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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 14:39
Quelques reflets du cheminement spirituel de Jésus en lisant les évangiles.
Antoine Harmant
LPC n° 19 / 2012

Vu la problématique envisagée dans cet article, il me paraît important d’aborder une question, dans le cadre des passages que nous allons évoquer, à savoir : "l’Evangile" doit-il être considéré comme "paroles d’évangile" ?

Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, il est nécessaire de redire que les évangiles n’ont rien à voir avec un travail d’historien ni même de journaliste. Il s’agit d’un travail de témoignage au profit d’une communauté située dans le temps et dans l’espace, témoignage rendu par une personne proche de Jésus, ou s’appuyant sur des sources que la tradition a reconnues comme valables. D’où l’utilisation de moyens pour faire passer le témoignage, afin de le rendre efficace et stimulant pour la communauté à qui il est adressé. Aucun texte n’ayant été écrit du vivant de Jésus, les récits et les paroles relèvent de la construction voire de la reconstruction.

Pour nous, aujourd’hui, la question dominante reste : "Est-ce vrai ?" "Qu’a-t-il exactement dit et/ou fait ?" A l’époque de la rédaction des évangiles ces questions n’étaient pas posées : il était admis qu’un texte soit construit (cf. les évangiles de l’enfance) en vue de témoigner avec plus de force et d’efficacité. Tout était-il permis? La tradition a fait un tri en écartant des textes dont la valeur de témoignage était faible, nulle ou même négative.

Il est évident que les "voix venant du ciel", les paroles des crucifiés, les paroles en tête-à-tête ou les paroles des longs discours sont des constructions pour témoigner de quelque chose de plus profond : le mot à mot de la parole passe, mais le témoignage reste et traverse le temps pour nous nourrir aujourd’hui encore.

Après ce rappel, nous pouvons aborder le thème de notre article : les évangélistes ont-ils témoigné d’un cheminement spirituel de Jésus ? Oui, ils ont osé laisser des traces d’un cheminement, d’une évolution de Jésus, alors qu’il aurait été plus évident de le présenter comme parfait ‘avant, pendant et après...’. Allons-nous nier ces traces ?

Au nom "d’une nature divine", le cheminement humain de Jésus a été trop oublié, voire même nié! Dès l’évangile de l’enfance, sorte de préface construite de son oeuvre, Luc nous signale que "Jésus grandissait, se développait et se remplissait de sagesse. Et la grâce de Dieu reposait sur lui" (Lc. 2,40). On peut donc supposer qu’avant d’être plein de sagesse, Jésus a fait, comme tous les enfants du monde, pas mal de bêtises...

Dans tout l’évangile, on peut retrouver des traces du cheminement de Jésus. Dès le début de sa vie publique, il est évident que "le baptême de Jésus signifie une rupture fondamentale dans sa vie, un changement de cap". (J.P. Meyer). Et dans la suite de ce récit du baptême, les auteurs appliquent à Jésus la citation du psaume 2 "Tu es mon fils ! Je t'ai engendré aujourd'hui" et laissent entendre qu'il s'est appliqué à lui-même cette phrase adressée à tout juif.

Selon Marcel Légaut, Jésus se retire au désert pour voir clair en lui-même et remettre à leur place les tentations qui le guettent : celle du pouvoir, celle du succès et celle de l’impatience. Légaut souligne que, dans des moments de prière solitaire ("au désert" ou lors de ses nombreuses nuits de prière), Jésus tente de se dégager des contestations qui l’habitent comme il tente aussi de se dégager de son atavisme religieux. Et dans le concret de son existence, ses choix seront réassumés sans cesse.

L’épisode de la Cananéenne (Mt.15, 21-28), récit qui, selon Meyer, est le reflet de la sensibilité des chrétiens de la première génération, révèle une autre trace du cheminement spirituel de Jésus. A cette femme étrangère (femme et étrangère, deux "tares" dans la mentalité juive), venue lui demander la guérison de sa fille, Jésus ne répond pas. Ensuite, les disciples importunés par les cris de la malheureuse mère, demandent à Jésus d’intervenir afin qu’elle se taise ! Ce dernier, en bon prophète juif, répond uniquement à ses disciples mais toujours pas à la femme : "Je n‘ai été envoyé que pour les brebis perdues de la maison d’Israël" (Mt.15,24). Soutenue par l’énergie du désespoir, la femme insiste et s’entend enfin dire par Jésus "Il ne sied pas de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens" (Mt. 15,26). Devant l’immense cri d’humanité de cette Cananéenne qui ose lui dire "... aussi bien les petits chiens mangent-ils des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres" (Mt. 15,27), Jésus prend conscience que la douleur, la souffrance et l’amour qui animent la foi de cette femme transcendent tous les préjugés raciaux, sociaux ou religieux. Il va l’aider, comme elle l’a aidé à vivre sa foi en esprit et en vérité.

La péricope de la femme adultère ne se trouve que dans l’évangile de Jean (Jn, 8,2-11). La loi juive était très claire et Jésus la connaissait : "L’homme qui commet l’adultère avec la femme de son prochain devra mourir lui et sa complice" (Lévitique 20,10). Nous ne connaissons pas le sort du coupable car le récit se polarise sur la femme. Ce qui est certain, c’est que scribes et pharisiens - la scène se passe au Temple - tendent un double piège à Jésus : s’il ne condamne pas la femme, il viole la loi juive ; s’il la condamne, il reconnaît leur pouvoir. Jésus se sent tiraillé entre cette loi juive qui est sienne, et une personne vivante, réalité qui interpelle et dépasse cette loi. C’est au plus profond de lui-même que Jésus cherche, travail symbolisé par ce temps d’écriture sur le sol. Sur l’insistance de ses interlocuteurs, et au nom de sa "loi intérieure", Jésus répond finalement : "Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre"‘ (Jn. 8,7). On connaît la fin de l’histoire : "Ils se retirèrent un à un...". Et Jésus, au bout de son cheminement, ne condamnera pas cette femme, mais au contraire la relèvera.

Et finalement, les dernières paroles attribuées à Jésus sur la croix, selon Marc(15,34) et Matthieu (27,46), ne sont-elles pas aussi la trace de son cheminement. Historiques ou non (Jésus était-il en état de pouvoir parler et qui, à part les soldats, pouvaient l’entendre ?) mais s’inspirant certainement du psaume 22 "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?", ces paroles témoignent d’un cheminement où le doute est permis. Luc ajoutera les paroles envers "Le bon Larron" et "Père, entre tes mains je remets mon esprit", donnant jusqu’au bout une place aux petits et préférant une fin moins abrupte.

D’autres traces peuvent être repérées dans les évangiles. Car les évangélistes, à travers des récits à fondement historique ou non, ont voulu nous faire comprendre que Jésus ne savait pas tout d’avance et que c’est dans la plénitude de la rencontre qu’il a progressivement réalisé sa mission.

Antoine Harmant

Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus