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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 16:31
Alain Dupuis Un musulman, Abdennour Bidar questionne notre "sécularisation"
A propos du livre d'Abdennour Bidar " Comment sortir de la religion " (La découverte)
Alain Dupuis
LPC n° 21 / 2013

Pour mille raisons historiques, politiques et conjoncturelles, l'Islam fait chaque jour plus partie de l'actualité et du quotidien de nos sociétés occidentales, longtemps confortablement retranchées derrière leur triple héritage gréco-latin, judéo-chrétien, puis rationaliste et scientifique.

Mais cette nouvelle rencontre se fait, de part et d'autre, sous le signe de la peur.

Et cette peur, réciproque, est certainement un des symptômes de la crise de civilisation et du choc de cultures que constitue l'universalisation, brutale ou rampante, de notre modèle occidental de société, laïcisée, sécularisée et matérialiste, au cœur de sociétés traditionnelles.

Abdennour Bidar, jeune philosophe français de 41 ans, né à Clermont-Ferrand dans une famille musulmane, est peut-être l'exemple le plus convaincant de l'avenir que peut ouvrir une telle rencontre: il maîtrise parfaitement la culture occidentale, avec ses indéniables avancées, mais aussi ses failles vertigineuses. Il n'a jamais cessé d'approfondir avec la même passion et le même sérieux son héritage musulman. Ce qui lui permet de nous proposer, depuis quelques années, de livre en livre, une lecture renouvelée de l'islam. Outre de nombreux articles (parfois dans Esprit ou Études) on retiendra, en 2004, "Un islam pour notre temps" (Seuil), en 2006, "Self-islam, histoire d'un islam personnel" (Seuil) où il plaide pour une réappropriation personnelle de sa foi, puis en 2010, "L'islam face à la mort de Dieu" (François Bourin), en 2012, "L'islam sans soumission : pour un existentialisme musulman" (A.Michel), et enfin, la même année, abordant plus généralement la question des " religions " en général face à la sécularisation croissante : "Comment sortir de la religion". Il y a dans toute cette (jeune) œuvre une cohérence impressionnante.

Dans ce dernier ouvrage, il s'agit donc pour lui de faire un état des lieux, assez sévère, et de proposer une réorientation du processus de sortie du " religieux " qu'il juge inéluctable, souhaitable, mais mal engagé, à ses yeux.

Un bilan désenchanté et alarmiste.

Dans une première partie de l'ouvrage, l'auteur se félicite du processus philosophique qui, depuis la Renaissance, a conduit la pensée occidentale à s'affranchir peu à peu de la lecture religieuse et dogmatique du monde et de l'homme, au profit de la vision d'un homme autonome et, par sa seule raison, maître du monde matériel, affranchi de tout pouvoir sacré, ajustant le monde à ses besoins, et se donnant ses propres lois.

Mais c'est pour nous avertir aussitôt que ce beau rêve menace sérieusement de tourner au cauchemar : cette conception d'un homme tout-puissant voguant à pleine voile vers un progrès sans fin semble avoir fait son temps, et pourrait bien ne plus être qu'une théorie épuisée aux conséquences ruineuses.

Évoquant tout ce que l'humanité, et en particulier l'Occident, depuis la laïcisation de sa pensée, a pu engendrer de malheurs, de tyrannies, d'injustices, d'exploitations des faibles et de ravages, en usant et abusant de toutes ses nouvelles capacités intellectuelles, scientifiques, technologiques, économiques, l'auteur en vient à penser que l'être humain ne semble avoir remplacé les dieux sur le trône de l'être que pour le pire d'une surpuissance incontrôlable qui écrase tout sur son passage, la nature et les hommes.

Il en vient à asséner : La faillite du concept occidental de sortie de la religion est dans cette catastrophe radicale et abyssale d'une toute-puissance qui ne sert que les appétits démesurés de notre bestialité latente.

Mais, interroge-t-il, les termes mêmes qui ont scandé en Occident l'affranchissement du religieux : "Mort de Dieu", "Fin du sacré", "Désenchantement du monde" ne sont-ils pas, en soi, sinistres et de mauvaise augure ?

Alors, revenir en arrière ?

Dans l'état actuel des choses, beaucoup sont tentés de penser que le processus de sortie de la religion est condamné.

