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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 14:55
Gérard Bessière Jésus et l'Absolu. (1)
Gérard Bessière
LPC n° 21 / 2013

Dans l'histoire des figures de l'Absolu, Jésus occupe une haute place. L'invocation de son nom donne un coefficient d'absolu aux conduites des hommes: pour lui, on partait à la Croisade, on dévouait son existence dans un Ordre religieux, on vivait selon les rites et la morale de l'Eglise.

On pouvait mourir pour lui: il était plus que la vie. En Jésus, l'homme était emporté par les élans et les exigences de l'Absolu.

Le Dieu d'Israël était sans visage. Jésus, bientôt reconnu Dieu, était aussi un homme. On allait pouvoir scruter les traits humains de Dieu et les traits divins de l'homme accompli. Alors que Yahvé se refusait à toute représentation, Jésus avait laissé à la postérité le souvenir de ses attitudes étonnantes, de ses conduites originales par rapport aux personnes et aux forces sociales de son temps, de ses paroles à jamais vivifiantes. Il serait donc possible de représenter Jésus.

Comme il n'avait pas laissé d'écrits mais des hommes, très vite l'évocation de sa personnalité allait être teintée par les caractères des disciples, les débats auxquels ils seraient mêlés, les conflits qu'ils auraient à affronter. L'histoire de "Jésus après Jésus" présente une galerie infinie de portraits de Christs et de comportements qui se réclament de lui, comme si son destin appelait des suites innombrables d'hommes pour aller vers son accomplissement.

Une meilleure connaissance des groupes chrétiens et des sociétés où ils vécurent, d'une part, l'élucidation progressive par les sciences des sociétés et du psychisme des mécanismes à l'œuvre dans les représentations humaines, d'autre part, se conjuguent pour révéler les "fonctions" des images du Christ : ici le Pantocrator byzantin vient offrir son répondant céleste à l'empereur, là le titre de "Vicaire du Christ" légitime le pouvoir croissant du Pape, ailleurs le Cœur de Jésus sur les drapeaux donne couleur de sang au patriotisme. On a pu remarquer que Jésus "fonctionne", alors même que la référence n'est plus "religieuse". Lorsque Saint-Simon écrit Le nouveau Christianisme, lorsque Fourier se présente comme le prophète "post-curseur", ils attestent, dans le climat désacralisé de leurs visées utopiques, l'importance unique de Jésus: impossible de vouloir refaire le monde sans se référer à se prédécesseur hors pair. On peut en faire à nouveau la constatation en voyant Jésus échapper aujourd'hui au monopole des Eglises pour rallier le domaine public: des tee-shirts des jeunes en rupture sociale aux Christs de théâtre ou du cinéma, de l'œuvre de W.Reich aux pages de Garaudy, les retours de Jésus dressent eux aussi l'image étrange et inépuisable d'un être qui semble faire face, seul, à l'histoire qui l'a suivi.

Qu'il soit célébré dans le culte comme le vainqueur de toute mort ou perçu comme le Rénovateur radical de la vie des hommes, Jésus demeure le vis à-vis absolu de l'humanité à laquelle il a fourni le calendrier de son ère et l'horizon de ses aspirations les plus hautes. Mais sous sa bannière, que de drames séculaires, que d'ambiguïtés persistantes !

Notre époque de lucidité inquiète et soupçonneuse se pose la question: à quel absolu Jésus donne-t-il sa caution ? Le prend-on en vérité comme guide et premier de cordée ou l'''utilise"-t-on, sans grand souci de la cohérence entre ce qu'il fut et ce que l'on a fait de lui ?

