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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 16:11
Au ciel comme sur la terre ? (11)
Michel Habran
LPC n° 19 / 2012

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai gardé dans ma mémoire une chanson que ma mère chantait ou fredonnait au moins une fois par jour : "Le petit ballon rouge" (1) !

Comme beaucoup de chansons composées entre les deux guerres, "Le petit ballon rouge" racontait une histoire romancée. Une enfant, à qui sa maman avait acheté un ballon rouge à la foire, l’avait lâché volontairement afin qu’il s’en aille rejoindre, "dans l’ciel là-haut", sa petite sœur décédée peu de temps auparavant.

Longtemps, je me suis demandé où et comment le ballon avait pu aboutir dans les mains de la petite sœur et combien d’heures avait nécessité le trajet.

Il devait bien y avoir un monde quelque part là-haut pour accueillir la petite sœur et le ballon, et je l’imaginais avec un Dieu comme roi, seul, sans épouse, mais avec sa mère, les morts "rappelés par lui" et des myriades de légions d’anges ailés, toujours prêts à intervenir à son éventuel appel.

Dans ma tête d’enfant, ces personnages surnaturels devaient être tout puissants, fort influents et magiciens.[…]

Longtemps, je suis resté avec cette image de deux mondes dans mon esprit : l’un, notre terre et ses habitants régi par l’autre : le ciel, son roi, ses acolytes, anges et saints qui tirent à leur guise ou à la demande les ficelles comme dans un spectacle de marionnettes. On peut le solliciter à souhait pour se voir octroyer des bienfaits éventuels très personnels voire exclusifs. Comme une petite délicatesse individuelle.

Parfois, des contreparties sont utiles et nécessaires pour entrer en ligne de compte dans les bonnes grâces ; prières, bougies, bouquets de fleurs, mortifications, marches "pèlerines", offrandes sonnantes et trébuchantes, promesses diverses conditionnées : "Si mon mari guérit, j’irai à Beauraing sur les genoux", mais le résultat reste aléatoire et soumis au bon vouloir des maîtres du jeu. Cela n’avait pas empêché la famille d’invoquer sainte Claire pour un des enfants de ma cousine Rose qui, un peu timide, bégayait quand le maître l’interrogeait en classe.

Toutefois, ce monde "d’en-haut" ne faisait pas que du bien très ponctuel, il lançait aussi des interdits ou forçait à des obligations.

Par exemple, il s’était faufilé de manière leste, tel un satrape libidineux, dans la chambre à coucher de mon père et de ma mère pour leur indiquer comment s’y prendre et quand. Si vous voyez ce que je veux dire….

Après le décès de ma grand’mère, nous avons liquidé et donné à une association de bienfaisance l’ensemble de ses linges de maison et habits de toutes sortes. Les culottes de dessous – la lingerie intime– comportaient de longues jambes et de la dentelle en frou-frou. Sur plusieurs de celles-ci, grand’mère avait brodé à la main à l’endroit ad hoc l’aphorisme "absolu" venu du ciel "Dieu le veut". Pas de discussion, afin de ne pas être exposée à sa colère voire à sa vindicte.

Le monde "d’en-haut" avait aussi, semble-t-il, suivi discrètement mais assidûment l’invention, sur terre, de conceptions politiques et de l’idée de liberté. Aussi interdisait-il aux humains de s’organiser, ici-bas, de manière socialiste, d’avoir des opinions variées et différentes des siennes, de lire ce que bon leur semblait ou encore de s’octroyer, à eux-mêmes, des droits. Ceux-ci ne pouvaient se voir accordés que par lui.

Au crépuscule de la vie, je me dis qu’il est déraisonnable d’encore fonctionner comme cela et que ce "deuxième monde, là-haut" de ma prime jeunesse ne doit certainement pas exister !

Affirmation légère ? Bien des chrétiens, heureusement pas tous, se comportent, aujourd’hui encore, de cette façon et se pensent dépendants du ciel "là-haut", comme au Moyen-Age les serfs de village à l’égard du Seigneur du lieu dans son château ou la jeune fille lâchant le ballon pour sa petite sœur "dans l’ciel là-haut".

Il y a pourtant des domaines où des requêtes collectives adressées au ciel sont inexistantes ou jamais entendues et prises en compte, c’est selon. Sauf si chacun s’indigne et veut y mettre du sien et s’impliquer dans la répartition équitable des richesses, la justice distributive, ici et là-bas au sud, l’égalité de droit entre hommes et femmes, le respect de tout l’humain et de ses droits, un autre monde nécessaire, et pourquoi pas la revendication "d’un vaticanais" (2) intelligible ?

Les philosophes grecs déjà avaient développé un type de questionnement un peu semblable.. Ainsi, "l’intention de Protagoras est de tenir les dieux à distance pour aménager sans eux, du mieux possible, un espace humain désacralisé, centré sur la vie en société. C’est une attitude que nous appellerions aujourd’hui (…) laïque" (3) .

Durant les premiers siècles de notre ère, l’Eglise se trouvait confrontée à la persistance de pratiques cultuelles dites païennes qu’elle voulait voir disparaître pour imposer le dieu et la religion uniques en les éradiquant, mais "elle pouvait interdire les rubans attachés aux arbres en guise de prières, les monnaies, les petites lampes ou d’autres offrandes jetées dans les lacs et les sources à la manière païenne. Il n’empêche, chrétiens et païens continuaient d’envoyer ces messages de supplication à toutes les Puissances possibles et imaginables sans écouter les avertissements lancés du haut de la chaire, parce qu’il fallait un remède aux dures réalités de la vie, et que l’enseignement des chefs de l’Eglise ne suffisait pas à répondre aux exigences.(…) Au bout de quelques siècles, certains de ces usages furent supprimés, d’autres autorisés à contrecœur, d’autres encore absorbés volontiers dans le christianisme officiel" (4).

Dans l’analyse qu’il a développée en 2003 sur la nouvelle spiritualité occidentale, Frédéric Lenoir note que l’époque actuelle est marquée aussi par une espèce de désir de "réenchantement du monde aux accents de religiosité cosmique et archaïque" (5) Le culte des saints dans le catholicisme et l’orthodoxie, a toujours manifesté ce besoin de se relier à des êtres supérieurs plus proches que ce Dieu lointain (les rois sont peu accessibles - c’est moi qui commente - ) Le christianisme populaire a réinvesti à travers ce culte, les croyances païennes anciennes en des génies, des entités élémentaires, des esprits. Mais dans le contexte chrétien, les saints sont davantage perçus comme des intercesseurs entre l’homme et Dieu, des êtres intermédiaires entre l’humaine condition et la divinité inaccessible.(6)

En constatant qu’un bon nombre de chrétiens en arrivent aujourd’hui "à corriger l’idée d’un Dieu créateur qui interviendrait à tout moment et de l’extérieur (à partir de l’autre monde - c’est moi qui précise - ) dans son œuvre" (7), Christoph Théobald rappelle que la liberté des humains est confrontée à un ultime défi : "rien ne nous oblige plus à faire intervenir Dieu dans la gestion de nos existences individuelles et collectives ; son in-évidence renvoie chacun à la liberté de sa conscience. Mais si nous nous référons à Lui nous ne pouvons le faire en dehors d’un engagement dans une histoire d’humanité dont les limites sont désormais posées"(8)

Et de citer, entre autres, comme limite le fait que "tout nous est enfin confié" (9) avec notre terre unique, dans le silence total et assourdissant de Dieu.

Ne sommes-nous pas ainsi remis en face de notre responsabilité tant individuelle que collective ? "Ce que nous les êtres humains ne penserons pas et n’oserons pas, ce que nous ne déciderons pas et ne construirons pas, Dieu (et ses saints -c’est moi qui ajoute-) ne vont pas y suppléer"(10)

Michel Habran

(1) Chanson interprétée par Berthe Sylva, sur une musique de Louis Izoird et des paroles de Louis Bosquet. (retour)
(2) Tous les effets de langage et de communication utilisés par le Vatican à destination des chrétiennes et chrétiens ou autres individus du monde d’en bas…. et qu’ils ne comprennent pas. (retour)
(3) Jean SOLER, La violence monothéiste, Editions du Fallois, Paris p 67 (retour)
(4) Ramsay MACMULLEN, Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle, Perrin-tempus, Paris pp 240 et 241. (retour)
(5) Frédéric Lenoir, Les métamorphoses de Dieu, Plon, Paris 4e de couverture (retour)
(6) Ibidem p 348 (retour)
(7) Christoph THEOBALD, Doctrine de Dieu à la fin du XXe siècle in Le christianisme est-il un monothéisme ?, sous la direction de Gilles Emery et Pierre Gisel, Labor et Fides, Genève p330 (retour)
(8) Ibidem, p 331. (retour)
(9) Ibidem p 330. (retour)
(10) Juan Luis HERRERO, La religion sans magie, Golias, Villeurbanne pp 367 et 368, traduit de l’espagnol par Francine Vaniscotte et Michèle Parmentier. (retour)
(11) Extrait d'un article plus largement illustré dont vous pouvez obtenir une copie en son entier auprès de l'auteur Michel Habran : m.habran@skynet.be (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Témoignages