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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 14:18
Herman Van den Meersschaut Le doute qui fait mourir.
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 19 / 2012

"Douter, c’est naître" nous dit Christiane. Vous en doutez ? Parfois ? Comme moi, sans doute. Car, pour moi, il n’y a pas de doute que, parfois, douter fait mourir.

Le dictionnaire nous apprend que douter c’est :

  1. L’état d’incertitude de la réalité d’un fait, de l’exactitude d’une déclaration, de la conduite à suivre.
  2. Un manque de confiance dans la sincérité de quelqu’un, dans la réalisation de quelque chose, un soupçon, la méfiance.

L’ignorance et l’incertitude excitent notre fabuleux désir de comprendre, de connaître, de vérifier, de dominer la réalité objective de notre monde.

Tout au long de sa lente sortie de l’animalité et de l’émergence de sa conscience, l’homme a sans cesse essayé de mettre de l’ordre dans son univers en nommant les choses, les êtres et les forces obscures ; en les classant, les apprivoisant, afin de calmer son angoisse devant cet univers qu’il ne maîtrisait pas et qu’il percevait souvent comme un immense chaos. Le progrès n’a donc été possible que par une continuelle remise en question de ses connaissances. Dans ce cas, douter c’est naître, sans aucun doute.

Comme le suggère la définition, le doute est inévitablement lié au choix. Le récit des tentations de Jésus en est une bonne illustration. Il présente, en un tableau de trois séquences, les choix essentiels que tout humain doit faire dans sa vie.

En ce qui me concerne, il se fait que, par héritage et par choix personnel, je me trouve engagé dans la Voie proposée par Jésus de Nazareth. "Cette voie est, dans toute son exigence, la voie que je suis invité à mon tour à inventer, malgré mes limites et mes faiblesses, à ma manière, dans ma culture, en ce monde, aujourd’hui." (André Hannaert LPC n°110/2001)

Comme pour André, il y a là, pour moi aussi, une certitude.

Mais c’est là que, pourtant, peut s’insinuer le doute qui fait mourir.

Il ne s’agit pas ici de douter de tel ou tel dogme ou fait historique, mais de l’essence même de la Voie évangélique. Il s’agit d’une méfiance à l’égard de ce qui fait le centre de la vie et de l’enseignement de Jésus : l’amour. Amour-Agapè bien sûr, et non Eros ; lequel, avec Argent et Pouvoir, apparaissent aujourd’hui comme les idoles dominantes. Toutes trois nous poussent, par n’importe quels moyens, à la satisfaction immédiate de nos désirs personnels. Très vite, c’est la loi de la jungle.

Par contre, les exigences de l'amour vécu par Jésus sont d'un tout autre ordre : respect, justice, partage, miséricorde, dialogue, pardon, mais aussi….amour de l'ennemi ?!

Et c’est ici que, bien souvent, nous calons devant la difficulté. Nous doutons de l'efficacité, des résultats de cet engagement radical. Nous redoutons les risques. Nous avons peur d’être moqués, dupés, exploités, écrasés… et alors, plutôt que d’être écrasés… trop souvent nous écrasons !

"Je ne comprends pas ce que je fais : car je ne fais pas ce que je voudrais faire, mais je fais ce que je déteste.(..) En effet, quoique le désir de faire le bien existe en moi, je suis pourtant incapable de l’accomplir. Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas (…) Au fond de moi-même je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais je trouve dans mon être une autre loi qui combat celle qu’approuve ma raison." (Romains, chap.7, 14 à 25)

Paul exprime si bien cette confusion que, comme vous sans doute, j’ai maintes fois vécue comme un écartèlement, une dualité crucifiante. Que celui qui ne l’a jamais connue me jette la première pierre ! Il nous est arrivé à tous de douter de l’amour et de lui préférer nos intérêts égoïstes. Douter de l’amour, c’est surtout, je pense, refuser de croire, voire nier qu’il est la seule option vraiment humaine et humanisante pour tous nos problèmes de coexistence en ce monde.

L’actualité récente fourmille d’exemples où les solutions humanisantes nous sont connues et où, malgré tout, nous nous enfonçons tête baissée dans l’erreur et le mépris de l’humain : le conflit israëlo-palestinien, la Syrie, l'Afghanistan, le capitalisme débridé et la crise qu'il provoque, nos problèmes communautaires belges, l'immigration, etc.

Mais, dans notre vie sociale et familiale également, trop souvent les démarches de dialogue et de pardon ne sont même plus envisagées et la rupture est souvent la seule solution retenue.

Ce doute-là est destructeur. Il fait mourir l'humain en l'homme.

"Notre raison a foutu le camp, il n’en reste que les calculettes" nous dit sévèrement Maurice Bellet.

Il est vrai que la société néolibérale qui se développe sous nos yeux ne nous pousse pas à l’optimisme. Mais ma foi, ma confiance en Jésus, pour moi, modèle d'humanité, me pousse à croire en l’homme, en nous-mêmes, capables malgré nos faiblesses, de tant de grandeur et d’humanité !

Habités et animés par l’amour, nous pouvons nous sauver de nos enfers, c’est ma seconde certitude.

"Que reste-t-il quand il ne reste rien ?" dit encore M. Bellet : "C'est cet entre nous qui nous fait humains les uns aux autres. Mais ce n’est pas un reste ! C’est l’amour, la prodigieuse aurore de l’humanité, la parole vive, qui est aussi bien chair, action, pensée, où chacun peut habiter, délié des horreurs infernales, et peut dire "je" dans l’accueil du proche, l’accueil qu’il donne et qui lui est donné. Car cela, c’est l’espace du don… Après tout, l’humanité est si jeune, nous ne sommes peut-être qu’au début de l’invention de l’amour." (1)

Herman Van den Meersschaut

(1) "Christ à venir" Maurice Bellet dans la revue Études de décembre 2000. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance