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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 16:40
La source des paroles de Jésus.
Présentation de l'ouvrage d'André Myre (1)
Marie-Jeanne De Pauw
LPC n° 20 / 2012

L’auteur

Né à Montréal en 1939, A. Myre s’engage dans la Compagnie de Jésus en 1960. Après un doctorat en études hébraïques, il termine ses études de théologie à l’université de Montréal et est ordonné prêtre en 1970. Pendant près de 30 ans, il enseigne dans cette même université. Il se marie en 1997 et participe dès lors à l’animation de différentes communautés de base, dont la communauté Saint Albert le Grand de Montréal. Dans une communication datée du 27 février 2011 à cette communauté, A. Myre affirme : "En dépit des apparences et des lectures courantes qu’on en fait, la Bible toute entière est un livre antireligieux, la foi étant, pour la religion, la pire des menaces". A. Myre participe activement à la vie sociale et culturelle de Montréal dans le cadre de la librairie ‘Paulines’ - centre agréé par le Ministère de la Culture, où il organise des soirées de lecture biblique - ainsi qu’au Centre de formation et d’éducation Saint-Pierre.

Publications

Outre de très nombreux articles, qui paraissent dans diverses revues québécoises de spiritualité, A. Myre a participé à l’élaboration de la Bible Bayard (2001) et publié, entre autres, "Voir Dieu de dos" (2000), "Pour l’avenir du monde" (2007), "Lui, ou suivre l’évangéliste Marc pas à pas dans les rues de Montréal au XXIe S." (2009).

Le livre

André Myre, à la suite de nombreux travaux exégétiques sur le sujet réalisés par d’autres auteurs - travaux qu’il mentionne tout au long de son étude - consacre son livre au commentaire d’un document appelé la "source Q" (en allemand ‘die Quelle’, d’où l’initiale Q), document à la fois hypothétique et bien réel que l’on peut retrouver, sous des formes plus ou moins différentes, dans les évangiles de Matthieu et de Luc.

Document hypothétique : car nous ne possédons aucun manuscrit de ce texte, composé une vingtaine d’années après la mort de Jésus et une quinzaine d’années avant l’évangile de Marc. Texte issu de la tradition nazaréenne, peu soucieuse - à l’opposé de la tradition messianique de Jérusalem - de transmettre un savoir sur Jésus, mais préoccupée du chemin de vie à suivre dans le sillage de Jésus.

Document bien réel : car on le retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Luc, bien qu’il soit absent de l’évangile de Marc. Rappelons que trois sortes de matériaux se détectent dans les évangiles de Matthieu et de Luc (composés vers 85 P.C.)

- des textes issus de l’évangile de Marc (écrit vers 65 P.C).

- des textes propres à Matthieu et à Luc et des textes communs à Matthieu et à Luc, que l’on ne retrouve pas chez Marc : ce qu’on identifie comme étant la Source.

Document se composant essentiellement de paroles de Jésus et contenant très peu de récits le concernant. La Source ne s’intéresse ni à la vie, ni à la mort, ni à la résurrection de Jésus. Elle ne le proclame pas messie, ne lui rend aucun culte, n’évoque nullement l’idéologie royale davidique ni le rôle de Jésus comme sauveur universel... car, pour elle, suivre le Nazaréen, c’est faire ce qu’il dit et le reste n’est pas essentiel

Dans ce contexte, il est clair que les critiques de la Source sont nombreuses : christologie simpliste, ecclésiologie déficiente, énoncé non exhaustif de la foi chrétienne... voici quelques griefs majeurs avancés par les détracteurs de ce document qui, selon eux, ne s’appuierait pas sur des garanties historiques suffisamment solides.