Il y a des absolus douteux, que le temps a démasqués. Le pouvoir absolu, fût-il de droit divin, s'exerçait au profit de groupes sociaux restreints. Les absolus moraux s'accommodent parfois de tolérances étranges: ainsi du refus de toute atteinte à la vie qui s'étonnait à peine des guerres lointaines. La critique des idéologies a montré que bien des concepts généraux et généreux prêtent leur grandiloquence à des besoins collectifs, à des intérêts de groupe, à des nécessités sociales: dans les profondeurs des nations et des civilisations, une alchimie efficace est à l'œuvre qui sublime dans les consciences les fermentations souterraines inavouables. Un exemple: le Christ andalou, à chaque Semaine Sainte, invitait à la résignation, depuis des siècles, un peuple opprimé. Il lui offrait le reflet sacralisé de sa condition douloureuse; il servait la domination des puissants.

Mais, nous l'avons observé, la contestation sociale, la révolte même, peut aussi trouver en Jésus un modèle dynamisant. En 1848, en France, comme au XVIème siècle dans l'Allemagne de Thomas Münzer, ou au Mexique avec l'aventure des Cristeros au XXéme siècle, Jésus se fait révolutionnaire. Durant ces dernières décennies, on l'a vu offrir, à des groupes de jeunes, une figure réceptrice de tous leurs rêves. Les variations de la météorologie politique le font tour à tour le pilier de la "civilisation chrétienne", le libérateur des peuples, le doux anarchiste non-violent.

"Jésus est infiniment élastique" disait une étudiante de Rennes. Impossible de ne pas penser que l'inconscient individuel ou collectif, plus encore que la réflexion et les intentions, jouent de lui, à des fins mobilisatrices mêlées. Pourquoi porte-t-il à l'incandescence tout ce qu'il touche ou qu'on lui fait toucher ?

La question devient plus abrupte encore quand on constate que l'effet est obtenu pratiquement par l'utilisation du seul nom de Jésus, sans grand souci d'avoir une connaissance fine de ce qu'il fut. Tout se passe comme si l'on faisait intervenir un " Monsieur X" de l'Absolu. On pourra lui faire couvrir des entreprises opposées, sans chercher à voir si Jésus aurait aimé les croisades, s'il aurait accepté la violence révolutionnaire, etc… Si référence est faite à une attitude ou à une parole de Jésus dans l'Evangile, c'est souvent sans grand souci du contexte et des données historiques, en tirant le texte à soi. Que n'a-t-on pas fait dire à des versets comme le fameux: "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu"? Les Eglises elles-mêmes, en se présentant comme les interprètes authentiques des Ecritures, ont bien des fois déployé dans des directions divergentes ces "variations" qui se référaient en réalité aux nécessités conjoncturelles de l'argumentation.

Jésus serait-il indéfiniment malléable ? Une meilleure connaissance des origines et l'étude renouvelée de la silhouette de Jésus, dont les traits apparaissent à travers les premiers écrits chrétiens, permettent de répondre : non. Celui qui cherche avec sérieux la manière dont Jésus se situa dans les convulsions de son peuple, au cœur des débats de son temps, face à Dieu, sait que Jésus ne peut pas revêtir indistinctement les livrées de toutes les causes. Il sait aussi que Jésus laisse ouvert devant l'homme le champ de sa liberté responsable et qu'il en accroît l'étendue. Son regard a "relativisé" toutes sortes de réalités sacrées: le pouvoir, le sabbat, le Temple, la Loi, la Morale…Comment a-t-on pu conduire Jésus à leur rendre un "absolu" qu'il avait ébranlé ?

On peut se demander si le coefficient d'absolu véhiculé par le nom de Jésus ne tient pas à la "divinité" du Christ, aux conceptions que l'on s'en est faites et aux attitudes profondes ainsi provoquées jusque chez ceux qui ne confessent plus le Credo de la foi.

L'ouvrage de Grabar sur Le premier art chrétien nous a déjà fait constater à quel point les œuvres primitives où s'exprime la foi sont tributaires de l'art antique, comme une espèce à l'intérieur d'un genre. On pourrait en dire autant de la théologie et du vocabulaire chrétiens. Ils sont nés vieux. Ils étaient réemployés. Etaient-il assez neufs pour le vin nouveau ? N'étaient-ils pas des tentatives de traduire qui trahissaient aussi ? En rangeant la nouveauté de Jésus - de ses actes, de sa parole, de son être - dans des catégories empruntées, ne désamorçaient-ils pas l'explosif redoutable de l'Evangile pour les sociétés ? Les instruments de culte et de la pensée philosophique et religieuse ne tendaient-ils pas à mettre Jésus à distance d'adoration pour l'installer dans la marge sacrale de la vie et l'empêcher par là-même de la bouleverser?

Si Jésus est Dieu, tout le mystère inépuisable de Dieu surgit avec lui dans les remous de l'histoire. Il va bousculer toutes les idoles et les dieux à jamais. Il ne sera pas possible de dire "Jésus est Dieu" sans éprouver le vertige, car Dieu n'est pas concevable ni maîtrisable. Les exigences de la théologie négative demeurent lorsqu'on appelle Jésus: Dieu.

Mais pourquoi la hâte des croyants à redire cette affirmation, comme si l'on voulait que l'Absolu soit si vite Résolu ? En réalité, la référence absolutisante s'efforce souvent d'"occulter" l'Absolu et de s'en préserver, car elle veut en disposer, le manipuler, le rendre socialement opérationnel, le lier à une cause particulière, lui, le Dé-lié , l'In-fini.

Peut-on passer ainsi à l'intérieur de Dieu et disposer de lui? Et comment procéder à l'identification de Dieu ? Qui peut faire la vérification de l'identité ? Le passé nous apprend les mésaventures de ces identifications: le tonnerre, le soleil, la mort, etc. ont été dieux et les progrès du savoir et du pouvoir ont transformé en musées les panthéons. Si l'on en sait un jour davantage sur la fabrication obscure des dieux, cessera-t-on de croire en Dieu ? Y perdra-t-on le sens de l'Absolu ? Le débat avec les Juifs et les Musulmans rappelle au respect vertigineux de l'Absolu de Dieu. Et l'incroyance fait constater les anachronismes et les paresses d'une pensée chrétienne attardée qui n'est plus révélatrice pour les esprits de ce temps.

Il faut renoncer à utiliser Jésus pour orchestrer nos entreprises, résorber nos doutes, clôturer les abîmes de l'univers. Il faut alors laisser l'absolu délier nos peurs et nos suffisances. C'est bien cet élan troublant qui courait à travers l'être et les comportements de Jésus. Il est "hors de sens", disait-on. Jamais résolu, son mystère absolu ne sera jamais tout à fait à l'aise dans les mots, il bousculera toujours les rites, il happera les vies. La référence à Jésus est souvent exténuée, passagère. On lui fait supporter nos absolus pipés pour éviter d'affronter l'Absolu.

Les affirmations et les explications du passé ne véhiculent guère que les vêtements ajustés par telle ou telle époque à sa foi : ils deviennent insignifiants pour nos contemporains qui ne sont pas des archéologues. On attend un nouvel éclat de l'Esprit de Jésus en actes et en paroles. D'ici là, beaucoup d'hommes écoutent seulement le silence de l'amour.

Face à la prodigieuse aventure historique de Jésus, comment ne pas penser aux vers de Rilke:

  • Fais, Seigneur, qu'un homme soit saint et grand
  • Et donne-lui une nuit profonde, infinie
  • Où il ira plus loin qu'on ait jamais été…
  • Fais qu'il parvienne enfin à la maturité,
  • Qu'il soit si vaste que l'univers suffise à peine à le vêtir;
  • Et permets-lui d'être aussi seul qu'une étoile
  • Pour qu'aucun regard ne vienne le surprendre
  • À l'heure où son visage change, bouleversé.

Gérard Bessière

(1) Extrait du livre : "L'arborescence infinie – Jésus entre passé et avenir" (313 pages-18 €) Edition Diabase, collection "Liens et résonance des espaces intérieurs"(2012) (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus