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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 15:19
Henri Huysegoms Un prêtre parmi les moines bouddhistes en Thaïlande : Edmond Pezet.
Henri Huysegoms
LPC n° 21 / 2013

Lorsqu'en décembre 2008, Edmond Pezet, un prêtre français originaire du Lot, quitta ce monde, l'écrivain Gérard Bessière, qui l'avait bien connu, souligna l'importance spirituelle de cet homme méconnu :

"On conserve en France et dans l'Eglise, grâce à leurs écrits et à leurs amis, le souvenir des Pères Monchanin et Le Saux qui partirent à la rencontre de l'Hindouïsme. Edmond Pezet fut leur égal, à la rencontre du Boudddhisme, mais sa simplicité, son effacement, son apparence si ordinaire, ont fait que beaucoup sont passés à côté de lui sans voir l'être exceptionnel, le grand spirituel qu'il était, qu'il demeure."

Après son décès, nous nous sommes attelés, mon ami Pierre Liesse et moi-même, à rassembler ses lettres et écrits en vue de leur publication en un volume. Il vient de sortir de presse .(1)

Par l'étude et une vie commune avec des moines bouddhistes en Thaïlande, il a pu faire sienne l'intuition de base du Bouddha. Les valeurs religieuses qu'il a découvertes et exposées dans ses écrits peuvent constituer une précieuse contribution à une approche nouvelle et originale du message de Jésus.

Dès sa jeunesse. Pezet, comme l'appelaient ses intimes, est confronté à des situations très dures. Fils aîné de tout petits agriculteurs qui avaient eu bien de la peine à faire vivre leurs quatre enfants, il mène de front études et travail de la terre jusqu'à la fin de ses études de théologie. Quand il a quinze ans, son père est broyé par un camion devant ses yeux. En 1945, il se trouve incorporé à un corps expéditionnaire envoyé en Indochine. Son unité est engagée dans la contre-guérilla. Il se trouve le témoin impuissant de tortures commises par ses camarades de régiment sur des suspects vietminhs. Suite à cette expérience, il prend la décision de retourner à l'avenir dans cette région, comme missionnaire, pour compenser le mal qu'il a vu causer.

A la fin de l'année 1956, on le trouve dans le Nord-Est de la Thaïlande où il a été envoyé comme membre de la Société des Auxiliaires des Missions. Fidèle aux objectifs de cette société, il se met au service inconditionnel de l'évêque local, mais il se rend rapidement compte d'une pénible réalité.

Les chrétiens adhèrent à "une religion, avec un ciel de rêve, à l'eau de rose au bout, et pour y aboutir infailliblement, des 'trucs', des recettes, des cérémonies, des représentations assorties de force chiffons et fanfreluches, dont on ne voit pas bien la relation de l'un à l'autre" (in Le christianisme dans le N-E de la Thaïlande, 1966.)

Il se dit ahuri de voir la manière d'enseigner la religion aux catéchumènes: on leur demande d'assimiler, par mémorisation de questions et réponses, des affirmations dogmatiques exprimées avec des termes empruntés au sanscrit que personne ne comprend. Cet enseignement inadéquat allait de pair avec une méconnaissance du bouddhisme poussée parfois jusqu'au dédain.

"Les chrétiens ont été soigneusement déracinés de la richesse spirituelle, de l'expérience religieuse de leur race… surtout le clergé ! (tenu de 10 à 27 ans à l'écart de leur peuple). On leur a enseigné à administrer sur le modèle du curé français du siècle passé." (lettre à D., 8 juin 1958.)

Cette situation le peine profondément.

"Mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs, mes neveux, mes nièces, mes cousins du NE du pays thaï, comme je me sens mal à l'aise dans cette religion dont on vous a accoutrés : veste étrangère et étrange, à la fois trop courte et trop longue, comme quelque chose de pas fait pour vous, dont vous vous trouvez affublés et non pas habillés." ( in Le christianisme dans le N-E de la Thaïlande, 1966)

Son évêque, auquel il ouvre son cœur ne voit aucun problème à cette situation et lui conseille de s'habituer, mais pour lui cette situation devient bientôt intenable.

En 1970, la vie de Pezet prend un tournant décisif. Il monte à Bangkok, y apprend le sanscrit et le bouddhisme au niveau universitaire et loge pendant trois ans chez un bonze qu'il aide à rédiger des introductions sur le bouddhisme pour les étrangers. Là, il découvre un monde d'une richesse spirituelle qu'il ne soupçonnait pas. Ce qu'il apprend, ce n'est pas une doctrine nouvelle présentée comme vérité absolue, car le bouddhisme ne caractérise pas ainsi ses discours, mais une "doctrine" qui s'exprime exclusivement en valeurs existentielles, destinées non à être "sues", mais vécues. Le bouddhisme, par exemple, ne traite pas de la transcendance, car il ne s'engage pas dans des débats spéculatifs. Pour celui-ci, cette transcendance ne peut être perçue que dans la profondeur de l'immanence.

