout comme aux gardiens du Temple : "Vos sacrifices de béliers et de veaux, de taureaux et de boucs, me soulèvent le cœur… Lavez-vous les mains et purifiez-vous. Apprenez à faire le bien, recherchez le droit. Secourez l’opprimé, soyez justes pour l’orphelin, plaidez pour la veuve… !" (cf. Isaïe. 1. 11-17)

C’était aussi le Dieu d’Ézéchiel, qui finira par mettre la main à la pâte : «Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre poitrine votre cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair". (cf. Ezék. 36. 25-28)

Et celui des Psalmistes qui se tournaient vers leur "berger" ou leur "rocher" avec toute la gamme des passions et des sentiments humains.

Mais c’était surtout celui du prophète Osée. Je n’avais pas 20 ans pour rien. Ma bible, celle qui m’a toujours suivi, je l’avais emportée en Algérie : "sergent, écoutez ça : " "Je vais la séduire, l’emmener au désert et parler à son cœur… Je te fiancerai à moi pour toujours. Je te fiancerai dans la justice et le droit, dans la tendresse et l’amour. Je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras Yahvé…» (cf. Osée 2. 16-25) ¨ […]

Le nouveau testament n’était que l’accomplissement inespéré du premier.

Après avoir été l’ami de l’adolescent, le Christ – en ce temps-là Jésus n’était que le "Petit Jésus" des enfants – devenait le compagnon de route d’un jeune adulte à la foi pourtant mal assurée. Une théologie ouverte et assez bien assimilée la confortait … ou en tenait lieu.

Par delà bien des ruptures, j’allais en vivre jusqu’aux premières années de ma rencontre avec Monique, il y a seize ans.

Mon Dieu était éminemment personnel. Il connaissait et appelait chacun par son nom. Comme chacun de ses enfants, il m’aimait et avait son projet sur moi.

Monique ne croyait guère à cette belle construction. Peu à peu, chez moi aussi, elle s’effrita.

Le "Divin" de Bernard Feillet est arrivé à point pour prendre le relais. Un temps j’ai été séduit par sa pensée sur l’"émergence du divin", "l’humanité matrice du divin". Je sais que, pour son propre compte, il ne se paie pas de mots : "Je ne doute pas de ce qui me fait vivre". "Comme Pascal, je tiens pour une évidence que "l’homme passe l’homme". (Rencontre de Corcelotte – mai 2005)

À l’appui de sa pensée, j’avais déjà découvert ce très beau texte de Rilke : (Lettres à un jeune poète. Éd. GF. Flammarion p. 71-72) "Pourquoi ne pensez-vous pas que Dieu est celui qui vient, qui est devant nous de toute éternité, qui est à venir, l’aboutissement et le fruit d’un arbre dont nous sommes les feuilles ? Qu’est-ce qui vous retient de rejeter sa naissance dans les temps en gestation, et de vivre votre vie comme un jour douloureux et beau dans l’histoire d’une immense grossesse ? (…)

N’est-ce pas lui qui doit être le dernier s’il faut que tout soit contenu en lui, et quel sens aurions-nous si celui dont nous avons soif avait déjà été ? De même que les abeilles composent le miel, de même nous allons prendre en chaque chose ce qu’il y a de plus doux et nous allons le construire.

C’est même avec l’infime, avec l’insignifiant pourvu qu’il advienne dans l’amour, que nous débutons ; avec le travail, et le repos qui le suit, avec le silence qu’on garde ou une petite joie solitaire, avec tout ce que nous faisons seuls, sans partisans ni participants, nous le commençons,

Lui que notre vie ne verra pas, pas plus que celle de nos ancêtres ne nous a vus, (…)

Existe-t-il quelque chose qui puisse vous enlever l’espoir d’être un jour en Lui, le lointain des lointains, l’extrême des extrêmes ?

Autrement dit l’Ultime.

Me revenaient aussi l’une ou l’autre formule choc de Maître Eckhart : "On ne doit pas considérer Dieu en dehors de soi, mais comme ce qui est soi-même" (S.6). "Le fond de Dieu est mon fond, et mon fond est le fond de Dieu. Là je vis selon mon être propre, comme Dieu vit selon son être propre"

Mais, écrite lorsqu’il avait 27 ans, la lettre de Rilke témoigne en réalité de questions jamais résolues. Sa seule certitude demeurera que rien ne peut venir que du fond de soi. […]

C’est donc assez vite que la pensée de B. Feillet, peut-être insuffisamment approfondie, m’a laissé insatisfait : fallait-il appeler "divin" ce que d’autres nomment "l’humain dans toutes ses dimensions" ? Qu’en est-il aujourd’hui de sa propre pensée ? Lorsque j’ai rédigé ce texte je n’avais pas connaissance de sa conférence à Marsanne en octobre 2007, intitulée : "l’Ultime : quête spirituelle et questionnement infini". Depuis, je l’ai lue attentivement, j’ai même éprouvé le besoin de m’en faire un libre condensé et nous avons partagé nos réflexions à son sujet, à Paris, au printemps. Bernard, conscient d’approcher du terme d’un itinéraire de libre penseur croyant – qui fut extrêmement créatif – aborde ce qui semble en être la dernière étape.

Après avoir rappelé qu’il n’y a pas d’homme sans croyances, et bien montré comment nos croyances se déplacent selon l’évolution du monde et de nos personnes, il en arrive à évoquer une sorte de seuil infranchissable qu’il nomme l’Ultime. En direction de notre désir mais hors de notre atteinte. D’un tout autre ordre apparemment que le Dieu de notre "autrefois", mais peut-être aussi que ce "divin" dont il ne dit mot ici. Faut-il rapprocher cet "Ultime" du "Tout Autre" de mes années de théologie ? Je ne sais. Quoi qu’il en soit, B. Feillet lui-même, quand il avait su le sujet de notre rencontre, nous avait envoyé un petit billet où il nous recommandait de bien "nous garder de définir cet Ultime, mais de tenter de l’explorer en nous et en tout homme". Cette double recommandation me convenait tout à fait. Je vais donc seulement essayer de vous dire dans quelle direction bien terre à terre je me suis senti porté à continuer de chercher.

Une simple indication typographique : B. Feillet écrit l’Ultime avec une majuscule, le mien n’a droit qu’à une minuscule.

Il y a longtemps que la célèbre formule de Légaut "ce qui monte en moi, qui est de moi, qui ne saurait être sans moi, mais qui n’est pas que de moi" me laissait, elle aussi, insatisfait. Quand on lui demandait de l’expliciter, Légaut répondait que bien entendu ce "qui n’est pas que de moi" désignait Dieu, mais qu’il n’aimait guère employer ce terme trop lié à ce qu’il appelait la "religion de père Cro-Magnon". Il me serait facile de caricaturer le dieu du père Cro-Magnon. Je trouve plus juste, et plus satisfaisant aussi, de laisser la parole à Giono, tel qu’il faisait parler son propre père dans "Jean le Bleu": "Nous étions assis sous le tilleul. Il mit sa main sur mon bras :

- Fiston, dit-il, il faut que je te parle un peu :

- … ça n’est pas difficile de vivre seul, fiston. Le difficile c’est de souffrir seul. C’est pourquoi il y en a tant qui cherchent Dieu. Quand on l’a trouvé on n’est plus seul, plus jamais seul. Seulement, écoute bien, on ne le trouve pas, on l’invente.

Ce qu’on veut, au fond du cœur, même quand on souffre beaucoup, c’est continuer. Quoi ? A vivre. Même quand on meurt on veut continuer. Oui, à vivre : continuer à vivre. Une autre vie. La vie de l’au-delà, le paradis, n’importe quoi. Oui, à l’endroit où la route rentre dans l’ombre, nous mettons un miroir. Au lieu de regarder ce qu’il y a après, de nous habituer à l’ombre, nous mettons une glace. Dans cette glace, c’est ce côté-ci de la vie qu’on voit, le chemin qu’on vient de faire et qui paraît se continuer de l’autre côté de la glace. C’est un peu tremblant, c’est un peu mystérieux, un peu effacé, comme tous les reflets de miroir. Cela imite bien l’au-delà. Il y a des arbres, du ciel, de la terre, des nuages, du vent, de la vie. De la vie. C’est ça qu’on veut.

