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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 15:38
Edouard Mairlot Etre chrétien dans la modernité. Réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible.
Présentation de l'ouvrage de Jacques MUSSET (1)
Edouard Mairlot
LPC n° 19 / 2012

1. Comment l’auteur présente son cheminement, sa réflexion et les exigences de celui-ci.

Ce livre en enchantera plus d’un. Voilà enfin une présentation d’ensemble de l’essentiel de la foi chrétienne, libérée de tout le poids du langage propre à un passé (2) qui a cessé d’être le nôtre depuis longtemps et qui, pour nous, chrétiens de la modernité, se fait pleinement crédible, comme l’annonce le titre du livre.

Ce livre n’a rien de compliqué. Il n’est pas bien gros : 200 pages d’un caractère d’impression large et aisée. Qui a vécu ce même genre de démarche personnelle s’y retrouvera avec un grand bonheur : celui de découvrir qu’il n’est pas seul mais en communion profonde, ici avec l’auteur. Cette réflexion ne peut également que nourrir et encourager ceux qui sont "en chemin". Et qui ne l’est pas parmi nos lecteurs ? Sans en faire un résumé, il a paru utile, pour présenter ce livre plein de richesse et de vécu personnel, d’en dégager les lignes de force essentielles. Le reste allant ensuite pratiquement de soi.

Nombre d’entre nos lecteurs ont déjà pu prendre connaissance de certains chapitres de ce livre, dans plusieurs numéros de la Revue. Ils ont pu découvrir les lignes directrices qui inspirent son auteur. Mais comment en est-il arrivé là ? Quelles interrogations vitales l’ont motivé ? Quelles conditions ou exigences se sont imposées à sa réflexion ? Il y consacre une trentaine de pages qui constituent les deux premières parties du livre.

Jacques Musset s’y présente dès les premières lignes (3): "J’ai eu depuis toujours du goût pour l’aventure spirituelle et, comme la communauté où je l’ai vécue depuis ma naissance jusqu’à aujourd’hui est l’Église catholique, je me suis très vite passionné pour la voie inaugurée par Jésus de Nazareth" (p.7). Il s’oriente vers le sacerdoce et devient rapidement aumônier de lycée dans l'enseignement public.

Cependant, reconnaît-il : "…après mai 1968 mon identité chrétienne s’est écroulée sous la critique pertinente des sciences humaines (p.36)". Il est ainsi conduit à remettre en cause "…l’héritage tel qu’il l’a reçu parce que la doctrine et la morale qu’on lui a enseignées lui sont devenues imbuvables et même dangereuses. En tentant de les vivre, il a vérifié qu’elles étaient pour lui mortifères. Non seulement elles n’ont pas donné sens à son existence, mais elles l’ont maintenu dans une dépendance culpabilisante. Il ne peut par exigence intime que les rejeter (p.35)". Une évidence s’impose donc à lui : "Croire aux données de la foi telles qu’elles sont enseignées d’une manière ʻorthodoxeʼ n’est plus possible par un esprit critique qui s’efforce de penser avec honnêteté et intégrité intellectuelle, et de vivre en conséquence (p.9)".

A vrai dire, reconnaît-il encore : "Mes réflexions ont commencé à germer en moi depuis plus de quarante ans et s’imposent à moi aujourd’hui comme la seule façon de continuer à me dire disciple de Jésus de Nazareth et membre actif de la communauté de celles et de ceux pour qui Il demeure une source éminente d’inspiration. J’ai une dette immense de reconnaissance envers ceux qui m’ont aidé à parcourir ce cheminement depuis une quarantaine d’années. Intelligemment et courageusement, ils ont affronté les questions sans les esquiver et se sont efforcés, parfois à leurs risques et périls, d’en montrer la pertinence et d’y apporter des réponses crédibles pour les hommes d’aujourd’hui (p.11)". Sur ces entrefaites, il quitte l'aumônerie de lycée et, neuf années durant, il accompagne encore comme prêtre divers groupes d’adultes dans leur approche de la Bible et des évangiles : ce qui l’aida beaucoup.

"Il est des moments dans la vie, écrit-il, où il est nécessaire par respect pour soi-même de franchir des pas décisifs, d’opposer des refus, de prendre du champ par rapport à des terres familières parce qu’on ne peut plus y vivre et y respirer. Ces démarches coûteuses m’ont permis de me réapproprier à nouveaux frais mon identité chrétienne. Elles ont été profondément libératrices… (p.7)". C’est ainsi qu’il a pu peu à peu "repenser sa foi chrétienne en cohérence avec son identité d’homme vivant dans la modernité présente (p.11)" ; sachant revendiquer de la vivre… "d’une manière libre et responsable (p.9)". Il ajoute : "ma démarche est existentielle, une question de vie ou de mort spirituelle. L’exercice de mon intelligence et de ma raison est vital pour moi (p.11)".

"Je regrette, poursuit-il, qu’on dépense tant d’énergie à s’encolérer contre le système romain et si peu de dynamisme à revisiter l’héritage chrétien pour le réinterpréter, afin qu’il soit crédible pour nos contemporains (p.9)". Pour sa part, il est de "ces chrétiens réfléchis et critiques qui comprennent qu’une mutation du christianisme s’impose pour que la Bonne Nouvelle soit crédible en notre temps (p.36)". Il s’agit donc de : "… se mettre au travail à ses risques et périls et de ʻ mouiller sa chemiseʼ pour faire œuvre de reconstruction (p.17)".

***

Tels sont le projet et la trajectoire de J. Musset. Celui-ci va ensuite nous préciser, dans la seconde partie de son ouvrage, quelles sont les conditions… les exigences psychologiques et spirituelles (4) de pareil cheminement. Il s’inspire ci-après de Marcel Légaut :

"Si chaque être humain, dit ce dernier, doit s’approprier personnellement toute réalité qu’il lui est donné de vivre pour devenir un vivant et ne pas se contenter d’être un vécu qui subit ou s’étourdit dans le divertissement, …le chrétien doit tout aussi nécessairement s’approprier son héritage chrétien pour devenir un croyant adulte et non pas en rester à la foi du charbonnier… Il s’agit donc, selon Légaut, de faire de cet héritage une œuvre personnelle à longueur d’existence, ce qui demande d’être fidèle aux exigences intimes qui montent en soi, tout en ignorant jusqu’où ce chemin conduira (p.18)". Et notre auteur de préciser : "Le croyant dans ce parcours très personnel prend conscience de sa solitude fondamentale et incontournable. Il doit y consentir, pour ne pas se suicider spirituellement. Son itinéraire de fidélité est marqué inévitablement par l’épreuve (p.20)."

Mais ce chemin n’est-il pas réservé à une élite ? J. Musset y répond en citant encore M. Légaut qui n’a cessé de l’inspirer dans cette partie. "En fait, écrit ce dernier, on sous-estime les secrètes potentialités spirituelles des hommes…Pourtant de tels cheminements sont à la portée de tous, chacun ayant à s’y prendre à sa manière en suivant ses cadences (p.21)" (5).

Quant aux exigences concernant l'objet même du travail, il faut "abandonner la prétention à détenir la Vérité (p.23)… On peut, en effet, aimer légitimement sa religion et y adhérer comme étant sa propre vérité (toujours à découvrir, à approfondir, à réinterpréter), sans pour cela décréter qu’elle est la Vérité (p.24). Chaque religion ou approche spirituelle devrait reconnaître qu’elle n’est qu’un chemin, une voie d’exploration du mystère de l’homme et de cette Réalité transcendante au cœur de l’homme que, par commodité, on appelle Dieu. Une voie et non pas la voie, un chemin parmi d’autres. Prétendre que le christianisme catholique détient la vérité ultime, c’est s’ériger en repère absolu (p.23)". Ceci s’éclairera par la suite.

***

L’auteur ayant ainsi précisé quelle est l’inspiration profonde du livre et indiqué quelles en sont les exigences intérieures, il va, dans la troisième partie de son ouvrage, la plus longue, traiter pas moins de 16 questions essentielles sur lesquelles doit porter l’exercice de réinterprétation (p.26). Elles constituent autant de chapitres du livre.

Notre présentation se limitera aux deux thèmes essentiels dont les autres vont découler assez naturellement : le mystère de Dieu et la personne de Jésus de Nazareth. Encore devra-t-on se limiter à quelques éléments clés, quelques phrases heureuses qui synthétisent, donnent à penser et, de là, envie de creuser… Bref, "à nos risques et périls" comme l’auteur aime le répéter, nous chercherons à dégager l’intuition, donner à goûter quelque chose de l’essentiel.

2. Le mystère de Dieu. Quelle approche ?

Les 4 premiers chapitres en parlent : nous les rassemblons pour les aborder.

Le chapitre 2 "Une autre approche de Dieu" le constate d’emblée : "Pour un certain nombre de chrétiens vivant dans la modernité… le discours officiel de l’Eglise sur Dieu ne va plus de soi. Leur sont en effet inacceptables des représentations toujours en vigueur, qui datent d’un autre temps et d’une autre culture que la leur. Ils se renieraient eux-mêmes en y adhérant (p.42)".

En fait "on parle de Dieu comme si son existence était évidente, comme si l’on vivait dans son intimité, comme si l’on connaissait ses intentions…" Ainsi dit-on : "Dieu a créé le monde, Il a établi l’ordre de l’univers, Il gouverne les cœurs et les événements, Il a pris l’initiative de se révéler, Il est amour, Il a un projet sur le monde et sur l’homme, Il souffre de la souffrance des hommes, Il a envoyé son Fils pour nous sauver, Il est unique et pourtant trinité de personnes…. Il veut rassembler les hommes dans l’Eglise, etc… (p.43)"

"Cette manière de parler de Dieu est celle du Catéchisme officiel de l’Eglise catholique publié en 1998 (790 pages) et de bien des livres religieux. C’est également celle de la liturgie et de beaucoup de prédications (p.43)."

Si l’on se pose la question (Chap.4) "Dieu a-t-il un projet sur le monde ?" la perception d’un décalage entre le langage doctrinal et le vécu humain est encore plus forte.

"Dieu n’est pas le grand manageur du monde et de l’histoire qui aurait un plan défini pour que les sociétés tournent rond, évitent les impasses, se développent avec harmonie (p.65)…. Concernant chaque individu, on ne peut plus accepter ceci : Dieu a un projet spécial pour lui, ce qu’on appelle la ʻ vocationʼ (p.63)".

"Non, Dieu n’a pas de projet sur le monde ni sur les individus. Bien malin qui pourrait prétendre le contraire, dans la mesure où personne n’a jamais vu ni entendu Dieu (p.64) !". "Comment, en parlant ainsi, ne pas donner l’impression d’une manipulation divine, qui aurait d’avance écrit l’histoire du monde et de chaque personne ? (p.63)"

S’impose (Chap.3) "une approche renouvelée de la Révélation ou quand Dieu parle, qui parle ?" Certes, on n’admet plus que "la parole de Dieu a été dite par Dieu lui-même à l’homme. (p.54)…" La révélation, explique-t-on alors, se serait faite "sous mode d’inspiration, à travers leur culture et leur enracinement religieux, social, politique, littéraire (p.54) ?" Mais ici encore c’est : "Dieu qui a l’initiative… L’homme n’est que le simple destinataire passif de ces messages (p.55)".

***

En fait, pour progresser face à ces trois types de questions : "Peut-être faut-il d’abord aborder les textes fondateurs des religions comme n’importe quel texte littéraire et les prendre comme des écrits issus d’une réflexion sur l’expérience humaine…. (Leurs auteurs) se sont efforcés de répondre aux questions fondamentales que tout humain se pose (p.56)… C’est en réalité le résultat d’un immense travail de rumination spirituelle des hommes. Quand Dieu parle, c’est bien l’homme qui parle du plus intime de lui-même. La parole de Dieu est en réalité une parole humaine attribuée à Dieu (p.57)… Impressionnés par ce qui émergeait du plus intime de leur être et qui humanisait leur existence… C’est à partir de cette expérience de dépassement où était engagé le sérieux de leur existence que les hommes ont désigné Dieu à l’origine de leur démarche d’humanisation (p.57).

***

Cette démarche va de soi pour qui s’est libéré de la prétendue conviction que Dieu est l’évidence première dont tout découle. Mais c’est en fait tout l’ensemble d’une conception dépassée de Dieu et du monde qui change radicalement. Autrefois, tout se mettait en place selon une voie "descendante" à partir de l’évidence de Dieu. Le temps ne serait-il pas venu d’inverser le mouvement ? En arriver à "parler de Dieu" par une "voie ʻascendanteʼ qui consiste à partir de l’expérience d’humanisation à laquelle se livrent les hommes et les femmes qui ont le souci de vivre vrai et de penser juste (p.46) ?"

"Allons au cœur de ce que vivent les hommes… Ce que chacun expérimente au tréfonds de son être – quelle que soit son histoire singulière -, n’est-ce pas avant tout une exigence de vivre en vérité dans toutes les dimensions de son existence ? Exigence de lucidité sur sa manière d’exister… Exigence de vivre vrai dans sa relation à autrui… Exigence de probité intellectuelle dans sa recherche spirituelle… Exigence de recueillement pour se ressourcer, pour ne pas céder à l’activisme… Exigence de consentir à la réalité telle qu’elle est… (p.46)"

"Cette exigence, sorte de voix intime qui se murmure dans le silence ou s’impose parfois avec insistance et d’une manière récurrente, rejoint ce que Marcel Légaut appelle ʻmotion intérieureʼ

… Il y lisait les traces en lui d’une "action qui n’est pas que de lui mais qui ne saurait être menée sans lui". Il en concluait qu’on pouvait "appeler cette action qui opère en soi l’action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s’y refusant – une représentation bien définie (pp.46-47) (6). Le mot Dieu peut alors désigner : "la Source d’exigences intimes qui s’élèvent du cœur, l’Origine des appels des profondeurs de l’homme, la Poussée des intuitions dans la recherche de l’homme" (7). En ce cas, Dieu est une Réalité qui ne se confond pas avec l’homme tout en lui étant consubstantiel (p.50)."

Mais on peut aussi s’interroger et aboutir à une autre perspective : "ce sentiment de dépassement n’est-il pas que l’expérience fugitive de son propre accomplissement ? Autrement dit, le sentiment d’être, à certains moments, en situation de justesse intime avec soi-même, le monde et autrui, situation vécue dans une grande joie intérieure et une impression de plénitude, ne serait-il pas seulement la révélation de ce dont l’homme est capable et l’invitation pressante à marcher sur cette voie pour s’accomplir réellement ? (p.47)."

"On parlerait alors plutôt d’émergence du divin dans l’homme, sans que le mot divin renvoie à une transcendance distincte de l’homme (p.50)."

"En définitive, le mot "Dieu" peut avoir deux significations différentes qui me semblent l’une et l’autre crédibles (p.50)", conclut l’auteur. On notera cependant que toutes deux trouvent leur origine au cœur de l’expérience humaine la plus profonde.

***

Cependant, "…on ne manquera pas de faire l’objection suivante : n’oublies-tu pas que Jésus, héritier de sa tradition juive, se référait très explicitement à Dieu, un Dieu à la fois tout autre et impliqué activement dans l’histoire des hommes ? (pp.50-51)"

J. Musset répond alors : "Cela ne m’empêche pas de me sentir en connivence profonde avec le nazaréen qui a misé et risqué son existence il y a vingt siècles en délivrant un message de libération et en le mettant en pratique au grand dam des responsables de sa religion… je me laisse inspirer à mon tour par son témoignage, mais je prends la liberté de dire à ma façon et dans ma culture ce qu’est la source mystérieuse que j’expérimente à la racine de mon être. Cette source est à l’œuvre aujourd’hui comme hier dans la vie des humains, c’est ce qui les rend proches par-delà les siècles (p.51)". Pour l’exprimer simplement : "Je ne me sens plus tenu par un certain nombre de représentations et de langages de mon héritage, y compris ceux de Jésus (p.51)."

"Au terme de ces paroles balbutiantes, la question de Dieu reste ouverte… Si la querelle théorique des concepts ne m’intéresse pas, par contre toute tentative qui se saisit de l’interrogation à partir de la recherche de son humanité me passionne (p.53)."

***

Cette conclusion n’est pas sans conséquences. Reconnaissons, dit l’auteur, "qu’existe au plus intime des êtres une source commune où ils puisent le goût et le souci de la beauté, de la fraternité, de l’intériorité, de la vérité…Les noms donnés à cette source cachée sont divers selon les traditions et les individus. L’essentiel est bien de la laisser couler en soi et fertiliser sa terre intérieure (p.61).

