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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 13:48
Paul Tallonneau À propos du vocable "Seigneur"
Paul Tallonneau
LPC n° 27 / 2014

C'est avec beaucoup d'intérêt que, suivant les conseils de "LPC", je me suis procuré le livre "Jésus pour le XXI siècle" de John Shelby Spong.

Une chose cependant me consterne qui me semble mériter d'être souligné, c'est l'emploi, répété par l'auteur pour parler de Jésus, du vocable " Seigneur" alors qu'il récuse formellement "le monde traditionnel du divin". C'est ainsi que, inexplicablement, il termine son chapitre 23, intitulé "Jésus qui a brisé les préjugés et les stéréotypes "en écrivant que "Jésus devient ainsi la révélation de Dieu. C'est ce Jésus-là que je veux servir et appeler Seigneur". Il y a, me semble-t-il dans l'usage de ces termes, une contradiction qui mérite quelques considérations sous peine de n'être qu'un cliché.

Je dois dire que ce problème de l'emploi du mot "SEIGNEUR" (kurios en grec) n'est pas nouveau pour moi et il y a longtemps que je prends des notes à ce sujet. Permettez-moi de vous en faire part. N'étant pas spécialiste de la sémantique, on voudra bien m'excuser de les présenter à l'avenant.

Seigneur

Ce mot "SEIGNEUR" est répété 70 ou 80 fois pendant la célébration de la messe du dimanche, sans qu'on sache d'ailleurs si c'est à Dieu qu'on s'adresse ou à son Christ.

Différence oiseuse ? St Paul lui-même l'a faite, qui distingue dans 1Rom-7 "Dieu le Père et le Seigneur Jésus". Il n'est donc pas inutile de se poser la question.

Si c'est à Dieu, l'appellation ne convient pas vraiment. Jésus lui-même ne dit-il pas : "Ce n'est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur qui entrera dans le royaume des cieux". Et ne nous invite-t-il pas à appeler Dieu : Père ?

Si c'est à Jésus, l'appellation peut paraître fondée. Les multiples fois qu'elle est utilisée pour désigner Jésus dans les textes scripturaires pourraient l'autoriser. Il faut donc les examiner.

Les Évangiles

Marc n'emploie pas ce vocable à propos de Jésus. Sauf deux fois en 16,19-20, des versets que tous les spécialistes considèrent comme des ajouts tardifs.

Matthieu utilise Kurios, mais aussi Didaskalos (enseignant) tous deux parfois traduits par Maître. C'est lui qui rapporte la phrase citée plus haut : "Ce n'est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur…" Il l'utilise aussi en 27,63 lorsque les grands prêtres et les pharisiens s'adressent à Pilate : "Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit…".

Luc fait dire à Jésus : "Pourquoi m'appelez-vous, Seigneur, Seigneur, …"(6,46). Par contre, racontant l'épisode de la veuve de Naïm, il dira (7,23) : "Le Seigneur eut pitié d'elle". Dans une note, la Bible de Jérusalem précise qu'il s'agit de la première apparition dans le récit évangélique de ce titre appliqué à Jésus et jusque-là jalousement réservé à Yahvé.

Jean écrira, relatant l'apparition de Jésus à Thomas, que ce dernier s'écria : "Mon Seigneur et mon Dieu". Au chapitre 20,11-18, on trouve deux fois le mot dans la bouche de Marie-Madeleine lorsqu'elle répond à l'ange : "On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l'a mis" et lorsqu'elle croit avoir affaire au jardinier elle l'interpelle : "Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté dis- moi où tu l'as mis…" Ainsi donc le terme pouvait désigner aussi bien son maître et ami qu'un jardinier inconnu.

Les Actes des Apôtres

Ces pages, dont on sait que le rédacteur fut Luc, emploient le mot plus souvent pour parler de Jésus : (5-14) : "[…] S'adjoignait à la communauté qui croyait au Seigneur", (18-8) : "Crispus de la Synagogue crut au Seigneur…". Les Actes mettent également le mot dans la bouche de Pierre et de Paul.

Pierre : (2-21) "Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé; (2-36) "Dieu l'a fait Seigneur et Christ celui que vous avez crucifié."