En Occident même, on assiste partout à la résurgence de toutes sortes de mouvements intégristes ou fondamentalistes qui prônent le retour aux sources, aux croyances et aux rituels éprouvés qui donnaient sens au monde et à la vie d'autrefois, en maintenant les hommes dans leur statut de "serviteur" obéissants du divin transcendant. Une certaine mode médiatique ne cesse d'ailleurs d'évoquer un prétendu "retour du religieux".

Quant aux Orients, asiatique (hindouiste, bouddhiste, confucianiste, taoïste) ou islamiste, ils se réfugient dans une posture paresseuse de victimes contaminées par les maux de la modernité occidentale. L'inde est désormais partagée entre une religiosité obscurantiste (…) et une dynamique capitaliste effrénée où se dissout totalement la question du sens de la vie. La Chine (…) a vu ses sagesses laminées par le communisme, et on chercherait en vain les restes de son âme existentielle écrasée par la triple obsession productiviste, nationaliste et consumériste. (…) Quant au monde musulman, il se réfugie dans une posture défensive vis-à-vis de la proposition occidentale de sortie de la religion, n'y opposant que des réactivations toujours plus conservatrices et stériles de sa tradition.

Pour autant, l'auteur est convaincu que le mouvement initié, tant bien que mal, par l'Occident est l'évolution inéluctable, salutaire et irréversible de l'aventure humaine. Il conviendrait donc de comprendre où est l'erreur, et de la corriger, en mobilisant non plus seulement le génie occidental, mais aussi le génie propre à toutes les traditions. Et Abdennour Bidar de poser un principe certainement assez déconcertant pour beaucoup :

"La sortie des religions ne doit pas se faire contre elles mais avec elles !".

Les religions, matrices de l'humanité à naître.

L'auteur ne doute donc pas que les sociétés modernes non religieuses ont une supériorité : le dogmatisme et l'obscurantisme ont laissé la place à un monde fondé sur le dialogue des intelligences et la liberté de conscience. Mais les sociétés religieuses avaient une ambition existentielle incomparablement plus élevée, correspondant bien mieux au potentiel d'être que l'être humain devine au fond de lui-même. Citant Marcel Gauchet, il affirme : Plus nous nous éloignons des époques religieuses, plus nous voyons que la modernité a sous-estimé "leurs fonds insoupçonnés".

Pour lui, les religions et sagesses anciennes, en général, ont été le lieu de la prise de conscience par l'humanité de sa dimension sur-naturelle, de son appartenance, par son intelligence et ses capacités de connaissance, d'invention et d'action, ses désirs infinis, à la dynamique créatrice du monde. Elles ont été le milieu "matriciel" où l'homme a pu prendre conscience, peu à peu, de qui il est réellement. Toutes nos vieilles écritures, affirme-t-il, annoncent qu'il y a dans l'homme un "soi" supérieur au "moi" ordinaire.

Et, évoquant de nouveau Marcel Gauchet, Abdennour Bidar affirme que le christianisme n'est pas seul à être "la religion de la sortie de la religion". Selon lui, toutes les religions, et en particulier les sagesses asiatiques et les monothéismes, si on prend la peine de les comprendre dans le contexte actuel, participent à ce processus. Il suggère même que leur rôle pourrait bien se révéler encore incontournable aussi longtemps que l'homme, devenant chaque jour plus puissant, n'aura pas acquis la "sagesse divine" qui ferait de sa surpuissance un chemin vers toujours plus et toujours mieux de vie pour lui et pour le monde.

La thèse centrale de la pensée d'Abdennour Bidar, à travers toute son œuvre, est que l'islam en particulier, mais toutes les religions en général, annoncent et préparent l'avènement de l'Homme "successeur" de Dieu. C'est-à-dire héritant, en pleine responsabilité, de l'avenir et de l'achèvement de ce monde…

Si la religion ne cède pas, suggère-t-il, c'est que le temps n'est pas venu où l'homme aura suffisamment changé pour apparaître comme un créateur humain digne de remplacer le créateur divin. Tant que l'homme restera le tyran aveugle et suicidaire du monde, le rôle de la religion pourrait bien être de continuer à dénoncer comme une usurpation la nouvelle position de l'humain dans l'être…. Aussi longtemps que l'homme qui s'affirme maître et possesseur de l'univers ne donnera pas de lui-même une autre image, les religions lutteront de toutes leurs forces contre ce dieu parodique, imposteur existentiel.

C'est pourquoi, selon lui, avant de rêver d'éradiquer les religions, il conviendrait plutôt de réinterpréter la totalité du religieux ! En travaillant à partir du Coran et d'autres textes sacrés je me suis aperçu, écrit-il, qu'en demandant à la religion ce qu'elle peut nous dire sur la sortie de la religion, les réponses sont d'une profondeur et d'une fécondité aussi inattendues qu'inouïes. La religion ne demande qu'une chose, qu'on l'interroge sur sa "fin".

Le divin, soutient-il, ne doit plus être nié mais intériorisé comme la possibilité humaine la plus élevée. Il faut passer de Dieu à l'avenir de l'homme.

Intérioriser le divin pour spiritualiser notre sur-puissance.

Notre époque, suggère Bidar, est celle de la descente des dieux dans l'âme et le corps des hommes, non pas, dit-il, comme une divinisation de l'humain, ni une humanisation du divin, mais pour une humanisation de l'humain par actualisation de ses capacités. Et c'est selon lui dans la doctrine même des différentes religions que ce concept se trouve le plus approfondi, notamment dans le christianisme, l'hindouisme et le bouddhisme, avec, respectivement, les thèmes de l'incarnation, de l' Avatâra et du Bodhisatwa.

Ainsi, affirme-t-il, et pour les siècles qui s'ouvrent, nous sommes dans la position de Jésus – Dieu fait homme – qui doit discerner entre les usages de la toute-puissance qui lui est échue (Mt 4, 8-9)… Il nous est demandé, comme à lui, de choisir le meilleur usage de la surpuissance et de la surnature qui sont les nôtres.

Ce qu' Abdennour Bidar entend par "surpuissance", "surnature", ou ailleurs "homme créateur", c'est tout ce qui, depuis quelques siècles, mais surtout actuellement, semble multiplier de manière exponentielle, et sans limite connue ( à l'infini ?), les capacités humaines de connaître, de comprendre et d'agir dans et sur ce monde, sur le temps, l'espace, la matière, le vivant et… sur lui-même. L'"homme créateur", selon Bidar, serait l'homme capable, non seulement d'user de toutes ses facultés, qui sont immenses (surpuissance), mais de n'en user que pour le bien du monde, du vivant, et au service de l'épanouissement et la réalisation maximum du potentiel de chacun.

Or cette toute-puissance fait peur ! Nous avons une expérience si désastreuse de la toute-puissance que la mémoire collective nous souffle de la rejeter comme le mal absolu. Mais, désormais, pense Bidar, nous ne pouvons plus la refuser. Si elle était autrefois une tentation, elle est désormais notre condition.

Aujourd'hui, en fait, on peut considérer que nous disposons déjà largement de tous les moyens intellectuels, matériels, techniques et financiers pour que tout homme en ce monde puisse jouir de conditions de vie dignes et ait accès au plaisir de vivre, au savoir et à la culture sous toutes ses formes. Les seules raisons des désastres criants dont notre monde donne le spectacle sont dans l'absence des choix éthiques nécessaires : la civilisation moderne et contemporaine peut être résumée par une image : une surpuissance fantastique donnée à des enfants qui la transforment en arme de destruction massive.

De quel côté chercher le modèle d'une toute-puissance assumée, maîtrisée, éclairée (…) assez maîtresse d'elle-même pour diriger sa fantastique énergie dans un sens créateur ? Selon l'auteur, nous n'avons qu'une solution : arracher le concept de Dieu à ses usages religieux et nous tourner vers lui, non plus pour le prier et faire comme s'il existait (hors de nous), mais pour nous inspirer de lui comme le seul modèle imaginaire disponible (…) d'une puissance qui serait fécondité, fertilité, enfantement, révélation, prodigalité, générosité, grâce, bonté, amour etc.

Et Abdennour Bidar d'ajouter un peu plus loin cette réflexion qui ne manquera pas de laisser le lecteur chrétien étonné :

Il nous faut assimiler la nature du divin, "avaler", intérioriser ou intégrer sa science ou son art de la toute-puissance. Il nous faut cultiver l'image du Christ telle qu'elle est définie précisément ensemble comme "Puissance de Dieu et sagesse de Dieu" (I Co, 24). Nous devons devenir des théophages, des mangeurs de Dieu.(…) L'eucharistie est l'image clé de notre sortie de la religion. Qu'est-ce que l'eucharistie doit enseigner à l'homme d'aujourd'hui ?

Que pour devenir l'homme "accompli" (suprêmement créateur), la toute-puissance ne suffit pas mais devra être éclairée par la façon dont Jésus en use dans les Évangiles (…) et nous comprendrons pourquoi on dit du Christ qu'il a donné aux hommes "le pouvoir de devenir des Fils de Dieu". Et d'ajouter cette extraordinaire formule :

"Les dieux ne sont pas les maîtres de l'homme, ils sont le nom de son avenir"

En guise d'épilogue…et d'ouverture…

Dans une dernière partie, où il nous invite à "mettre fin au gaspillage" actuel "de notre surpuissance" et à "convertir notre surpuissance en surnature créatrice", l'auteur tend à montrer que, désormais, concernant l'humanité, la capacité à pourvoir à ses besoins ne la rend dépendante que d'elle-même. Plus rien ne peut s'opposer à elle. Ni transcendance, ni fatalité.

Nous n'appartenons plus, écrit-il, au même stade d'évolution que les générations passées dont nous avons conservé la mémoire. Nous sommes devenus les dieux dont elles avaient l'image pour horizon.

Voilà en quel sens un autre monde est possible… (…) Un changement radical de la société est possible à cause de la mutation de la condition humaine qui a lieu sous nos yeux.

Il va même jusqu'à imaginer, non sans une anticipation quelque peu audacieuse, que notre évolution entre dans une phase qui, à terme, peut permettre à l'être humain de s'affranchir de toute dépendance subie ou aliénée à une extériorité – pouvoir, matière, espace, temps, lois physiques, univers, etc.

Même s'il est conscient que ces spéculations peuvent le faire taxer par les gens « raisonnables » de prophétisme fou et d'illuminisme incontrôlé…qu'est-ce qui nous autoriserait, au train où vont déjà les choses, à affirmer qu'à terme, il se trompe ?

Quant au fond, tout le long de ce travail, deux passages de nos textes fondateurs n'ont cessé de me trotter dans la tête :
"Moi j'avais dit : "vous êtes des dieux, des fils du Très-haut, vous tous !" Ps. 82,6
et l'usage qu'en fait le rédacteur du IV ème évangile en mettant dans la bouche de Jésus reprenant ces propos :
"N'est-il pas écrit dans votre Loi : "J'ai dit : vous êtes des dieux ?" (Jn 10,34-39)

La Loi appelle donc des dieux ceux à qui la parole de Dieu s'adressait… et affirmant que la filiation divine consiste à "faire les œuvres de Dieu", ce qui établit que celui qui agit ainsi est "en Dieu" et "Dieu en lui"…

Je ne puis m'empêcher de penser que ces textes de notre tradition (et bien d'autres) entrent en résonance évidente avec les intuitions du musulman Abdennour Bidar.

Par ailleurs, en même temps que je travaillais à ce texte, je suis tombé sur un commentaire de la parabole des talents (Mt 25, 14-30) par la psychanalyste Marie Balmary, dont je ne résiste pas à vous livrer cet extrait, en guise de conclusion :

"Voici ce que nous avons fini par lire. Cet homme quitte son peuple. Avant de disparaître, sans retour prévu, il remet ses biens à ses serviteurs. Il ne les leur confie pas à garder, pour un moment, jusqu'à ce qu'il revienne. Non, il les leur transmet. On emploie ce verbe lorsque, à sa mort, le roi transmet le pouvoir à son fils, il s'agit toujours d'une remise sans reprise….

Sommes-nous en présence d'un dieu dont l'homme est le serviteur, ou un dieu dont l'homme est l'héritier" interroge M.Balmary ? Pour elle, la réponse est claire…

C'est la question ouverte par Abdennour Bidar tout au long de son œuvre : Dieu est mort ? Absent ? Il nous faut désormais, en fils, faire fructifier l' héritage qu'il nous a laissé. Encore nous faut-il le connaître, en vérité….

Alain Dupuis

Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance