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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 12:25
Harold S. Kushner Un homme appelé Job.
Harold S. Kushner
LPC n° 27 / 2014

Harold S. Kushner est né à Brooklyn en 1935. Eminent rabbin aligné avec l'aile progressiste du judaïsme conservateur. Diplômé de l'Université de Columbia et de l'Université hébraïque de Jérusalem, il a enseigné à l'Université Clark au Massachusetts et à l'école rabbinique de la Jewish Theological Seminary. Quand il a eu la douleur de perdre son fils de 14 ans, il a cherché des réponses à ses questions dans les livres de théologie, auprès de ses maîtres et amis. Son livre : "Pourquoi le malheur frappe ceux qui ne le méritent pas"(1981 Ed.Sand/Primeur) est le fruit de ses réflexions. En voici un extrait.

ll y a environ deux mille cinq cents ans, vivait un homme dont nous ne saurons jamais le nom, mais qui a depuis enrichi énormément la vie et l'esprit des humains. Cet homme sensible voyait de braves gens tomber malades et mourir partout autour de lui alors que des gens orgueilleux et égoïstes prospéraient. Il avait fait l'apprentissage de toutes les façons sages, pieuses et savantes de voir la vie, et il en était aussi insatisfait que nous le sommes aujourd'hui. Comme il était exceptionnellement doué et possédait une solide culture littéraire, il écrivit un long poème philosophique pour tenter d'expliquer pourquoi Dieu laisse survenir des malheurs aux braves gens. Ce poème apparaît dans la Bible sous le titre du Livre de Job.

J'ai toujours été fasciné par le Livre de Job ; je l'ai étudié, lu et relu, et je l'ai enseigné un grand nombre de fois. C'est un livre difficile à comprendre, un livre profond et magnifique sur le plus crucial des sujets : pourquoi Dieu laisse-t-il souffrir des personnes qui sont bonnes ? L'argumentation de l'auteur est difficile à suivre parce que, à travers certains personnages, il présente des vues qu'il n'accepte probablement pas lui-même, et parce que le texte est écrit dans un hébreu châtié qui, des milliers d'années plus tard, est souvent difficile à traduire. Si vous comparez deux traductions du Livre de Job, vous pouvez vous demander si ce sont des traductions du même livre. Un des vers les plus importants peut aussi bien vouloir dire "Je craindrai Dieu" que "Je ne craindrai pas Dieu", et il n'y a aucun moyen de déceler avec certitude l'intention de l'auteur. L'énoncé de foi : "Je sais que mon Sauveur est vivant", peut être aussi compris comme "Je serai sauvé pendant que je suis encore vivant". Mais, de façon générale, le livre est clair et plein de force, et nous pouvons tenter de l'interpréter.

Qui était Job et quel est ce livre qui porte son nom ?

Il y a très longtemps, selon les érudits, il devait exister une histoire traditionnelle très connue, sorte de fable morale portant sur un homme pieux nommé Job, que l'on racontait pour renforcer les sentiments religieux des gens. Job est si bon, si parfait, qu'on s'aperçoit vite qu'il ne s'agit pas d'une personne réelle. Il s'agit d'un conte, dans le style "Il était une fois", racontant la vie d'un brave homme qui a beaucoup souffert.

L'histoire veut qu'un jour Satan se présenta devant Dieu pour l'entretenir de tous les péchés des gens sur terre. Dieu répondit à Satan : "As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n'y en a aucun comme lui sur terre, c'est un homme tout à fait bon qui ne pèche jamais." Et Satan de rétorquer : "Naturellement, Job est pieux et obéissant. Ce n'est pas difficile pour lui, tu l'as comblé de grâces et de richesses. Enlève-lui tout cela et tu verras s'il demeurera encore longtemps ton serviteur obéissant." Dieu accepte de relever le défi de Satan. Sans avertir Job de ses intentions, Dieu détruit sa maison et son bétail, et fait mourir ses enfants. Job est affligé de furoncles par tout le corps et chaque instant devient pour lui une torture physique. Sa femme l'incite à maudire Dieu, même si Dieu doit pour cela le frapper à mort. Il ne peut pas faire pire que ce qu'il lui a déjà fait. Trois amis viennent consoler Job et le pressent aussi d'abandonner sa piété si c'est là toute la récompense qu'elle lui apporte. Mais Job demeure inébranlable dans sa foi. Finalement, Dieu apparaît : Il réprimande les amis pour leurs conseils et récompense Job de sa fidélité. Il lui donne une nouvelle maison, une nouvelle fortune et de nouveaux enfants. Voici la morale de l'histoire : lorsque des temps difficiles surviennent, n'ayez pas la tentation d'abandonner votre foi en Dieu, car il a ses raisons d'agir comme il le fait, et si vous gardez votre foi assez longtemps, il vous dédommagera de vos souffrances.

A travers les générations, bien des gens ont dû entendre cette histoire ; sans doute certains en ont-ils été réconfortés. D'autres en revanche devaient se sentir mortifiés devant leurs doutes et leur apitoiement sur eux-mêmes après avoir entendu l'exemple de Job.

Pour l'auteur c'était un dilemme. En quel Dieu voulait donc nous faire croire cette histoire ? En un Dieu qui tuerait des enfants innocents et imposerait une angoisse insupportable à son serviteur le plus fidèle, afin d'affirmer son point de vue, afin, en avons-nous presque le sentiment, de gagner une gageure contre Satan ? Quelle sorte de religion cette histoire nous impose-t-elle ? Une religion qui se réjouit d'une obéissance aveugle et qui fait un péché de la protestation devant l'injustice ?

L'auteur était tellement perturbé par cette vieille fable pieuse qu'il l'a prise, l'a intervertie et en a fabriqué un poème philosophique où les comportements des personnages sont inversés.

Le Poème de Job dans la Bible

Dans le poème, Job se plaint de Dieu et ce sont ses amis qui soutiennent la théologie conventionnelle : l'idée que "Au juste ne peut échoir aucun malheur." S'efforçant de réconforter Job, ses trois amis lui servent toutes les paroles pieuses traditionnelles. Essentiellement, ils prêchent le point de vue de la fable originale : "Ne perds pas la foi malgré ces calamités !" Nous avons un Père aimant au ciel et il veillera à ce que les bons prospèrent et à ce que les méchants soient punis.

Job, qui a probablement dit ces mêmes paroles un grand nombre de fois à d'autres affligés, se rend compte pour la première fois combien elles sont vides de sens et choquantes. Que voulez-vous dire par : "Il veillera à ce que les bons prospèrent et à ce que les méchants soient punis" ? Dites-vous que je suis méchant et que c'est pour cette raison que ceci m'arrive ? En quoi étais-je si terrible ? Qu'est-ce que j'ai fait de pire que tout ce que vous avez pu faire vous-mêmes pour que je doive subir une telle fatalité ?

Ses amis sont effrayés par ce déchaînement. Ils répondent que personne ne peut s'attendre à ce que Dieu lui dise pourquoi il est puni. Ils affirment que nous pouvons seulement supposer que personne n'est parfait et que Dieu sait ce qu'il fait ; que si nous n'assumons pas cela, le monde devient chaotique et invivable.

Ainsi se poursuit la discussion. Job ne prétend pas être parfait, mais dit avoir essayé, plus que la plupart des gens, de vivre une vie bonne et décente. Comment Dieu peut-il être un Dieu d'amour s'il épie constamment les gens, prêt à sauter sur la moindre imperfection et à l'utiliser pour justifier sa punition ? Comment Dieu peut-il être un Dieu juste si tant de méchants ne sont pas punis aussi sévèrement que Job ?

Le ton monte. Job devient agressif. Ses amis lui disent : "Job, tu nous as trompés. Tu nous as donné l'impression que tu étais aussi religieux et pieux que nous le sommes. Mais maintenant, nous voyons comment tu jettes la religion par-dessus bord aussitôt que quelque chose de désagréable t'arrive. Tu es orgueilleux, arrogant, impatient et blasphématoire. Pas besoin de se demander pourquoi Dieu te fait cela. Cela prouve seulement notre point de vue : les humains peuvent se tromper en se demandant qui est un saint et qui est un pécheur, mais tu ne peux pas tromper Dieu."

Après trois cycles de dialogues où nous entendons alternativement Job énumérer ses plaintes et ses amis défendre Dieu, le livre atteint son paroxysme.

L'auteur permet à Job de faire appel à un principe du droit criminel biblique : si un homme est accusé sans preuve d'avoir mal agi, il peut prêter serment en jurant de son innocence. A ce moment, l'accusateur doit en arriver à une preuve évidente contre lui ou abandonner les charges. Dans un long et éloquent énoncé aux chapitres 29 et 30 Job jure qu'il est innocent. Il affirme qu'il n'a jamais négligé les pauvres, jamais pris quelque chose qui ne lui appartienne, ne s'est jamais vanté de sa fortune ou réjoui du malheur de son ennemi. Il met Dieu au défi d'apparaître avec une preuve contre lui ou d'admettre qu'il est juste et qu'il a souffert à tort. Et Dieu apparaît. (Ch. 38 à 41)

S'élève ensuite un terrible coup de vent venant du désert, et Dieu répond à Job dans cette tornade. Le cas de Job est si violent, son défi est si grand, que Dieu arrive sur terre pour lui répondre. Mais la réponse de Dieu est difficile à comprendre. Il ne parle pas du tout du cas de Job et il ne détaille pas ses péchés pour expliquer sa souffrance.

Au lieu de cela, il demande à Job, en fait, ce qu'il sait sur la façon de gouverner le monde :

  • Parle si ton savoir est éclairé, où étais-tu quand je fondais la terre ?
  • Qui en fixa les mesures, le sais-tu ? Et qui tendit sur elle le cordeau ?…
  • Qui enferma la mer à deux battants… quand je découpai pour elle sa limite…
  • Tu n'iras pas plus loin, lui dis-je…
  • Es-tu parvenu jusqu'aux dépôts de neige ? As-tu vu les réserves de grêle ? …
  • Sais-tu comment les bouquetins font leurs petits ?… Donnes-tu au cheval la bravoure ?
  • Est-ce sur ton conseil que le faucon prend son vol ? (Job, 38-39)

Et alors, un Job très différent répond : "Je ne suis rien. Que puis-je te répondre. Je mets ma main dans ma bouche. J'ai déjà trop parlé ; je vais maintenant me taire." (Job 40,4-5)

Le Livre de Job est probablement la discussion la plus extraordinaire, la plus complète, la plus profonde jamais écrite sur la souffrance survenant aux honnêtes gens. Une partie de sa grandeur réside dans le fait que l'auteur relate scrupuleusement tous les points de vue, même ceux avec lesquels il n'est manifestement pas d'accord. Même si ses sympathies vont clairement à Job, il s'assure que le discours des amis est aussi soigneusement rendu que les paroles de Job. Le tout forme un morceau de grande littérature, mais dont le message reste difficile à comprendre. Quand Dieu dit : "Comment oses-tu me défier sur ma façon de mener le monde ? ", est-ce le dernier mot sur la question ou n'est-ce qu'une paraphrase de plus sur la piété conventionnelle de l'époque ?

Pour essayer de comprendre le livre et la réponse qu'il propose, considérons trois propositions que chacun voudrait bien être capable de croire :

  • A. Dieu est tout-puissant, et il est la cause de tout ce qui arrive dans le monde. Rien n'arrive qu'il n'ait pas voulu.
  • B. Dieu est juste et loyal, et il veut que les gens obtiennent ce qu'ils méritent, de sorte que les bons prospèrent et que les méchants soient punis.
  • C. Job est une bonne personne.

Aussi longtemps que Job est fortuné et en bonne santé, nous pouvons croire aux trois propositions en même temps, sans difficulté. Lorsque Job commence à souffrir, lorsqu'il perd ses biens, sa famille et sa santé, nous avons un problème. Nous ne pouvons plus donner un sens aux trois propositions ensemble. Nous ne pouvons plus en accepter que deux et nous devons nier la troisième.

Si Dieu est à la fois juste et puissant, Job doit alors être un pêcheur qui mérite ce qui lui arrive. Si Job est bon, mais que Dieu le fait néanmoins souffrir, alors Dieu n'est pas juste.

Si Job méritait mieux et que Dieu ne met pas fin à sa souffrance, alors Dieu n'est pas tout-puissant. Nous pouvons voir l'argument du Livre de Job comme une incitation à nous montrer prêts, à sacrifier une des trois propositions, afin de pouvoir conserver notre croyance dans les deux autres.

Quel est le choix des amis de Job ?

Les amis de Job sont prêts à arrêter de croire en la proposition C, voulant que Job soit une bonne personne. Ils veulent croire au Dieu qu'on leur a enseigné. Ils veulent croire que Dieu est bon et qu'Il contrôle tout. Et la seule façon d'y parvenir, c'est de se convaincre que Job mérite ce qui lui arrive. Au départ, ils veulent vraiment réconforter Job et l'aider à se sentir mieux. Ils essayent de le rassurer en citant tous les dogmes religieux que, comme Job, ils ont acceptés. Ils essaient de convaincre Job que le monde a un sens, qu'il n'est pas un lieu chaotique et insignifiant. Là où le bât blesse, c'est qu'ils ne peuvent donner un sens au monde et à la souffrance de Job qu'en décidant qu'il mérite ce qui lui arrive. Dire que tout fonctionne dans le monde de Dieu peut s'avérer réconfortant pour un spectateur ordinaire, mais c'est une insulte pour l'affligé et l'infortuné.

"Courage, Job, personne n'a jamais que ce qui doit lui arriver ! ", voilà un message pour le moins décourageant pour quelqu'un se trouvant dans la situation de Job.

Pourtant, il est difficile à ses amis de dire autre chose. Ils croient et veulent continuer de croire en la bonté et au pouvoir de Dieu. Mais si Job est innocent, Dieu doit alors être coupable de faire souffrir un innocent. Devant cette hypothèse, ils trouvent plus facile de croire en la responsabilité de Job que de croire en l'imperfection de Dieu.

Il se peut aussi qu'ils n'aient pu être objectifs quant à ce qui était arrivé à Job. Leur pensée peut avoir été embrouillée par leurs propres réactions de culpabilité et de soulagement à l'idée que ces infortunes soient tombées sur Job et non sur eux.

Il y a un terme psychologique allemand, Schadenfreude, qui désigne cette réaction embarrassante de soulagement que nous ressentons quand un événement pénible arrive à quelqu'un d'autre plutôt qu'à nous-même. Le soldat au combat qui voit tomber son ami à vingt mètres de lui alors que lui-même n'est pas touché ; l'élève qui voit un autre enfant avoir des problèmes pour avoir copié à l'examen. Ces personnes ne souhaitent pas que leur ami soit dans une situation difficile, mais ils ne peuvent s'empêcher d'avoir un soupir de soulagement parce que le malheur n'est pas tombé sur eux. Ils entendent une voix intérieure leur disant : "Ça aurait tout aussi bien pu être moi", et ils essaient de réduire cette voix au silence en se répétant : "Non, ce n'est pas vrai. Il y a une raison pour laquelle c'est arrivé à lui, et non à moi."

Cette attitude psychologique se produit aussi lorsque nous blâmons la victime d'un malheur afin que sa douleur ne nous semble pas si irrationnelle ou menaçante. Si les juifs s'étaient comportés différemment, Hitler n'aurait pas été amené à les exterminer. Si telle jeune femme n'avait pas été habillée de façon si provocante, cet homme ne l'aurait pas violée. Si les gens travaillaient davantage, ils ne resteraient pas confinés dans leur pauvreté. Si la société n'accablait pas les gens de messages publicitaires proposant des produits de consommation qu'ils ne peuvent se permettre d'acquérir, ils ne voleraient pas. Blâmer la victime, c'est une façon de se rassurer, de croire que le monde n'est pas un endroit aussi mauvais qu'il peut le paraître et qu'il y a de bonnes raisons à la souffrance des gens. Cela permet à ceux qui ont de la chance de croire que leur bonne fortune est méritée et que ce n'est pas qu'une question de hasard. Cette manière de penser aide chacun à se sentir meilleur – sauf la victime qui souffre maintenant de la condamnation sociale en plus de son malheur. C'est l'approche des amis de Job, et si cette approche peut résoudre leur problème, elle ne facilite en rien celui de Job ou le nôtre.