Paul : (16-32) "Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé." ; (20-21) "J'adjurais Juifs et Grecs de croire en notre Seigneur Jésus-Christ." ; (14-23) "Ils confièrent leurs prières au Seigneur". Cette dernière phrase est explicite : on ne prie pas Jésus, on lui confie seulement les prières que l'on fait à Dieu.

Les Épitres

Les auteurs de ces lettres utilisent rarement le terme. Sauf Paul, qui l'emploie 190 fois. Mais on a vu comment l'entendait Paul : (1Rom-7) "À vous grâce et paix de par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus-Christ" ou (2Phil-2 à11) "Que toute langue proclame de Jésus-Christ qu'il est Seigneur à la gloire de Dieu le Père". En l'employant, Paul voulait-il signifier que, pour lui, Jésus comptait plus que le Dieu tout-puissant ?

L'Apocalypse

Le signataire de cet écrit emploie aussi le mot à deux reprises : (19-16) "Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse, Roi des rois, Seigneur des seigneurs…" et (22-20) "Oh oui, viens, Seigneur Jésus…" Cette supplication, ajoute la Bible de Jérusalem, c'est le "Marana tha" que l'on répétait au cours des liturgies pour exprimer l'attente impatiente de la Parousie.

Origine du mot

Tout ce qu'on a relevé jusqu'ici à propos de la dénomination "Seigneur" laisse supposer que le terme est la traduction du mot "kurios" employé par les premiers chrétiens, mais quel était le sens exact du terme originel ?

Le mot grec KURIOS est polysémique et désigne généralement celui qui a autorité ou plein pouvoir. Il s'agit donc du chef de famille, du maître de maison, des esclaves ou des domestiques, du souverain, de l'empereur. Pour les juifs hellénisés, c'est la traduction de l'hébreu "Adonaï" transposition du tétragramme imprononçable désignant le Dieu tout-puissant. Pour les romains, c'était surtout l'Empereur.

Qu'on me permette d'évoquer aussi les deux expressions employées dans la version latine du Nouveau Testament pour désigner Jésus ou Dieu : SENIOR et DOMINUS qu'on a abusivement traduits par "Seigneur"

Senior

Le mot "seigneur " est d'origine latine. Il vient de "senior" qui est une forme comparative de "senex" qui signifie "vieux". Senior veut donc dire "plus vieux", "l'aîné" (prototocos en grec).

Paul l'utilise en Romains 8, 28-30 : "Les hommes sont appelés, selon le dessein de l'Amour de Dieu, à être l'image de son Fils, pour faire de ce fils l'Aîné d'une multitude de frères"

Le mot désignait à Rome quelqu'un de particulièrement distingué en raison de son âge ou de son comportement. En France, c'est un terme qu'on trouve en 1080 dans "la Chanson de Roland" sous la forme "Seigneur". Nous sommes là au Moyen-Âge à une époque où l'Église est la seule puissance politique et culturelle, il ne faut donc pas s'étonner de trouver le même mot pour désigner les chefs féodaux, les papes et les évêques, Jésus, et Dieu lui-même ! Seigneur est donc en définitive, à cette époque, un terme de respect dû à une autorité. Le mot est resté mais, depuis dix siècles, il a subi un certain nombre d'avatars qui en ont altéré le sens et est devenu au fil des ans : Sire… Messire… Sieur … Monsieur… Monseigneur…

À force de servir à ennoblir les puissants (Sire le Roi, monsieur Frère du Roi, Messire Dieu, Le seigneur et maître de l'épouse ou Dieu Seigneur époux de l'âme chrétienne) le mot est devenu très ambigu, sinon insignifiant, à moins qu'il n'évoque des significations peu plaisantes, ironiques ou péjoratives. Le moindre reproche qui puisse lui être fait est d'être le symbole de relations féodales dépassées sinon honnies et de prendre la place de la formule enseignée par Jésus : Abba-Père.

Dominus

Traduction latine de Kurios, le mot a connu la même évolution. Le mot "domus", l'origine de "dominus", était la maison familiale. Le terme a très vite donné "dominer, domination" qui qualifie le possesseur, le propriétaire. D'une définition familiale respectueuse on est arrivé à une définition juridique privilégiant l'Autorité aux dépens de l'Amour.

Au 21ième siècle, est-ce vraiment une Bonne Nouvelle d'appeler "Seigneur" un père ou un aîné, Jésus ou Dieu ?

Paul Tallonneau

Published by Libre pensée chrétienne - dans Actualisation biblique