Mais alors : s’il est vrai que ce qu’on nomme révélation de Dieu est issue des profondeurs de l’homme qui s’efforce de vivre authentiquement dans toutes les dimensions de son existence, les chrétiens ne peuvent pas ne pas s’émerveiller de tout ce qui, en dehors de leur sphère, manifeste une qualité d’humanité à laquelle ils sont eux-mêmes invités par leur propre tradition. Si le christianisme est une voie remarquable pour naître à son humanité, il n’est qu’une voie. Le monde, sous toutes les latitudes, est un immense chantier d’humanisation auquel collaborent des humains de toutes voies spirituelles et de toutes convictions (p.60)."

"…on constatera que les processus d’accession à de nouvelles prises de conscience sont concrètement les mêmes pour les agnostiques, les athées et pour les croyants. Ils s’opèrent au cœur d’un travail intérieur de dépassement, d’approfondissement, de maturation. Ce qui différentie les uns et les autres, outre la référence à leurs "écritures" particulières, n’est, à mon sens, qu’un problème de nom donné à l’expérience commune (p.61)."

***

On peut maintenant pleinement comprendre la réponse donnée à la question posée dès le chapitre 1 : "le christianisme est-il la voie ou une voie ?"

"D’une part, il conviendrait de revoir la conception de la ʻRévélationʼ dans les religions dites révélées. Plutôt qu’un message descendant du ciel, sortant de la bouche même de Dieu ou inspiré par lui en direct, ne s’agit-il pas d’entendre ce mot comme l’émanation à la conscience des hommes du meilleur d’eux-mêmes, s’interrogeant à longueur de siècles sur le sens de leur vie et balbutiant, à l’écoute d’une voix intérieure, des réponses dont ils expérimentent qu’elles sont des chemins de vie ? (pp.39-40)"

"D’autre part, chacune des religions ne devrait-elle pas admettre que ses enseignements, y compris les messages de son fondateur, ont été élaborés dans des contextes historiques et culturels particuliers, ce qui appelle à chaque époque un travail de réinterprétation ? Sans quoi, comment éviter les dérives du fondamentalisme et du dogmatisme qui bétonnent la prétention à détenir la vérité ? (p.40)"

"De plus, les voies spirituelles ont à se rappeler que les langages de la foi – tous sans exception – ne sont que des représentations, contingentes et donc relatives, de réalités invisibles et indicibles, et non pas la vérité même de ces réalités. Cette précaution permettrait de distinguer entre l’expérience spirituelle qui peut être analogue entre croyants de religions diverses et les expressions avec lesquelles chacun la traduit (p.40)… Comme j’aimerais que l’Eglise catholique le comprenne ! (p.41)"

Car l’enjeu de ce travail est de se sentir pleinement disciple de Jésus sans rien renier de sa culture (p.19), rappelons-le.

3. Que dire de Jésus de Nazareth ?

Cette question est bien celle que nous nous posons après nous être demandé quel peut encore être aujourd’hui notre langage sur Dieu. Trois chapitres nous en parlent. Nous aborderons les deux premiers.

"Redonner corps à l’homme Jésus et à son message. (Chap.5)"

Au plan strictement historique, grâce aux évangiles "…on apprend seulement qu’il est de Nazareth,… fils de Marie et de Joseph, qu’il a des frères et des sœurs, et qu’il exerce le métier de charpentier". Il fréquente un moment Jean-Baptiste, mais il va bientôt devenir "un prédicateur original du règne de Dieu (p.70)".

L’idée de la venue imminente du Royaume de Dieu …"est dans l’air et tous les groupes juifs invitent, dans une ambiance… surchauffée, à s’y préparer… (p.71). Dans l’atmosphère enfiévrée de son temps, Jésus annonce lui aussi, en paroles et en actes, la venue du Royaume de Dieu mais d’une manière tout à fait originale et à contre-pied des positions ambiantes. Ce royaume n’est pas à mériter ni à conquérir. Il advient comme un don gratuit, et seule importe la disponibilité intérieure du cœur pour en devenir membre (p.71). ʻLe Royaume est au-dedans de vousʼ proclame Jésus (p.72)."

Jésus nous est ensuite présenté par l’auteur comme "Un homme qui cherche sa voie (p.72)".

"En regardant de près les évangiles… on peut repérer cependant que la voie qu’il a suivie a été comme la nôtre une naissance progressive à lui-même. Comme nous, il a marché sur un chemin évolutif dont il ignorait d’avance jusqu’où il le conduirait (p.72)".

Ce qui lui tient à cœur c’est "la rénovation de sa propre religion juive…Mais assez vite, l’opposition se dresse contre lui … Le conflit commence qui sera sans merci (p.72)."

"Jésus prend alors davantage conscience de la force qui l’habite et qui le confirme dans ses choix fondamentaux. C’est au cours de nuits de silence, à l’écart, qu’il se ressource, écoute la Voix intérieure qui murmure en ses profondeurs, perçoit les exigences qui le sollicitent au plus intime et y consent de tout son être (p.73)."

"Mais, dans ce combat de fidélité, il expérimente aussi qu’il est radicalement seul… C’est dire que Jésus, pour tracer son chemin et découvrir sa ʻmissionʼ sans se renier lui-même, a dû assumer sa solitude fondamentale. Chemin faisant, les évènements l’ont appelé à élargir ses horizons et ses perspectives de départ… (p.73)."

"Aussi, quand vinrent les derniers jours… cerné de toutes parts … par ceux qui avaient juré de le supprimer, il ne douta pas au fond de lui-même de la fécondité de son existence, qui semblait se terminer par un échec retentissant. Au cours de ses heures ultimes, traversant intérieurement une nuit obscure, abandonné des foules et de ses amis… confronté même au silence de ce Dieu qui était sa source intime d’inspiration, non seulement Jésus ne renia rien de ce qu’il avait vécu mais il l’assuma en toute liberté… (p.74)."

Et l’auteur de poursuivre : "un homme qui invite chacun à trouver sa voie (p.75)".

"Tout l’enseignement et toute la pratique de Jésus visent à aider chaque être humain rencontré à naître à lui-même, c’est-à-dire à s’accomplir humainement ou en d’autres termes à devenir lui-même en inventant son propre chemin d’humanité. Si Jésus a comme objectif de rénover la religion juive, c’est bien dans cette perspective. Une religion qui n’est pas au service de l’accomplissement humain est parasitaire et n’a aucune raison d’être (p.75)."

"Pour Jésus, le meilleur antidote contre (bien des) illusions et perversions, c’est de cultiver la lucidité et la liberté intérieure, d’être attentif et vigilant aux exigences intimes de sa conscience et de les traduire en actes ; c’est aussi de se soumettre au partage communautaire (p.76)."

Il nous faut aussi savoir que : "Pour Jésus, s’aventurer sur ces voies de naissance à soi-même ne va pas sans traverser l’épreuve. Le chemin de vie passe par des lignes de crête inévitables (Mt.7 13-14)". "L’épreuve de la solitude fondamentale en est une, où chacun est renvoyé à lui-même, même s’il est accompagné, écouté, compris, soutenu. L’épreuve de l’incompréhension et même parfois de l’opposition de l’entourage en est une autre (p.78)". Et au plus intime aussi les épreuves ne manquent pas…

Est éclairante pour le lecteur la compréhension, proposée dans la parabole des talents (Mt 25.14-30), du comportement du "fidèle serviteur" qui a fait fructifier ses talents : "Etre fidèle à l’héritage humain et spirituel dont on est l’intendant pour le temps de son existence, c’est prendre l’initiative, chacun à sa façon, de le faire valoir à travers sa vie quotidienne. C’est s’engager dans cette œuvre à ses risques et périls, à la mesure de ses possibilités, mais sans céder à la peur et à l’esprit de calcul (p.80)."

***

"Jésus ressuscité ou à re-susciter ? (chap.6)"

Ce chapitre est sans doute un des plus heureux et libérateurs du livre. Sa richesse ne saurait qu’être évoquée ici.

Le dilemme est le suivant : "S’agit-il, comme les Eglises le disent, d’une résurrection corporelle au-delà de la mort ? (p.83)" Et si, bien plus que d’une vision sensible du ressuscité, ce qui serait de l’ordre du miracle - de l’impossible selon les lois naturelles - il s’agissait d’une expérience spirituelle qui s’est nourrie du contact intime entre Jésus et ses disciples?

J. Musset nous donne des éléments de ce que put être pour eux cette expérience : "Ils ont vécu dans son intimité de longs mois voire quelques brèves années, et malgré leur étroitesse d’esprit, ils ont découvert peu à peu le secret de cet être exceptionnel qui à la fois les étonnait, les scandalisait mais aussi les fascinait par sa liberté intérieure, sa droiture, son courage tranquille face aux pouvoirs politiques et religieux, sa dénonciation de l’hypocrisie, son souci des exclus et sa manière de les réhabiliter, son refus du compromis et du mensonge, sa parole incisive, son intériorité ressourcée dans les nuits de silence à l’écoute de son Dieu. Ils n’ont pas pu ne pas s’interroger après sa disparition sur son identité, sa mission et son rapport avec l’avènement du règne de Dieu, inaugurant la fameuse fin des temps que tout le peuple attendait… (p.90)."

Leur en avait-il parlé, de ce Royaume de Dieu ! Et de plus "il en avait fait les ʻtravaux pratiquesʼ à ses risques et périls : devant eux, tous ces boiteux, ces sourds, ces aveugles qui s’étaient mis à guérir, libérés… les marginalisés (qui s’étaient mis) à retrouver leur dignité, les désespérés à recouvrer des raisons de vivre (p.91).

"Il n’est pas rare, en effet, qu’après la disparition d’un être aimé, ses proches découvrent avec plus d’acuité des aspects de son existence dont ils n’avaient pas perçu auparavant toute la valeur et l’importance. Et tout se nouait dans leur conscience de disciples (p.91)… Est-il étonnant qu’ils se soient ressaisis et aient proclamé leur étonnant message ? (p.90)"

Et l’auteur de nous proposer directement un : "essai de signification aujourd’hui". Il en risque une formulation : "Ce qu’a été Jésus en son temps – ses paroles et ses actes – demeure vivant au 21ème siècle, tout autant qu’il y a deux millénaires. Peuvent l’attester ceux qui se laissent inspirer par son message et sa pratique. Ce qu’ils reçoivent de son témoignage leur ouvre un chemin de vie. Ils en expérimentent la fécondité dans tous les secteurs de leur existence… La parole évangélique n’a pas vieilli d’une ride…" (p.91). "Malgré et au-delà de sa mort, Jésus demeure vivant en raison de son témoignage exceptionnel, capable d’engendrer de la vie chez quiconque s’efforce d’accueillir son message et de le mettre en pratique" (p.93)

Pour en revenir aux récits évangéliques sur la Résurrection, ne s’agit-t-il pas tout compte fait :

"…à travers les mises en scène des récits évangéliques, d’un enseignement dont la vérité n’est pas d’ordre historique mais symbolique, à savoir que le chemin et la pratique de Jésus de Nazareth, liquidé par les autorités juives comme un réprouvé de Dieu, demeure un chemin de vie et continue à avoir une fécondité au-delà de sa mort ? (p.83)"

"Au bout du compte, que l’on croie ou non que le Christ est ressuscité d’entre les morts au sens classique de l’expression, l’essentiel ne serait-il pas de le re-susciter ici et maintenant à longueur de siècles et dans toutes les cultures, pour que sa mémoire vivante reste un levain dans la lourde pâte humaine ? (p.93)"

Cette trop brève présentation de l’essentiel du livre de J. Musset devrait quasi aller de soi, couler de source, nous éclairer, nous libérer... Oui ! L’héritage peut se réinterpréter et être crédible… Et il peut nourrir d’abondance un chrétien dans la modernité.

Edouard Mairlot

(1) On peut commander le livre directement à l'auteur (14€ +port), 12, rue du Ballon, 44 680 Ste-Pazanne tél. France : 02 40 02 49 15 jma.musset@orange.fr qui joindra un relevé d'identité bancaire (IBAN et BIC) Il peut aussi être commandé directement aux Editions Golias par internet. Sa présence dans les bonnes librairies religieuses de Belgique n’est malheureusement pas garantie. (retour)
(2) Le livre de Roger Lenaers : Un autre christianisme est possible ( Ed. Golias 2011) nous a déjà permis de reconnaître aisément ce langage du passé : celui qui ne vaut plus, et donnait déjà des pistes essentielles pour l’avenir. Voir la présentation que j’en ai fait dans LPC 14/2011. Ce livre effectue le pas suivant : il nous présente l’ensemble autrement. (retour)
(3) Nous le citons le plus souvent possible. Ses textes sont présentés en italique avec indication de la page citée. (retour)
(4) Les divers titres et sous-titres cités sont reproduits en gras (retour)
(5) Il fait ici référence à "Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie", publié en 1980. Actuellement chez Cerf. (retour)
(6) Ibidem : p.35-136. (retour)
(7) Citation de M. Légaut dans "Prières d’homme", Aubier 1978. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Recensions