Sans essayer de convaincre, mais avec une profonde conviction, Myre répond aux principales critiques des détracteurs de la Source. Il fait remarquer que la foi chrétienne est née dans un monde sémitique où la seule question importante était "Que dois-je faire pour bien vivre?" Passée dans la culture grecque, la question est devenue "Que dois-je penser pour bien vivre ?" Et c’est dans cette culture hellénistique qu’ont été élaborées les "vérités de foi". Les Pères de l’Eglise, poursuit l’auteur, "se sont dits eux-mêmes, à l’intérieur de leur culture, à la suite de leurs prédécesseurs du Nouveau Testament. Ils se sont fondés sur le messianisme de Jérusalem, reformulé par Paul et enrichi par Jean. Mais les mots qu’ils ont trouvés pour rendre compte d’eux-mêmes et de leur foi sont de moins en moins compris dans la culture d’aujourd’hui". (p. 288)

Myre est convaincu que la Source nous mène au cœur du message de Jésus et nous ouvre une ère de liberté car "ce qui compte, dans la Source, ce n’est pas une ligne hiérarchique d’autorité ou de pouvoir, mais la capacité démontrée par des contemporains de réexprimer l’impact actuel de l’interpellation du Nazaréen, pour que d’autres puissent réentendre la Voix de toujours". En ce sens, l’auteur affirme "qu’aucune structure actuelle de l’Église ne peut prétendre être immuable, avoir été voulue dès les débuts et devoir s’imposer pour la suite des âges". (p. 288-89)

Après avoir présenté la Source, son contexte et les problèmes soulevés par ses détracteurs, A. Myre nous livre un commentaire passionnant de ces paroles "qui font entendre l’écho de la voix de Jésus" (de la page 67 à la page 284). Dans le but d’aider le lecteur à s’approprier le contenu du texte et à en voir le mouvement, l’auteur a structuré la Source en trois parties:

  1. Enfants de la Sagesse : a comme objectif d’aider ceux à qui s’adresse le document à se reconnaître.
  2. Vie de partisans : les met face à leur tâche.
  3. Vers le dévoilement : les oriente vers la révélation du sens de leur vie.

Au cours de ses commentaires, à méditer et non à lire d’un seul tenant, Myre cite la Source en des termes parfois déroutants pour le lecteur habitué aux traductions "classiques". Le Dieu de la Source a un nom propre : c’est le "Parent". Évoquant le Jugement et le retour de Jésus, la Source parle de l’"Humain" qui dévoilera un jour le degré d’humanité des humains en ayant comme critère les paroles de Jésus.

Enfin, pour dire le christianisme primitif, Myre fait la distinction entre le nazaréisme, le messianisme et le christianisme :

  • Le nazaréisme, pour désigner la foi de ce réseau de croyants du Nord de la Galilée et du Sud de la Syrie, à l’intention de qui écrivaient les rédacteurs de la Source ;
  • Le messianisme, pour traduire les expressions de l’église de Jérusalem, expressions centrées sur l’idéologie davidique et l’importance centrale d’un messie ;
  • Le christianisme, version grecque du messianisme judéen.

En guise de conclusion, je voudrais relever ces paroles de Myre, qui ont la force d’un martèlement :

  • "Parler de Jésus aujourd’hui, c’est découvrir un monde aussi pourri que le sien, une religion aussi loin de son Parent que la sienne, des pauvres aussi opprimés qu’à son époque, des grands aussi insensibles et déshumanisés qu’en son temps"
  • "Parler de Jésus aujourd’hui, c’est rencontrer en soi une colère qui ne se calme pas, des trésors de tendresse et une espérance indéfectible que rien de ce qui arrive ne restera caché"
  • "Parler de Jésus aujourd’hui, c’est rencontrer des regards noirs de refus et découvrir des sœurs et frères humains émouvants de compassion"
  • "Parler de Jésus aujourd’hui, c’est dire sa conviction qu’un jour tout sera découvert, tout sera dévoilé, tous seront vus et se verront comme ils sont". (p.58)

Je fais mienne cette ultime méditation de l’auteur:

"Peut-être le temps est-il venu de laisser dieu aux autres et de permettre à nos vies de tracer les traits du Parent suivant les lignes dessinées par la Source, en se faisant guider par les tout-petits qui apprennent tout de Lui".

Marie-Jeanne De Pauw

(1) Éd. Bayard, Paris, 2012, 298 p. 28 € (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Recensions