Ça, ça peut servir tant qu’on est de ce côté-ci de la glace. Mais dès qu’on passe (…), dès qu’on fait un pas de l’autre côté, alors, d’un coup on sait. On sait que c’est mensonge, tromperie, on crie… C’est ce qu’on dit parfois : " il a eu une agonie terrible". Ce qu’il y a de l’autre côté ? Je ne sais pas. Je pourrais te dire : rien. Je ne crois pas qu’il n’y ait rien. Au moment où on sait, on hurle, et puis voilà. Là n’est pas la question.

Quand on réussit à inventer Dieu, voilà le dieu qu’on invente. Il est à côté de toi. Il te surveille, il te caresse. Tu es le plus beau. Il semble que tu sois le seul au monde. Il est ton père et ta mère. Quand tu fais mal, il te corrige. Quand tu fais bien, il met des bonbons dans une boîte et il te dit : ça, plus tard, tu l’auras. C’est comme celui qui marche devant les bœufs avec une poignée de sel pour les faire avancer dans les labours pénibles, et qui les mène à l’abattoir avec la même poignée de sel. On invente un dieu comme ça. Il te promet tout. Fiston, le miroir aussi te promet.

Seulement tout le temps que tu passes à côté de ton invention, c’est agréable. Je reconnais que c’est agréable de pouvoir parler à quelqu’un, de pouvoir se plaindre, de demander, de gémir. Et je ne sais pas si, au bout du compte, il ne vaut pas mieux, s’il ne vaut pas mieux inventer Dieu, fermer les yeux et les oreilles, dire mille fois et mille fois " C’est vrai, c’est vrai, il existe." Et puis y croire. Je ne sais pas. Parce que, fiston, le terrible, c’est de souffrir seul. Tu le sauras plus tard." ("Jean le Bleu" - Éd. Du club des femmes – Grasset 1932-P. 247-8)

Il est sûr que ce Dieu-là n’avait rien à voir avec le sien, mais Légaut était le premier à reconnaître que, dans les coups durs de la vie, c’est lui qui bien souvent réapparaît, et que nous sommes prêts à l’appeler à la rescousse.

Si la formule de Légaut m’avait plu au premier abord, c’est qu’elle était censée donner audience à la petite voix d’un Dieu tout intérieur appelant chacun à grandir de plus en plus en son humanité. […]

Légaut parlait alors d’exigences intimes et ne cessait de répéter, se référant à son propre vécu, que la fidélité à ces exigences en engendrait sans cesse de nouvelles : plus fines, plus personnelles et plus aptes à nous humaniser en nous engageant de plus en plus profondément dans ce qu’il appelait notre "mission". […]

Je parlerai plutôt d’appels intimes.

Mais d’où viennent-ils s’ils ne sont pas que de moi ? De quel ultime m’arrivent-ils ? À la fin de son dernier livre "Vie spirituelle et modernité", écrit à deux voix avec Thérèse de Scott, Légaut s’interroge : "Pourquoi écrire ? Pour mieux penser. Mais penser c’est souvent remettre en question ce qu’on a jadis pensé. Et jusqu’où cela va-t-il aller ? Que nous restera-t-il à la fin si tout sans cesse se remet en question ?" Je ne connais pas son "ultime" réponse, même s’il avouait que ses écrits étaient toujours un peu en retard sur son vécu.

La mienne, au bout de l’itinéraire brièvement suggéré tout à l’heure, m’a fait peur : faut-il m’avouer agnostique, athée peut-être ? Ce dernier mot surtout semble coller si peu avec tout mon passé qu’il m’a effrayé, comme un "gros mot" à ne pas dire. J’ai pourtant fini par le regarder en face. Oh certes, je ne suis pas du genre à l’inscrire sur une bannière ou une banderole de "manif" !

L’important n’est pas le mot. Simplement il est vrai que, pour le moment, je ne vois pas que ces appels en moi à un peu plus d’humanité dans le ras des pâquerettes du quotidien, me viennent d’un ultime que je pourrais nommer Dieu ou même le divin. Au risque de vous paraître bien nombriliste, je ne vois pas d’où pourraient monter ces appels, émerger ces intuitions, si ce n’est de mon propre fond, connu et inconnu, conscient et inconscient.

Le ridicule a des limites : je ne me suis pas fait et ne continue pas de me faire tout seul. Il est bien clair que l’ultime qui me sollicite s’est à la fois lentement déposé en moi et y demeure sans cesse en mouvement. Fruit d’un ensemencement multiple et immense, passé, présent et toujours à venir.

Fils, en mes gènes et mon sang, en mon caractère et mes humeurs, non seulement de mes parents et grands-parents mais d’une infinité d’ancêtres inconnus… À la fin du texte cité tout à l’heure, Rilke ajoutait : "Ils sont en nous, ceux qui s’en sont allés depuis longtemps, ils sont nos dispositions. Ils pèsent sur notre destin, ils sont le sang qui gronde en nous, et le geste qui monte des profondeurs du temps". […]

En chacun tout peut être appel, et l’ultime qui me sollicite est fait de tout cela. Il reste à hauteur d’homme, mais il est aussi vaste et aussi profond que notre monde humain.

N’y voyez donc pas quelque matérialisme grossier, même si rien n’existe sans notre chair vivante.

À notre insu, "chaque instant ne contient-il pas tous les autres", comme le dit si justement Christian Bobin (cf."La Vie" - Noël 2007), "visites minuscules" d’un ultime qui nous vient de partout, et qu’il n’est pas nécessaire de chercher dans un au-delà, puisque ceux-là même qui ne sont plus, nous sont intimement présents.

Et c’est bien cet ultime horizontal qui m’appelle, jour après jour, avec mes hauts et mes bas, à cultiver une bienveillance qui ne m’est guère spontanée : deviner partout un peu de bonté, m’en émerveiller, la laisser me pénétrer, germer, s’enraciner, pousser, mûrir et si possible s’égrener.

Cette bonté n’est-elle pas l’ultime vécu dont Bobin voudrait faire le fond de son présent :

"J’essaie d’avoir le souci du présent, de qui me parle ou de qui se tait devant moi. Je cherche dans le plus tremblé du présent ce qui ne glissera pas, comme tout le reste, dans les ténèbres.

Le ciel est ce qui s’éclaire dans le face à face. Le fond de la vie, et c’est le fond même des évangiles, c’est que tout ce qui compte se passe toujours entre deux personnes (…).

La sensation d’une bienveillance tramée dans le tissu, parfois déchiré, du quotidien. Cette sensation n’a jamais cessé de courir par-dessous les fatigues, les lassitudes et même les désespérances. Je tourne autour d’un mot : la bonté. C’est la bonté qui me stupéfie dans cette vie, elle est tellement plus singulière que le mal !" (cf. "Le Monde des religions" - sept.-oct. 2007)

La bonté comme ultime vécu, "cette bonté tellement plus singulière que le mal", Péguy l’avait ressentie et exprimée en des mots très proches, plus concrets peut-être. "La cruauté n’est point, tant s’en faut, ce qu’il y a de plus profond. Elle n’est point le profond du cœur, elle n’est point la profondeur de l’homme. Il y entre souvent beaucoup de vanité. La charité va infiniment plus profond (…). Le saint est infiniment plus marqué que le cruel. Il est infiniment plus dévoré de charité que le cruel n’est mordu de cruauté". (in "Victor Marie, comte Hugo", Pléiade, P. 779)

La bonté comme ultime vécu. Quelle parenté d’esprit et de cœur entre ces poètes et le grand philosophe protestant Paul Ricoeur : "Ce que je viens chercher à Taizé ? Je dirais une sorte d’expérimentation, à savoir ce que la religion a à faire avec la bonté. Les traditions du christianisme l’ont un peu oublié… J’ai besoin de vérifier ma conviction que, aussi radical que soit le mal, il n’est pas aussi profond que la bonté. Et, si la religion, les religions ont un sens, c’est de libérer le fond de bonté des hommes". (in "Les Essentiels" dans "La Vie" - Noël 2007)

La bonté comme ultime vécu. "Le mal pas aussi profond au cœur de l’homme que la bonté" : Etty Hillesum, Édmond Michelet, le Père Kolbe et combien d’autres "croyants au ciel ou non" ont su le vivre dans la pire cruauté et déshumanisation des camps nazis…

Il ne vous a pas échappé que Bobin avait noté au passage que selon lui la seule chose "qui ne glisserait pas, comme tout le reste, dans les ténèbres" serait cette bienveillance, cette bonté…

Il n’est pas possible de tenter d’approcher l’ultime sans évoquer la mort. Rappelez-vous Giono. Pour le moment, je n’imagine rien au-delà du miroir. Je confesse en avoir peur et, plus encore, douleur d’avoir à quitter la vie. J’admire les incroyants, comme on dit, qui l’attendent en paix et sérénité. À la veille de mourir à 51 ans, Xavier Grall terminait son hymne à la vie avec une immense nostalgie : "Comme la vie était jolie en ma Bretagne bleue !"

Le détachement des visages aimés, de la nature, des choses simples et belles n’est pas pour demain.

Au cours d’une émission sur France Culture, Régis Debray se définissait comme "un chrétien athée". André Comte-Sponville ne dit pas autre chose, de même Albert Jacquart, dont la réflexion et la pratique sont un grand, si grand témoignage d’humanité ! Christian Bobin, lui, quoiqu’il s’en défende, n’en finit pas de ramener Dieu et de le mettre un peu à toutes les sauces. Je me suis souvent demandé ce qu’il mettait sous ce mot. C’est un poète, n’allez pas lui demander quelque définition métaphysique ou théologique. Vers la fin de son roman "Louise Amour", j’ai pourtant trouvé ceci : "La mort, sublime enseignante, me montrait la même chose que je ne pouvais plus éviter de voir : il n’y a pas d’autre grâce que le réel. Tout ce que nous imaginons et tout ce que nous rêvons (pensez au miroir de Giono) nous éloigne de Dieu, donc de nous-mêmes – Dieu n’étant rien d’autre que le meilleur de nous." (Gallimard. P. 131-132).

Charles Juliet, s’il est possible, est plus explicite encore : "les mystiques chrétiens disent l’importance de la rencontre d’un Autre qu’eux-mêmes pour accéder à leur source. Ils parlent d’une altérité en eux. Mais à mon avis ce dieu dont ils postulent l’existence n’est autre que ce que l’on appelle le soi. Quand ils écrivent que Dieu leur parle, qu’il leur donne des instructions ("ce qui n’est pas que de moi"), les met en garde contre la tentation, il est manifeste qu’ils prennent pour la voix de dieu leur propre voix intérieure" ("Ce long périple"- Bayard. p. 67).

Personnellement j’aimerais préciser que ce "soi" est aussi le point de convergence et d’interférence d’un immense "entre-soi" connu et inconnu.

Pour le moment c’est donc de cette famille-là que je me sens le plus proche. Mais, pour moi comme pour tous ceux que je viens de nommer, il est bien évident que Jésus, les Évangiles et tout ce qui touche au meilleur des traditions bibliques et chrétiennes, font partie de mon être même. Je ne revendique, après tant d’autres, que le droit de choix, de relecture et de réinterprétation.

Et à titre d’exemple, ce que j’ai essayé de vous dire de mon approche de l’ultime peut très bien être vu comme une relecture de ce que nous appelions "la communion des saints", une communion qui englobe les vivants et les morts, tous ces morts qui, d’une manière consciente ou non, "sont en nous" comme le disait Rilke, une communion qui rassemble aussi tout le cosmos.

Dans la même ligne je dirais ceci : si la phrase de Jean "Dieu est Amour", combien neuve en son temps, est usée jusqu’à la corde et ne nous dit plus rien, pourquoi ne pas la retourner ? L’amour vécu ne serait-il pas Dieu ou du moins l’ultime de l’humain ?

Y ferait écho une très vieille hymne (fin 8ème siècle) chantée autrefois le jeudi saint pendant le lavement des pieds. J’aime l’entendre dans ma mémoire : "Ubi caritas et amor, Deus ibi est - là où sont la charité et l’amour, Dieu est". J’aimerais la réentendre avec un petit coup de pouce à la traduction, "là où sont charité et amour, c’est Dieu, c’est l’ultime des humains".

Je voudrais vous dire aussi que je suis et que j’essaierai toujours d’être attentif et accueillant à la pensée, au vécu et à l’être de chacun. J’ai une horreur quasi viscérale de la pensée unique. Je l’ai connue dans les années 70, à l’hôpital psy où je travaillais. Rien n’est pire qu’une sorte de terrorisme intellectuel. C’est dire qu’il importe au plus haut point que chacun puisse être totalement lui-même.

C’est dire enfin que, dans un groupe, le plus important à mon idée, c’est le chemin de chacun et non ce qu’il peut en nommer et en transcrire : ça, chacun le fait à sa manière, la plus vraie possible. Mais la Vérité, pour moi comme pour Jacques Musset, c’est le chemin… et "le but du chemin, c’est encore le chemin".

Pour terminer, ou plutôt nous renvoyer chacun à nous-mêmes, je me suis souvenu que Christiane Singer, nous avait recommandé de ne pas séparer l’humour de la spiritualité. En mémoire d’elle, et pour honorer son judicieux conseil, quelques lignes de Christian Bobin (encore lui !) à la fin d’un conte poétique que j’aime bien : "Tout le monde est occupé". Ariane, le personnage principal, vient enfin de se marier avec Monsieur Armand, le père de son 3ème enfant : "Ils (les invités) ont dansé, toute la nuit… Ils ont bu toute la nuit, même Melle Rosée (qui, aux dernières nouvelles, déçue en amour, songeait à se faire religieuse), ce qui explique peut-être qu’elle se retrouve au petit matin sur les genoux de Monsieur Lucien…

- "Parlez-moi encore de Dieu", demande M. Lucien (un athée pur et dur) à Melle Rosée, en l’embrassant dans le cou. "Vous avez une voix douce quand vous parlez de ce qui n’existe pas".

- "Oh, mais, mon petit bonhomme", dit Melle Rosée en rajustant la bretelle de son soutien-gorge, "je ne cherche pas à vous convaincre de l’existence de Dieu. Si vous saviez comme il s’en fiche que vous croyiez en lui ou non ! Dieu, mon petit bonhomme, c’est aussi simple que le soleil : le soleil ne nous demande pas de l’adorer ; il nous demande seulement de ne pas lui faire obstacle et de le laisser passer, laisser faire" (folio, p. 113-114)

D’où que nous viennent les rayons, d’où que montent et appellent les "petites voix" pour un peu plus d’humanité, de bienveillance et de bonté, l’important n’est-il pas en effet, de ne pas leur faire obstacle, de les laisser passer, de les laisser faire ? …

Ce poème de François Cheng résume assez bien ma propre pensée.

Le vrai toujours est ce qui naît d’entre nous et qui sans nous ne serait pas

Né d’entre nous selon le souffle du pur échange

Le vrai toujours est ce qui tremble entre frayeur et appel entre regard et silence

L’infini n’est autre que le va-et-vient entre ce qui s’offre et ce qui se cherche

Va-et-vient sans fin entre arbre et oiseau entre source et nuage

Roger Rabu

(1) Le texte que Roger Rabu nous a envoyé, a paru intégralement dans "Jésus simplement" en 2008 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Témoignages