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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 12:08
André Verheyen Le mot d'André Verheyen : La joie d'un athée
André Verheyen
LPC n° 29 / 2015

Quel que soit le thème que l'on aborde, si on veut le traiter avec rigueur, on y trouve la question du sens : analyse objective si possible et prise de position subjective forcément.

Un des défis de LPC est de tenter l'exploration des zones où les frontières, les clôtures et les barrières s'estompent et où la satisfaction des classifications claires et nettes est remplacée par celle d'une communion élargie.

Des philosophes comme André Comte-Sponville, qui se dit athée, nous confirment dans cette communion au-delà des frontières de la croyance.

Dans son numéro de novembre 1995, "Actualité religieuse" nous présentait A. Comte-Sponville comme "un philosophe athée qui parle clairement d'amour, de Dieu et de vertu. Un moraliste qui libère de la morale. Un homme qui marche…" Et encore : "Moraliste joyeux, A. Comte-Sponville, maître de conférence à la Sorbonne, ne veut pas rester dans sa tour d'ivoire : "Philosopher c'est vivre, et vivre heureux."

Dans une interview citée par la revue "Incroyance et foi" (n°69), celui-ci ne laisse aucun doute sur son incroyance :

"Il nous faut admettre que nous sommes seuls sur cette terre, que le ciel est vide… Nous devons apprendre à vivre avec ce désespoir radical qui, bien loin de nous faire sombrer dans l'amoralisme, doit nous entraîner vers la seule chose qui vaille vraiment dans la vie d'un homme : aimer." (1)

Il ne faudrait pas croire pour autant qu'il prétend savoir que Dieu n'existe pas "car il s'agit de croire que Dieu n'existe pas et non pas de le savoir. Quelqu'un qui dirait : 'Je sais que Dieu n'existe pas' n'est pas un athée, c'est un imbécile. La vérité, c'est qu'on ne sait pas. Et c'est parce qu'on ne sait pas qu'il s'agit de croire ou de ne pas croire. Je dirais d'ailleurs la même chose pour les croyants. Si quelqu'un me dit : 'Je sais que Dieu existe', pour moi ce n'est pas un croyant, c'est un imbécile." (2)

Et pourtant saint Paul dit : "Je sais en qui j'ai mis ma foi" (2Tim.1,12). Mais ce n'est pas nous non plus qui allons apprendre à A. Comte-Sponville que Pascal disait : "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas."

Même avec des penseurs de qualité - surtout, sans doute, avec des penseurs de qualité - on prendra le temps de préciser les notions qui risquent d'être ambiguës. Et ce qui me frappe, c'est que ce sont les réalités et les notions les plus fondamentales de notre croyance - ou de notre incroyance - qui sont toujours les plus ambiguës : le ciel, l'au-delà, la résurrection…

L'ambiguïté provient de ce que des réalités spirituelles sont encore toujours présentées comme inséparables de leur emballage "spatio-temporel". Par exemple, on croit généralement que pour être croyant il faut croire en une vie "après la mort".

Thierry Lionnet pose la question à A. Comte-Sponville: "Une chose m'étonne. Vous parlez et écrivez sur l'amour évangélique, citant saint Paul, saint Augustin, Simone Weil, et vous êtes un philosophe athée. N'y a-t-il pas là un paradoxe ?"

Et celui-ci répond : "Mais j'ai envie de vous dire : 'Qu'est-ce que Dieu vient faire là-dedans ?' Je n'ai pas besoin de croire en Dieu pour m'y reconnaître. J'essaye d'être un athée fidèle. Athée parce que je ne crois pas en Dieu, en une autre vie après la mort, mais fidèle, parce que je perçois la grandeur de cette tradition évangélique, et j'essaye dans la mesure de mes moyens de la prolonger. Ce qui fait la valeur d'un être humain, d'une action, d'une vie, ce n'est pas que l'individu en question croie ou non en Dieu, ou bien en une vie dans l'au-delà ; ce qui fait la valeur d'une vie ou d'un individu, c'est la quantité d'amour dont il est capable. Donc, il me semble que l'on n'a pas besoin de croire en Dieu pour essayer d'être fidèle à ces valeurs-là." (3)

"Pour moi, dit A. Comte-Sponville, être athée ce n'est ni se châtrer l'âme, ni renoncer à toute vie spirituelle mais c'est chercher une spiritualité sans Dieu. Cette spiritualité, je ne la cherche pas du côté de la transcendance et d'une quelconque foi religieuse, mais du côté de l'immanence (4). Mes modèles sont des philosophes grecs, notamment Épicure, ainsi que les traditions orientales comme le bouddhisme. Ces sagesses attestent l'existence de vraies spiritualités qui ne relèvent pas d'une transcendance mais d'une immanence, c'est-à-dire d'une spiritualité dans le monde."

La manière dont lui est posée la question suivante est tout à fait caractéristique de la liaison avec le spatio-temporel dont nous parlions ci-dessus : "Dans une perspective humaine de quelques années d'existence, en admettant, comme vous le faites, qu'il n'y a pas de vie après la mort, à quoi bon être vertueux ? Pourquoi ne pas profiter le plus possible de ce que l'égoïsme, la domination peuvent nous apporter ?"

Réponse du philosophe : "À quoi bon être vertueux ? À rien, sinon à la vertu elle-même. La vertu est sa propre récompense, et il n'y en a pas d'autre. Comprenez bien qu'il en va exactement de même pour le croyant. Si vous êtes vertueux pour le salut de votre âme, pour gagner le paradis, vous n'êtes pas vertueux puisque votre action, soi-disant vertueuse, est accomplie par intérêt. Dans tous les cas, agir vertueusement, c'est toujours agir de façon désintéressée. Le croyant et l'incroyant sont ici très proches. Il n'y a pas d'autre récompense à la vertu que la vertu elle-même, mais c'est une vraie récompense, car contrairement à ce que l'on pense, la vertu n'est pas du côté de la tristesse, d'une diminution d'être, au contraire, la vertu est du côté de la joie, de l'ouverture, de la liberté."

Voilà un homme qui - tout en se disant incroyant - pense que "la seule chose qui vaille vraiment dans la vie d'un homme, c'est aimer, que ce qui fait la valeur d'une vie ou d'un individu, c'est la quantité d'amour dont il est capable, et qu'agir vertueusement, c'est toujours agir de façon désintéressée".

Le croyant et l'incroyant sont ici très proches.

C'est l'interlocuteur idéal pour notre œcuménisme du quatrième cercle.

Nous nous sentons en parfaite communion avec cet homme lorsqu'il dit :

"la vertu est du côté de la joie, de l'ouverture, de la liberté."

André Verheyen- Mars 1996

(1) Cité dans l'"Actualité Religieuse" du 15 janvier 1996 (retour)
(2) Cité dans l'"Actualité Religieuse" du 15 janvier 1996 (retour)
(3) Cité dans l'"Actualité Religieuse" du 15 janvier 1996 (retour)
(4) Immanence : qui résulte de la nature même de l'homme, qui relève du domaine de l'expérience
Transcendance : ce qui se situe hors d'atteinte de l'expérience et de la pensée de l'homme (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Le mot d’André…