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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 15:16
Albert Schweitzer, un précurseur de la liberté chrétienne.
Francis Van Dam
LPC n° 20 / 2012

Il est de ces penseurs dont la lucidité, apparaissant avant la prise de conscience de leurs contemporains et même de leurs successeurs, mérite qu’on y revienne à la faveur des développements de nos propres conceptions, et parce qu’on se découvre étrangement devancés par leurs propos devenus nôtres.

D’Albert Schweitzer, on connaît la "carrière" - comme disait son parent si peu accordé Jean-Paul Sartre ( "Les Mots" ) - comme pasteur, organiste, écrivain, médecin d’Afrique et finalement Prix Nobel de la Paix, en 1952.

Le fait est que l’œcuménisme demeure confondant quand il est incarné précocement par ce natif d’Alsace ( Kaysersberg, 1875-1965 ), où sa paroisse de Gunsbach vivait dans la coexistence heureuse des cultes protestant et catholique, et que pouvait s’épanouir son esprit d’indépendance. Il n’en était pas moins nourri de la lecture passionnée des écrits fondateurs du christianisme.

On connaît moins sans doute, sauf dans les milieux protestants, ses livres consacrés à la foi comme "La Mystique de l’Apôtre Paul", de 1930. Nous n'ignorons, bien sûr, rien des aspects dépassés et des lacunes exégétiques de son analyse concernant Paul, mais nous visons ici à mettre en avant le simple fait que cet esprit d'exception avait lui-même conscience, en son temps et avant beaucoup d'autres, de la nécessité impérieuse d'une refonte de la perception des Écritures à la lumière des connaissances et des sensibilités de son temps. Ce qui montre la modernité de sa démarche.

Mais c’est plus encore l’affirmation de la primauté de la réflexion par rapport au dogme "pur et simple" qui apparaît dans son ouvrage, et il en attribue fortement la paternité à l’apôtre Paul, n’hésitant pas à citer nommément, et comme distincts et complémentaires à la fois, l’Évangile de Jésus et l’"Évangile" de Paul.

Voici quelques citations des premières pages du chapitre XIV qui achève l’ouvrage, sous le titre "Ce qu’il y a d’impérissable dans la mystique de Paul".

"Paul a pour toujours garanti les droits de la pensée dans le christianisme. Au-dessus de la foi établie par la tradition (1), il a placé la connaissance donnée par l’Esprit du Christ.

Un respect invincible de la vérité vit en lui. Il n’admet d’autre contrainte que celle imposée non par une autorité doctrinale, mais par l’amour".

"Cependant, ce n’est pas un révolutionnaire. Son point de départ est la foi de l’Église mais il n’admet pas qu’il doive s’y borner" (2)

(…)"Le christianisme ne peut devenir vérité vivante pour les générations successives que si surgissent constamment des penseurs qui, dans l’esprit de Jésus, mais en tenant compte du monde où ils vivent, transforment la foi en connaissance. Partout où le christianisme se contente d’être une foi traditionnelle, il perd toute relation avec la vie spirituelle du moment et toute faculté d’adaptation. Dès que cesse le débat entre la tradition et la pensée, la vérité chrétienne et, avec elle, la sincérité chrétienne sont en danger."

(…) "N’éteignez pas l’esprit". "Là où est l’Esprit, là est la liberté". Ces paroles que Paul a inscrites dans les premiers documents du christianisme signifient que la pensée garde ses droits au sein de la foi. Jamais le christianisme ne devra renoncer à cette grandiose et simple hardiesse avec laquelle, par la voix de Paul, il reconnaît que l’intelligence aussi vient de Dieu."

"Paul est le "saint patron" de ceux qui pensent. Il doit être redouté de tous ceux qui croient servir la foi au Christ en réduisant à néant la pensée libre".

(…) "Nous avons le droit, nous aussi, de concevoir la communion avec Jésus dans le cadre de notre conception du monde. (…) Pour Paul, puisque la transformation du monde commence avec la mort du Christ, la foi en un salut futur, qui est celle du christianisme primitif, devient la foi en un salut actuel, quand bien même celui-ci ne doit se réaliser pleinement que dans l’avenir."

On comprend les distances que Schweitzer prend ici vis-à-vis de l’enseignement religieux de son temps, qu’il soit celui de la théologie réformée – la sienne puisqu’il est pasteur – ou du catholicisme dont il est très proche à bien des égards.

Il n’est pas sans intérêt de situer chronologiquement ces pages, rédigées bien après que, sur ordre du gouvernement français, il ait eu à abandonner durant la guerre son hôpital naissant de Lambaréné au Gabon pour se voir incarcéré en France, étant pour lors considéré comme sujet allemand. C’est au cours de sa seconde traversée pour regagner l’Afrique, en 1930 – son premier retour à Lambaréné se situe en février 1924 - que le "grand docteur blanc" rédigea en allemand son livre sur saint Paul.

Mais il poursuit sa mission en s’élevant au-dessus de considérations citoyennes puisqu’il choisit, après la guerre, de se remettre à l’œuvre en terre d’Afrique française. De la même façon, il peut donc s’élever au-dessus des conceptions protestantes et catholiques en comparant sereinement leurs apports respectifs.

On ne saurait se priver d’ouvrir une parenthèse sur le sens du sacré qui anime la pensée de Schweitzer à travers ses diverses vocations de philosophe, de théologien, de penseur et de musicien. Il a mené de front - et avec quel souci d’approfondissement ! - la recherche de la spiritualité à travers ses diverses expressions. Son témoignage sur la pensée de saint Paul bénéficie dès lors de la double caution de l’homme religieux et de l’homme d’action.

En quelque sorte, son évocation de la figure et du rôle de Paul est la projection de ses propres conceptions d’une religion axée sur le respect de la vie, dont il fit l’axe central de sa philosophie humaniste.

Le respect de la pensée libre au service de la foi engagée n’en est que la conséquence naturelle et sa voix s’est donc fait entendre en ce sens bien avant celle de penseurs plus récents. Elle n’en est que plus autorisée et plus convaincante aujourd’hui.

Francis Van Dam (3)

(1) Il s'agit sans doute de la tradition judaïque. (retour)
(2) Albert Schweitzer semble ignorer le processus de formation des évangiles. Paul lui-même est largement à l'origine de cette "foi de l’Église" élaborée par les Hellénistes du 1er siècle. Les libertés que Paul prend par rapport à l'évangile primitif des Nazaréens (source Q) produiront des dérives qui aboutiront à la divinisation de Jésus de Nazareth. (retour)
(3) Références : Schweitzer, A., La Mystique de l’Apôtre Paul, trad. Marcelle Guéritot,
Introduction du Pasteur Georges Marchal. Éd. Albin Michel, Paris 1962.
Schweitzer, A., Die Mystik des Apostels Paulus, J.C.B. Mohr, (Paul Siebeck, Tubingen, 1930)
Sartre, J-P., Les Mots, Gallimard, Paris 1964. (retour)

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