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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 09:13
Alain Dupuis Peut-on parler du silence ?
Alain Dupuis
LPC n° 28 / 2014

Le simple bon sens nous le dit : le "silence", c'est l'absence de tout bruit, de tout son et de toute parole. Ne vaudrait-il donc pas mieux n'en rien dire ?

Mais ne nous a-t-on pas appris, dans nos milieux religieux, qu'il y a silence et silence…?

Le silence extérieur, dont l'existence nous semble peut-être un peu trop évidente…

Puis le silence intérieur… qui, lui, en revanche, nous laisse parfois interrogatifs, sceptiques et désemparés…

Le silence extérieur ne serait-il pas qu'une manière de parler ?… Et l'énigmatique silence intérieur ne serait-il pas le seul à mériter ce nom ?

Que dire du "silence extérieur" ?

Le "silence de la nature" ?

Qui d'entre nous n'a jamais dit à une compagne ou un compagnon de promenade, de randonnée, ou de vacances : "Écoute ce silence !". Quel paradoxe ! Et quelle preuve du fait que ce que nous appelons là du "silence" n'en est pas vraiment un puisqu'il peut s' "écouter" !

Peut-on trouver un seul coin de nature, aussi reculé soit-il, sans au moins une rumeur lointaine ? Et aussi ténue soit-elle, n'est-ce pas cette rumeur que nous appelons "silence" ? La nature bruisse sans cesse, fût-ce imperceptiblement… Peut-être parce que, finalement, bruit et vie se confondent… D'ailleurs, pour suggérer un vrai silence, ne finit-on pas par parler d'un "silence de mort" ?

Du silence dans notre quotidien ?

Dans la vie donc, il y a le bruit que nous émettons ou déclenchons nous-mêmes (paroles, musiques, machines etc.) et le bruit qui vient à nous du dehors, des "autres", du monde, que nous subissons plus ou moins consciemment, plus ou moins volontiers, ou qui, parfois, nous agresse. Tout ce bruit, nous le produisons, le recevons, sans toujours y prendre garde. Mais si nous voulons écouter quoi que ce soit dans cette cacophonie et cette saturation permanente, alors il nous faut faire silence, nous taire et faire taire, autant que possible, tous les bruits parasites qui dépendent de nous, pour percevoir ce que nous avons choisi d'écouter. Le seul silence extérieur qui existe, n'est-ce pas, finalement, celui, assez relatif, que nous faisons, que nous imposons, à nous et à notre environnement, pour mieux choisir, parmi tous les autres, le(s) bruit(s) qui nous intéresse(nt) ponctuellement ?

Un "silence religieux" ?

Toutes les grandes traditions spirituelles de l'humanité semblent avoir privilégié un certain "silence extérieur" comme condition matérielle de la "vie spirituelle". Ermitages, monastères, dans des lieux à l'écart des foules et de l'agitation humaine, églises et temples isolés de la rumeur du monde par d'épaisses murailles, illustrent, à des degrés divers, cette croyance que le silence extérieur est la condition requise pour l'exercice de la "spiritualité"… Soit !

Mais, curieusement, ces "lieux de silence", résonnent généralement, depuis l'aube jusqu'à la nuit, d'un flot de sons et de paroles : cloches, gongs, appels, récitation, psalmodie et lectures des textes "sacrés", études, commentaires, prêches, hymnes, litanies… Tout semble fait pour que les humains n'y soient jamais trop longtemps livrés au silence, comme si l'on craignait que leur esprit, leur "âme" et leur cœur ne soient confrontés à un certain vide ! Un vide de paroles, un vide de stimulations émotionnelles, un vide d' "images" et, finalement, un vide de sens… A de très rares exceptions près, rien n'est finalement moins silencieux qu'un lieu de culte. Les religions, à bien y regarder, ne sont-elles pas extrêmement sonores et bavardes, pour la bonne cause, bien sûr ?

Que dire alors d'un "silence intérieur" ?

L'Occident et les sociétés occidentalisées semblent se détacher de plus en plus des religions bavardes qui ont si longtemps su imposer, par le discours et la célébration, une vérité révélée, venue d'en haut, d'une transcendance externe au monde et à l'homme. Mais à cette désaffection, semble se substituer une soif nouvelle d'intériorité : le "silence intérieur" ne devient-il pas la quête et le "lieu" de ressourcement d'un nombre sans cesse croissant d'entre nous, quelles que soient nos traditions religieuses d'origine, ou même notre quasi virginité en ce domaine ?

Certes, le "silence intérieur" a toujours été au programme de la vie spirituelle, même en Occident chrétien. Mais il se présentait comme une sorte de Saint Graal à conquérir et à mériter au terme d'un long et impitoyable combat contre ce monde et contre soi-même. Et chacun de conclure : le silence intérieur, ce n'est pas pour moi !

Et pourtant, notre époque redécouvre ce que tant de maîtres de sagesse et de pratiquants de la méditation nous disent depuis le fond des âges : inutile de tenir sans fin les yeux au ciel, de s'emmurer vivant, de fixer une bougie ou une idole, de brûler des tonnes d'encens, de psalmodier des heures, de jeûner quarante ans ou de faire les pieds au mur (1); pour accéder au silence intérieur, il suffit de s'asseoir et d'aller à sa rencontre, en nous.

Car le silence intérieur EST LÀ !

Il ne s'agit plus de faire silence, à coup de maîtrise et de volonté. Tous les maîtres le disent : ce silence-là, secret, voilé, est présent, donné, offert à tous, chez tous, aux profondeurs de l'être…, il suffit d'y accéder. Mais d'où vient alors qu'il semble si difficile que se transmette sa voie d'accès, tout simplement, d'une génération à l'autre, comme pour tout autre apprentissage humain ?

C'est sans doute que, dans notre culture en tout cas, ce silence-là fait PEUR !

Notre culture occidentale est, plus que jamais, celle du flot de paroles incessant, du discours construit, du jugement permanent, de la raison raisonnante, de l'action, de la performance et de la projection vers l'avenir, dans une insatiable volonté de maîtrise sur soi, sur les êtres, les choses, les personnes et tout le réel à notre portée.

S'asseoir, lâcher prise, et se contenter d'être, ici et maintenant, ne fût-ce qu'un instant, nous rebute et nous effraye. Nous touchons à une dimension vertigineuse de nous-mêmes, qui menace tout l'édifice de notre égo de façade…

Derrière le voile du "mental".

C'est l'agitation naturelle, spontanée et permanente, mais superficielle, de notre mental qui fait obstacle à notre expérience directe du "silence intérieur". Le "mental", c'est ici tout ce qui constitue notre activité psychique : savoirs, souvenirs, regrets, soucis, mal-être, bien-être, plaisir, douleur, émotions positives et négatives, questionnements, raisonnement, jugement, amours, haines, imagination, projets, désirs, peurs, frustrations, refus, espoirs, angoisses etc. etc. …

Tous les "méditants" de base, comme les plus avancés dans cette voie, connaissent parfaitement cette invasion de l'activité psychique, d'autant plus débridée qu'on s'assied, justement, en quête du "silence intérieur".

Ils nous enseignent d'accepter ce tohu-bohu comme naturel, et de le laisser fonctionner à sa guise. Ils nous invitent seulement à "décrocher", à passer outre, à franchir ce "voile" et à aller tranquillement plus loin, plus profond, là où "tout ça" se calme, se relativise, se dissout, à l'approche d'une autre zone de l'être, paisible et silencieuse. Comme un vide.

Dans le temple de Jérusalem, le cœur, le Saint des Saints, était masqué par un voile. Voile sur lequel, de l'extérieur, chacun pouvait projeter tous ses fantasmes de splendeur et de puissance. Mais en fait, l'espace derrière ce voile n'était que vide et silence ! Quelle plus extraordinaire métaphore pour "dire" le mystère de silence qui, au-delà du voile du mental, habite le cœur du monde et de toute créature ?

L'expérience du "silence intérieur", derrière ce voile, ne nous met-elle pas, précisément, "en présence" de cette part de nous, et du Réel, qui n'a pas, et n'aura jamais de Nom ?

Et Nata Tsvirka (2), dans un ouvrage consacré au "retrait" du divin, insiste sur ce vide et ce silence au cœur du Sanctuaire, et en propose cette lecture : "Le temple de Jérusalem est un lieu vide, obscur et silencieux… Aucun dieu ne se manifeste concrètement dans le temple. Ce qui s'y joue n'est pas une religion, mais une révolution éthique".

Un SILENCE pour ÉCOUTER la réalité autrement…

Sans doute ne faut-il jamais confondre ce VIDE et ce SILENCE qui habitent le cœur de notre sanctuaire intérieur avec aucune présence divine, de quelque nom qu'on l'affuble. Au mieux y est-on invité à deviner, aussi, une "Présence" sans nom, "comme un murmure de fin silence." (1 Rois, 19-12).

Mais en revanche, il semble que ceux qui, chacun selon sa voie, viennent "habiter" au fond d'eux-mêmes ce lieu de vide et de silence, par-delà le "voile" opaque du mental, peuvent réapprendre la vie et le monde autrement.

En effet, ce silence et ce vide au cœur de nous-mêmes, loin de nous inviter à de célestes envolées extatiques, ne nous renvoie-t-il pas en douceur au réel concret qui constitue la trame de nos vies : nous-mêmes, autrui, le vivant, la nature, le cosmos, la vie, la mort ? Mais autrement, avec une autre compréhension de toute chose que si nous étions restés en-deçà du voile. Et donc avec une nouvelle éthique. Une toute nouvelle manière d'être au monde…

Hors du "silence intérieur", pas de "Béatitudes" !

Pour nous, chrétiens, les "béatitudes" et le "sermon sur la montagne" restent le symbole de la "révolution éthique" proposée et vécue jusqu'au bout, en son temps, par Jésus de Nazareth.

Mais quel homme, tout Jésus soit-il, peut s'autoriser à proposer une telle "éthique" globale de vie à ses frères humains, sans "habiter" lui-même les couches profondes et silencieuses de son être, seul lieu d'où une telle approche de la vie puisse s'imposer avec une limpide évidence ?

Et surtout, qui peut prétendre qu'une telle éthique puisse s'imposer par le "volontarisme" ou une quelconque forme de "contrainte" extérieure ?

Ce fut (et reste ?) la tentation récurrente de la tradition juive dans son obsession de la Loi, conçue comme une somme d' "observances" imposées de l'extérieur…

Ce fut et reste encore trop souvent l'illusion de nos églises qui ont privilégié la "morale" et le "devoir" sur la découverte de l'intériorité et de la liberté créative qui s'y engendre pour chacun. La révolution éthique proposée peut-elle faire l'économie de l'expérience, par chacun, du vide silencieux qui change l'écoute et le regard ?

Hors du "silence intérieur", peut-on guérir du rêve infantile ?

Le chemin d'accès au "silence intérieur" passe, on le sait, par le "lâcher prise" qui seul nous mène au-delà du voile agité du mental.

Le lâcher prise est le chemin…, mais peut-être aussi est-il la vraie nature du silence intérieur… (et de Dieu) ?

Le lâcher prise est, en fait, chemin de maturation. Tout le contraire de notre rêve infantile de "toute puissance". Rêve infantile de maîtrise, de "jugement" sur tout, sur nous-mêmes, sur autrui, sur l'espace, sur le temps, sur le vivant, sur les choses et le monde… et sur le "divin" que nous manipulons à loisir. Contrôler, conquérir, posséder, asservir, juger, exploiter, utiliser, autant de revendications permanentes de notre petit ego.

La "révolution éthique" c'est absolument tout le contraire de cette approche de la vie : elle se résume en deux mots : aimer et servir, soi, autrui, la vie, et la terre.

C'est, en fait, un formidable "lâcher prise" appliqué à toute notre relation au réel !

Un incroyable défi au bon sens !

Aimer l'autre comme s'il était moi-même ; se faire le prochain de tout accidenté de la vie (et qui ne l'est pas ?) ; aimer ses ennemis ; faire du bien à ceux qui nous veulent du mal ; accueillir dans le silence du cœur ceux qui nous persécutent ; ne pas répliquer au violent ; bénir et non maudire ; suspendre tout jugement sur qui que ce soit ; renoncer à posséder, à accaparer, à thésauriser ; respecter et servir toute vie ; "cultiver" la terre, et non l'exploiter… La liste est sans fin des "inversions" de valeurs qui nous sont proposées…

Qui peut prétendre entrer dans un tel processus sans habiter, ne serait-ce que par instants, ce sanctuaire du Silence et du Vide où notre ego, toutes ses certitudes et ses fausses valeurs, perdent consistance ?

Si le "silence intérieur" existe, alors, n'est-il pas la "matrice", au cœur de chacun, du monde nouveau proposé par les spirituels, tel Jésus ?

Alain Dupuis alaindupuis@terra.com

(1) Faire quelque chose de remarquable. (retour)
(2) Nata Tsvirka, écrivaine juive d'origine bulgare qui mène toute une réflexion à partir du thème du "retrait". Ce thème,"Tsimsoum" en hébreu, suppose que la création est le fruit du retrait de Dieu pour la laisser se déployer. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Prier - prières - méditations