Comment Job comprend-t-il sa souffrance ?

Pour sa part, Job ne veut pas soutenir une croyance religieuse qui fait de lui un malfaiteur. Job est absolument certain de n'être pas mauvais. Il n'est pas parfait, soit, mais il n'est pas pire que les autres, selon les normes morales courantes, en tout cas pas au point de mériter de perdre sa maison, ses enfants, sa richesse et sa santé pendant que d'autres conservent les leurs. Et il n'est pas prêt à mentir pour préserver la réputation de Dieu.

La solution était de rejeter la proposition B qui affirme la bonté de Dieu. Job est en fait un homme juste, mais Dieu est si puissant qu'il ne s'attarde pas à des considérations de justice et de loyauté.

Un philosophe pourrait formuler le dilemme de la façon suivante : Dieu peut choisir d'être juste et donner à quelqu'un ce qu'il mérite, en punissant le méchant et en récompensant le juste. Mais pouvons-nous dire en toute logique qu'un Dieu tout-puissant doit être juste ? Serait-il toujours tout-puissant si nous, grâce à nos vies vertueuses, pouvions le contraindre à nous protéger et à nous récompenser ? Ou bien en serait-il réduit à être une sorte de machine distributrice cosmique dans laquelle nous n'aurions qu'à insérer le bon nombre de pièces pour obtenir ce que nous voulons (avec l'option de frapper et de maudire la machine si elle ne donne pas ce pour quoi nous avons payé) ?

On dit qu'un ancien sage s'était réjoui de l'injustice dans le monde en ces termes : "Maintenant, je peux faire la volonté de Dieu par amour pour lui et non par intérêt personnel. " C'est-à-dire qu'il pouvait être une personne morale et obéissante par amour véritable pour Dieu, sans calculer que les gens moralement obéissants seront récompensés par la chance. Il pouvait aimer Dieu, même si Dieu ne l'aimait pas en retour. Le problème avec cette réponse, c'est qu'elle essaie de prôner la justice et la loyauté de Dieu tout en suggérant que Dieu est si grand qu'il est au-delà des limites de la justice et de la loyauté.

Job voit Dieu au-dessus des notions de justice, il le voit si puissant qu'aucune règle morale ne s'applique à lui. Dieu est vu comme une sorte de potentat oriental doué d'un droit absolu de propriété, de vie et de mort sur ses sujets. Et, en fait, la vieille fable de Job dépeint Dieu exactement de cette façon : comme une divinité qui afflige Job sans aucun scrupule moral afin d'éprouver sa loyauté et qui croit qu'elle a "réparé " le mal fait à Job en le récompensant ensuite avec prodigalité. Le Dieu de la fable, proposé comme modèle à vénérer pendant tant de générations, ressemble à un vieux roi fragile récompensant ses sujets non pas pour leur bonté, mais pour leur loyauté.

Ainsi Job souhaite constamment qu'il y ait un arbitre comme médiateur entre lui et Dieu, quelqu'un devant qui Dieu aurait à s'expliquer. Mais lorsqu'il s'agit de Dieu, il admet tristement qu'il n'y a pas de règle. "S'il ravit une proie, qui l'en empêchera et qui osera lui dire : "Que fais-tu ?" (9,12)

Comment Job comprend-il sa souffrance ? Nous vivons dans un monde injuste, dit-il, sans espoir de justice. Il y a un Dieu, mais il est libre quant aux limites de la justice et de la droiture.

Et l'auteur anonyme du livre, quelle est sa réponse à l'énigme de l'injustice de la vie ?

Comme on l'a déjà dit, il est difficile de savoir exactement ce qu'il pensait et quelle solution il avait à l'esprit quand il a décidé d'écrire son livre. Il semble clair qu'il ait mis sa propre réponse dans la bouche de Dieu au moment du discours dans la tempête, point culminant du livre.

Mais qu'est-ce que cela signifie ? Job est-il simplement réduit au silence en découvrant qu'il existe un Dieu en charge de tout, là-haut ? De cela, Job n'avait jamais douté. C'était la sympathie de Dieu, sa justice, sa loyauté, qui étaient en question, non son existence.

La réponse est-elle que Dieu est si puissant qu'il n'a pas à s'expliquer à Job ? C'est précisément ce que Job a prétendu dans tout le livre : il y a un Dieu, et il est si puissant qu'il n'a pas à être équitable. Quelle est, alors, l'intention de l'auteur, lorsqu'il fait apparaître Dieu et le fait parler si c'est tout ce qu'il lui fait dire ? Et pourquoi Job en fait-il un tel cas s'il advient que Dieu est d'accord avec lui ?

Dieu signifie-t-il (comme certains commentateurs le suggèrent) qu'il doit s'occuper d'autres considérations, dépassant le bien-être d'un individu particulier, lorsqu'il prend une décision qui affecte notre vie ? Dit-il que, de notre point de vue, nos maladies et nos échecs en affaires sont les choses les plus importantes qu'on puisse imaginer, mais que lui a bien davantage de préoccupations à l'esprit ?

L'interpréter de cette manière serait affirmer que la morale de la Bible, mettant l'accent sur la vertu humaine et sur la sainteté individuelle, n'a aucun sens pour Dieu. Que la charité, la justice et la dignité de l'être humain prennent leur origine ailleurs qu'en Dieu. Si nous adhérions à cette croyance, beaucoup d'entre nous seraient tentés de quitter Dieu et de chercher à vénérer dans l'être humain cette source de charité, de justice et de dignité.

Je me permets de suggérer que l'auteur du Livre de Job prend une position qui n'est ni celle de Job ni celle de ses amis. L'auteur croit en la bonté de Dieu et en celle de Job. Il est prêt à abandonner sa croyance en la proposition A, c'est-à-dire, en l'affirmation selon laquelle Dieu est tout-puissant. En ce monde, des malheurs arrivent à des gens qui sont bons, mais ce n'est pas Dieu qui le veut. Dieu aimerait que les gens obtiennent ce qu'ils méritent de la vie, mais il ne peut pas remédier à tout. Obligé de choisir entre un Dieu tout-puissant et un Dieu bon qui n'est pas tout à fait bon, l'auteur du Livre de Job choisit de croire en la bonté de Dieu.

Les lignes les plus importantes du livre sont, peut-être, celles prononcées par Dieu dans la seconde moitié du discours dans la tempête, chapitre 40, versets 9 à 14 :

  • Ton bras a-t-il une vigueur divine, ta voix peut-elle tonner pareillement ?…
  • D'un regard, ravale l'homme superbe, écrase sur place les méchants.
  • Enfouis-les ensemble dans le sol…
  • Et moi-même je te rendrai hommage, de pouvoir triompher par ta dextre.

Je cite ces lignes pour montrer ce qu'elles signifient : "Si vous pensez qu'il est si facile de garder le monde droit et vrai, et d'empêcher les choses injustes d'arriver aux gens, essayez donc."

Dieu veut que le juste vive heureux et en paix, mais il lui est impossible d'apporter ce bonheur et cette paix. Il est trop difficile, même pour Dieu, d'empêcher la cruauté et le chaos d'atteindre des victimes innocentes. Mais, sans Dieu, l'homme ferait- il mieux ?

Le discours se poursuit au chapitre 41 où on décrit le combat de Dieu contre Léviathan, le serpent de la mer. Grâce à ses efforts, Dieu peut l'attraper dans un filet et le transpercer avec des harpons, mais ce n'est pas chose facile. Si le serpent est un symbole du chaos et du mal, un symbole de tout ce qui est incontrôlable dans le monde (comme c'est le cas dans l'ancienne mythologie), l'auteur dit que même là, Dieu a de la difficulté à mettre le chaos en échec et à limiter les dommages que le mal peut faire.

Des personnes innocentes souffrent ici-bas. Il leur arrive des infortunes pires que ce qu'elles méritent, elles perdent leur emploi, elles tombent malades, leurs enfants souffrent ou les font souffrir. Mais ces tourments qui arrivent ne représentent pas la punition de Dieu pour quelque mal qu'ils ont fait. Les malheurs ne viennent pas de Dieu.

Cette conclusion peut nous rendre inquiets. D'une certaine façon, il était réconfortant de croire en un Dieu sage et tout-puissant qui garantissait un traitement juste et des fins heureuses, qui nous assurait que rien n'arrivait sans raison ; d'une manière analogue, la vie était plus facile quand nous pouvions croire que nos parents étaient assez sages pour savoir quoi faire et assez forts pour que tout tourne bien dans notre existence.

La religion des amis de Job pouvait aussi être réconfortante pour autant que nous ne prenions pas les problèmes des victimes innocentes trop au sérieux. Quand nous avons rencontré Job, quand nous avons été Job, nous ne pouvons plus croire en cette sorte de Dieu sans abandonner notre droit de nous sentir en colère, de sentir que nous avons été maltraités par la vie.

Donc, nous devons ressentir un soulagement à l'idée que Dieu n'est pas la cause de ce mal. Si Dieu est un Dieu de justice et non de pouvoir, alors il peut toujours être de notre côté lorsque des malheurs nous arrivent. Il peut savoir que nous sommes des personnes bonnes et honnêtes qui méritons mieux. Nos infortunes ne sont pas causées par lui ; ainsi, nous pouvons nous tourner vers lui pour lui demander de l'aide. Notre question ne sera pas celle de Job : "Dieu, pourquoi me fais-tu cela à moi ?" Elle sera plutôt : "Dieu, vois ce qui m'arrive ; peux-tu m'aider ? " Nous nous tournerons alors vers Dieu non pour être jugés ou pardonnés, non pour être récompensés ou punis, mais pour être renforcés et réconfortés.

Si nous avons grandi, comme Job et ses amis, en croyant en un Dieu qui ne soit que sagesse, que toute puissance, que connaissance, il sera difficile pour nous, comme cela l'était pour eux, de changer notre vision de Dieu (tout comme il était difficile pour nous, lorsque nous étions enfants, de constater que nos parents n'étaient pas tout-puissants, qu'un jouet brisé devait être jeté parce qu'ils ne pouvaient pas le réparer et non parce qu'ils ne le voulaient pas).

Si nous pouvons arriver à comprendre que Dieu ne contrôle pas tout, alors la vie devient beaucoup plus facile.

Nous serons capables de nous tourner vers Dieu pour qu'Il nous aide au lieu de nous en tenir à des attentes irréalistes vis-à-vis de lui qui ne se réaliseront jamais. Après tout, la Bible parle à plusieurs reprises de Dieu comme étant le protecteur du pauvre, de la veuve et de l'orphelin, sans jamais dire pourquoi on devient pauvre, veuve ou orphelin.

Nous pourrons conserver notre fierté et notre sens de la bonté sans nous croire jugés et condamnés par Dieu. Nous pourrons être en colère contre ce qui nous est arrivé sans éprouver de colère contre Dieu. Qui plus est, nous pourrons reconnaître, dans notre colère contre les injustices de la vie et dans notre compassion instinctive en voyant des gens souffrir, l'inspiration de Dieu qui nous enseigne à nous révolter contre les injustices et à éprouver de la compassion envers les affligés. Plutôt que de nous croire en conflit avec Dieu, nous interpréterons notre indignation comme la colère de Dieu contre l'injustice qui s'exprime à travers nous ; nous pouvons alors être certains que lorsque nous hurlons de douleur, nous sommes encore du côté de Dieu, et qu'il est encore de notre côté.

Harold S. Kushner

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