Dans une lettre de cette époque, il note que son évêque l'avait mis en garde de ne pas se laisser convertir, mais il ajoute :

"Oui,'bouddhiste' je le suis, comme je suis Thaï de cœur, comme 'eux', et je ne le deviendrai pas plus… mais je sais ce que j'entends par là : et je n'en suis que plus consciemment au Christ. Je sais que la sagesse de Bouddha n'est pas hors de l'Esprit du Christ comme toute richesse spirituelle humaine… Je crois même qu'un bouddhiste chrétien doit en exploitant les intuitions de Bouddha (et de l'Inde) trouver de nouveaux trésors dans le message du Christ" (lettre à B, 14 mai 1970.)

A partir de 1972, Pezet se met à rédiger une série d'articles. Les plus représentatifs d'entre eux peuvent être trouvés dans le volume que nous présentons ici. Les articles rédigés à partir de la fin de l'année 1973 sont particulièrement signifiants, car il y parle en connaissance de cause.

Ils sont le fruit d'une vie nourrie de méditation que Pezet a menée avec les "moines de la forêt". Ceux-ci observent en toute fidélité les conseils exigeants du Bouddha. Pezet veut faire découvrir par ses écrits ce bouddhisme radical bien différent de celui que l'on trouve dans les temples richement ornés de la capitale où peuvent se rencontrer des bonzes nantis et des fidèles attachés à une piété sentimentale à fond de croyances animistes.

Fin 1976, des chrétiens lui construisent une paillotte à l'orée de leur village. Ils ont ainsi retrouvé une pratique traditionnelle d'accueil d'un moine de la forêt.

"Voilà qu'il m'est arrivé ce que je n'osais vraiment pas espérer. […] C'est inouï qu'ils aient ainsi retrouvé l'atavisme bouddhiste (que je croyais à jamais perdu pour eux) de la communauté des fidèles 'maîtres de maison' qui fondent eux-mêmes 'leur' monastère pour un moine de leur choix, qui a accepté leur invitation, et qui devient 'leu' moine, en attendant que viennent des volontaires comme disciples former la communauté monastique." (in Le christianisme dans le N-E de la Thaïlande, 1966.)

Pezet considérait, comme condition d'une Eglise thaïlandaise bien enracinée et attrayante pour leurs compatriotes, une reconnaissance de l'importance d'une vie contemplative. Mais quand il mena une telle vie, il ne trouva pas de compréhension de la part de ses supérieurs. Finalement, c'est le cardinal de Bangkok qui lui signifie un "cessat". Il n'a plus qu'à quitter le pays. A partir de 1989, il mène une vie rude et dépouillée de curé dans un village de sa région d'origine et, en 2004, se retire dans une maison de retraite.

Dégageons à présent les grandes lignes de la voie bouddhiste telles que Pezet les a présentées dans ses écrits et qu'on peut trouver dans le livre. Il s'attache d'abord à dissiper les malentendus et faire pressentir à quel enrichissement peut contribuer cette voie pour raffermir notre fidélité à la voie de Jésus.

Beaucoup qualifient souvent le bouddhisme de sagesse et non de religion, car on n'y affirme pas l'existence d'un Être supérieur. Pezet explique que les bouddhistes refusent le terme de religion pour qualifier le bouddhisme car ils voient ce qui s'enseigne dans les autres religions: des "vérités" qu'il "faut" croire, "un Dieu, que l'auditeur comprend comme individualisé avec un psychisme comme le nôtre, et une âme qui peut se détacher du corps, en emportant le psychisme" […] Cela ne peut que [leur] faire l'effet d'un retour à la religion populaire qui 'sait des choses'" (in Le bouddhisme est-il une religion ?, inédit, 1971.)

Pour le bouddhiste qui connaît la "doctrine", les discours sur Dieu relèvent de l'anthropomorphisme, un procédé de langage, peut-être utile comme accessoire pédagogique avec des débutants, mais ne touchant pas à l'essentiel. Ne pas affirmer l'existence de Dieu, ni évoquer la "Source de notre être", par exemple, peut nous sembler faire preuve de matérialisme, mais Pezet nous met en garde :

"Remarque de départ : non religieux n'équivaut pas à irreligieux ; non théiste n'équivaut pas à athée ; non religieux, ou non théiste, n'équivalent pas à matérialiste. La Voie de réalisation spirituelle du Bouddha n'est pas théiste : cela est affirmé assez explicitement pour que personne n'en doute. [Elle] refuse d'objectiver le point d'arrivée de la Voie, ou ce qui est rejoint au terme de la Voie. La Voie est définie, non par l'objet poursuivi, mais par la qualité de l'existentiel qui est vécu. […]. Le problème n'est pas: quel est ou qui est l'Être Absolu à rejoindre? Mais quelle est l'attitude absolue, l'attitude intérieure suprême? Et il la définit comme la non-absolutisation du soi, la désappropriation de soi : l'attitude idéale, l'attitude "correcte" de l'homme est: Kénosis, renoncement !" (in Place du monachisme chrétien dans l'Église en Thaïlande, 1974.)

Celui qui tente de définir l'existence d'un Être Suprême pose cet Être comme un objet en face d'un moi. Or, le bouddhisme dénonce ce dualisme. L'absolu ne peut être posé comme objet et le moi qu'on affirme est illusoire. Une autre précision importante est nécessaire. Le bouddhisme, en parlant du "non-soi", ne nie pas la personnalité.

"Le bouddhisme le plus radical, non théiste,'Voie du Non Soi', du 'Vide', qui paraît évacuer toute valeur 'personnelle', au moins théoriquement, en fait ne vise à 'vider' que l'attachement, indu, égocentrique, à son propre 'soi' individuel, particulier, érigé en valeur absolue. Les valeurs de ce que nous appelons 'la personne' sont désignées comme 'Non Soi'. Ce n'est pas à entendre comme la négation ou le reniement de 'Soi' mais c'est la conversion du soi individuel, son retournement. C'est la négation de l'égocentrisme, la kénose, le 'Vide', (An-Atta)." (in Les religions… celles des autres et la nôtre, 1992.)

Une méditation pratiquée comme dialogue devrait pouvoir déboucher dans la contemplation. Elle seule permet de dépasser une vue dualiste de la réalité. Ce n'est que par la pratique fidèle d'une méditation qui ne s'attache à aucune pensée, même la plus noble, qu'on peut découvrir la réalité nue dans son mystère. C'est à cet approfondissement dans l'intériorité que devrait aboutir le dialogue avec un Tu, suprême interlocuteur du je.

Cette voie de l'immanence, Saint Augustin l'appelait "Dieu en moi plus moi-même que moi". Devenu un avec le fond de son être, on peut revenir, comme Moïse, de sa "nuée d'inconnaissance", transfiguré à son insu.

"Le spirituel a assisté, stupéfait, à un dévoilement. Il lui a été donné de voir, soudain, la vérité (le sens) des choses de la Vie. Après cela, on ne peut plus être comme avant. Et pourtant, si. Tout est pareil, car le 'spirituel' n'est pas un être à part […] L'Absolu garde son mystère entier. Ce qu'il donne de voir, c'est le sens des choses, leur Sens Ultime, leur Vérité Ultime pour nous. C'est le Sens de l'Absolu vécu par nous. Faire l'Absolu dans notre vie, c'est cela la Voie. […] C'est déjà vivre le Divin, dans son reflet existentiel vécu par nous en imitation, qui est participation ; c'est tout ce qui peut être réalisé maintenant. Mais n'est-ce pas déjà assez? […] Quel que soit le mot employé pour dire l'Indicible, l'Indicible n'est pas dit. Au-dessus de tout nom ! Sachant cela, il n'est pas illégitime de parler comme la Bible ou le Christ lui-même, anthropomorphiquement, de Dieu, si c'est humblement, sans présomption, conscients de nos limites. La foi est toujours humble ; c'est la spéculation rationnelle qui est en perpétuelle tentation, sinon tentative, de ne pas l'être" (in Le bouddhisme est-il une religion ?, inédit, 1971.)

Cette dernière citation montre bien à quel point le bouddhisme peut nous aider à nous libérer de notre tendance à absolutiser nos vues. Les croyances profanent le mystère de l'ultime. La purification, le renoncement à soi auquel invitent les bouddhistes peut nous faire percevoir le réel dé-voilé, présent dans la nudité de son mystère, et mener à une fidélité plus humble à la voie tracée par Jésus pour accomplir notre humanité. C'est à cela que nous invite le livre.

Henri Huysegoms

(1) Edmond Pezet, un prêtre parmi les moines bouddhistes en Thaïlande, Bruxelles, Société des Auxiliaires des Missions, 2012, 373 pages. Prix : 20 € + frais de port (4,42 € pour la Belgique, 11,07 € pour l'Europe et 17,65 € pour le reste du monde) au compte BE35 2100 9398 1837 de la SAM asbl, chaussée de Waterloo, 244, B 1040 Bruxelles. (Code IBAN BE35 2100 9398 1837, BIC : GEBABEBB). Hors Europe, paiement possible par Paypal. Pour toute commande, s'adresser à la SAM (samasbl@skynet.be) et préciser s'il s'agit de la version française ou anglaise. Tél : +32(0)2.5272323. Fax : +32(0)02.5377120. Voir d'autres écrits d' Edmond Pezet sur le site : www.Edmondpezet.org (retour)
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