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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 13:35
Christiane Van den Meersschaut-Janssens Douter, c'est naître…
Christiane Van den Meersschaut-Janssens
LPC n° 19 / 2012

Les religieuses de l’école qui m’éduquaient et m’enseignaient la religion nous affirmaient que nous, catholiques, nous étions les seuls à avoir LA VÉRITE. Notre Église officielle continue d’ailleurs à asséner cette indiscutable profession de foi, à ma grande tristesse !

Petite, cela me rassurait, me rendait fière et si heureuse de la bonne fortune qui m’avait fait naître du bon côté de la barrière. Ouf !

Cependant, tout doucement le doute s’installa dans mon esprit.

Comment ce Dieu d’Amour, Maître de l’Univers, comme on me l’apprenait à l'époque et auquel je croyais de toutes mes forces, pouvait-il faire naître des enfants en dehors de cette seule vérité, en les prédestinant ainsi aux feux de l’enfer ? Cette question me hantait et me gardait longtemps éveillée dans mon lit ! Je me demandais ce que les prédicateurs des autres religions enseignaient à leurs ouailles. Je pensais qu’à leur tour ils assuraient que c’était eux qui possédaient "La Vérité", car, dans le cas contraire, leurs fidèles devraient logiquement les quitter pour rejoindre les disciples de la "vraie religion".

C’est en 5ème primaire que j’eus l’audace de formuler à voix haute mes interrogations. Un silence pesant fit suite à mon intervention ; mon professeur avait l’air furieux et mes compagnes étaient outrées. On me pria sèchement de me rasseoir, de me taire, de prier le Seigneur pour qu’il me pardonne mes mauvaises pensées inspirées par le diable, et pour qu’il m’éclaire. Le doute, cependant, me taraudait et, quelques mois plus tard, j’eus l’impudence de réitérer ma question. Cette fois, l’on m’ordonna d’aller à la porte pour réfléchir à "mes fins dernières" puisque j’étais habitée d’un si mauvais esprit. À la porte de ma classe je me morfondais, je ressentais un sentiment d’incompréhension et d’injustice, j'avais les larmes aux yeux, mais surtout je me culpabilisais très fort. Je me sentais aussi très très honteuse de ne pouvoir penser autrement, car tout en moi me disait qu’il était impossible que Dieu ne réserve la Vérité qu’à une poignée d’élus.

Qu’il m’aurait été doux d’entendre en ces pénibles moments Amin Maalouf me dire : "Je crois que Dieu doit avoir davantage de tendresse pour celles et ceux qui doutent, qui réfléchissent, que pour celles et ceux qui ne s’interrogent plus et font de leur foi une forteresse de certitudes".

Dans son roman "Le périple de Baldassare", A. MAALOUF raconte l’itinéraire d’un Génois du XVIIème siècle qui part à la recherche du centième nom de Dieu. Ce héros, qui porte le nom donné par la tradition populaire à l’un des mages, fait comme ceux-ci un long voyage à la poursuite d’une étoile, d’un sens, dans le ciel nocturne de son existence. Pour l’auteur "notre existence se passe en grande partie dans l’ignorance de la vérité. Nous tâtonnons, nous cherchons un sens, une vérité, sans jamais la trouver. Ne nous sont donnés que des signes, des paroles, qu’il nous faut apprendre à décrypter".

Cela me renvoie à Abraham, personnage mythique, communément appelé "le Père des Croyants". Il est un archétype des chercheurs de Dieu. Il est élevé par Térah, son père, qui croit, comme ses contemporains, aux dieux naturels, surtout au dieu Lune. Tous offrent des sacrifices humains et portent des amulettes pour acheter les faveurs de leurs dieux. Ils ont une relation aux dieux qui est basée sur la peur et le marchandage. N’est-ce pas encore trop souvent d’actualité dans les prières de beaucoup de croyants ?

Et Abraham, lui, va douter de "La Vérité" de ses pères. De par son métier de berger, il vit souvent en solitaire et dans le silence, situation propice, nous le savons, à la méditation et aux questionnements. Petit à petit, il va pressentir qu’il y a autre chose. Quelqu’un qui veut la vie et non la mort (le non-sacrifice d’Isaac) et dont il ne faut pas avoir peur. Le doute d’Abraham lui a permis d’avancer dans la découverte d’un Dieu différent, autre, unique.

Ayant quitté la maison de son père, sa parenté et son pays, il cheminera lentement, difficilement, sur un chemin non tracé. Il devra se passer des certitudes de ses pères, ne pas retourner à ce qui lui semble périmé, afin de pouvoir vivre d’autre chose, vivre de ce Dieu Unique qu’il pressent. Il lui faut absolument partir pour se trouver.

Bien d’autres récits bibliques nous incitent à quitter mère et père (mes repères), pour trouver nos propres repères et devenir adulte dans la foi. Le voyage d’Abraham est une longue quête initiatique, une recherche de la vérité qu’il va découvrir en lui-même. Lors du périple qu’il entreprend, divers événements serviront de révélateurs à sa vérité intérieure. Et, si l’histoire nous dit qu’il est parti malgré lui (obéissant à un ordre : "Quitte"), nous prenons conscience qu’il était indispensable qu’il le fasse. Que nous aussi nous devons consentir, parfois malgré nous, à vivre régulièrement un temps d’exode, de désinstallation, qu’il nous faut accepter de nous laisser bousculer, de nous libérer de nos certitudes, de nos habitudes, pour rester vrais.

Nous savons aujourd’hui que l’histoire proprement dite d’Israël ne commence qu’après l’Exode et que le récit d’Abraham est un conte d’expérience et de sagesse humaines, transmis par la tradition orale, repris par le courant Yahviste et plus tard complété par le courant sacerdotal. Nous pouvons aussi remarquer que, dans la composition de la Bible, le récit d’Abraham, de ses doutes et du nouveau sens qu’il donne à sa vie, a été placé au début de l’histoire d’un peuple, comme pour indiquer qu’il faudra passer par cette recherche personnelle intérieure pour avoir une relation personnelle et vraie à Dieu et aux autres. C’est le début de "mon" histoire dans la Foi. C’est grâce au doute, que cette histoire dans la Foi pourra commencer et se poursuivre tout au long de "ma" vie.

Si nous ne doutons pas, nous ne sommes plus en chemin, nous faisons du surplace, nous stagnons, nous vivons d'habitudes irréfléchies et risquons peut-être d’abandonner par manque d’intérêt. Celui qui doute montre à quel point sa quête du divin est grande, à quel point, sans cesse, il veut se rapprocher de Dieu pour vivre une relation personnelle et vraie. "La vérité doit faire ses preuves à travers le feu du débat intérieur et c’est bien la conscience qui, en ultime instance, décide d’un refus ou d’une adhésion" nous dit Gabriel RINGLET dans "L’évangile d’un Libre Penseur".

Dans son livre "L’alchimiste" Paulo COELHO dit : "Tu ne peux pas laisser les autres décider de ta vie et de tes intérêts. Chacun est responsable de son propre destin, de "sa" légende personnelle. Écoute ton cœur, sois attentif aux signes de la vie… "

Aujourd’hui encore, notre époque hésite entre raison et obscurantisme, nous constatons le succès des groupes charismatiques. Comme Amin MAALOUF, je crois "que l’aspiration spirituelle exige que la raison n’abdique pas. Ce n’est pas sur le mauvais terreau de la superstition que peut s’enraciner la foi. L’interrogation spirituelle est, chez moi, permanente. Elle se conjugue avec le doute."

Nous devons bien reconnaître que ceux qui disent avoir la vérité entraînent l’homme à tuer, à broyer des existences au nom de cette vérité. Pensons aux croisades, à l’Inquisition, aux guerres de religion. L’actualité d’aujourd’hui nous montre les intégristes islamistes qui, par leur certitude de posséder "La Vérité", détruisent la liberté de leurs coreligionnaires et jettent le discrédit sur tous les musulmans.

Si nous voulons être sincères, nous devons admettre que nous n’avons aucune certitude. Nous rêvons que cela est vrai. N’y a-t-il pas un orgueil démesuré et une grande suffisance de la part de l’homme quand il dit qu’il sait tout et qu’il prétend avoir la vérité ? Si la vérité nous est imposée, où se situe la liberté de l’homme ? Cela voudrait dire que, de leur naissance à leur mort, tous doivent suivre une même route sans aucun chemin de traverse. Que serait la foi en un Dieu, où l’homme n’aurait d’autre possibilité que d’obéir et de croire ?

Pour moi, croire, c’est autre chose que de savoir. Croire, c’est avancer à son rythme, c’est une germination. Croire, c’est douter, c’est chercher seul et avec d’autres ce qui me construit, ce qui est vérité pour moi aujourd’hui. Croire, c’est à travers l’histoire prôner la justice et l’amour des évangiles, même si les institutions, au nom de la vérité, bafouent ces valeurs. Croire, c’est aimer par amour et non par devoir. Croire, c’est oser sortir des sentiers battus.

Alors l’aventure humaine et la foi sont pleines de saveurs.

Christiane Van den Meersschaut-Janssens

Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance