Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 12:07
Guy Haarscher La sagesse des limites
Guy Haarscher
LPC n° 29 / 2015

À bien y réfléchir, nous nous heurtons partout aux limites. Leurs natures et leurs sources sont certes très diverses. Mais une constante subsiste : nos désirs de toute-puissance, d'ubiquité et d'éternisation seront nécessairement frustrés. La sagesse des limites consiste non pas à vouloir, follement, abolir ces dernières (Icare se brûlant les ailes au soleil), ni à les accepter telles quelles comme un destin inéluctable (Abraham décidé, parce que Dieu le lui ordonne, à sacrifier son fils Isaac, né miraculeusement d'une vieille femme auparavant stérile).

Certaines limites sont d'ordre matériel : elles existent effectivement, la preuve de leur présence découle de la douleur du choc, de l'impact ressenti. D'autres sont plus immatérielles, impalpables, en tout cas invisibles : mais leur Loi, mystérieuse, ne s'en impose pas moins drastiquement aux hommes. Les limites naturelles sont celles de la condition humaine : elles relèvent de notre finitude et nous rappelleraient, quand bien même nous serions tentés par la démesure, notre fragilité et notre peu de réalité. Certes, l'évolution de la civilisation, et des sciences en particulier, déplace les limites : vieillir, tomber malade, ces épreuves jadis si proches et si définitives, sont aujourd'hui apprivoisées, sinon maîtrisées; mais justement, il nous faut maintenant apprendre à vivre vieux dans un monde qui ne respecte que la jeunesse et l'avenir. Et la mort est peut-être devenue d'autant plus scandaleuse et insupportable qu'elle a disparu de l'horizon de notre expérience : on meurt caché, dans un secret en quelque manière inavouable. La technique a permis aux privilégiés de cette terre de satisfaire leurs besoins primordiaux, et même souvent leurs désirs les plus fous : mais cette illimitation de l'horizon doit être gérée, il nous faudrait savoir en vue de quels buts organiser une liberté tellement inouïe qu'elle risque de nous tourner la tête et de nous donner la nostalgie d'un monde plus stable, quoique plus étriqué.

D'autres limites sont également matérielles, mais leur source relève cette fois de l'humain : ce sont les hommes et les sociétés qui les ont établies. Cette origine les rend plus fragiles que les limites naturelles : créées par les hommes, elles peuvent plus aisément être détruites par eux, alors que les bornes naturelles relèvent de la condition humaine plus ou moins modifiée par la science et les techniques. Ici, c'est de violence dont on parlera : mon projet se trouve brutalement contrarié par une puissance capable de m'y faire renoncer, soit par avance en me menaçant d'une sanction (prévention), soit à posteriori en me châtiant (répression).

Les hommes vivent groupés : il faut donc que cette entité collective tienne ensemble, un ciment doit lui donner consistance. Et si l'un d'entre eux faisait vaciller l'édifice sur ses bases, la réponse de l'Ordre se manifesterait, violemment s'il le fallait. Mais cette violence peut être entendue en deux sens bien distincts.

Jadis (mais aussi, et de façon aggravée, au XXème siècle), l'État avait pour fonction d'imposer à tous une conception officielle de la vie bonne : pour ceux qui auraient eu l'envie de dévier de l'orientation imposée, de la "juste voie", la violence du collectif aurait rétabli l'ordre des choses. Et puis, au fil des conquêtes de l'époque moderne, l'État a radicalement changé de signification : au lieu d'imposer une sagesse officielle, il s'est pour ainsi dire dégagé des questions d'orientation existentielle, se contentant (mais c'est un rôle crucial) d'arbitrer les conflits entre conceptions de l'existence différentes et parfois antagonistes. Personne n'est, dans un tel contexte, habilité à user de la violence pour imposer ses buts à autrui mais, justement, le gendarme étatique veille à ce que cela ne soit pas : il a le droit, lui, d'user légitimement de la violence, il en possède le monopole. Mais cette force s'applique cette fois non plus à ceux qui refusent la conception "vraie" de la vie bonne : elle limite les actes (et parfois les discours) de ceux qui agressent les autres.

En 1989, les Versets sataniques de Salman Rushdie furent brûlés par des musulmans conservateurs qui en refusaient le contenu. L'État britannique (le juge) intervint pour sanctionner la violence de l'autodafé : ce faisant, il ne prenait pas parti dans la controverse ; il ne se préoccupait pas du fait de savoir comment lire les textes sacrés, et même s'il fallait vivre en fonction d'un Texte quel qu'il soit ; neutre en matière éthique, il se devait seulement d'examiner si l'une des parties n'avait pas violemment empêché l'autre de penser et d'agir en fonction de son idée de la "bonne vie"; si Rushdie s'était mis à agresser des musulmans dans les rues de Londres, s'il avait brûlé des Corans ou placardé les Versets dans les mosquées, la sanction se serait bien sûr abattue sur lui.

Ainsi l'État n'intervient-il pas dans les affaires de conscience : il se contente de garantir que le plus faible, le plus démuni, le minorisé, pourra lui aussi vivre en fonction de ses valeurs propres sans être écrasé par la puissance de ceux pour qui agir "différemment" relève du scandale. Voici donc la question centrale de la philosophie politique : où placer les limites proprement humaines, celles qui s'imposent aux projets des hommes et bornent leur liberté au profit de la cohérence d'un Tout dont chacun s'accordera à dire qu'il ne peut "tirer" dans tous les sens ?

On a souvent cru que, pour assurer la paix entre les hommes, il était nécessaire qu'ils pensent tous de même, morne identité de perspectives débouchant ultimement sur l'atonie généralisée. Mais faut-il vraiment que la paix se paie de l'abrutissement des volontés ? N'existe-t-il pas d'autre moyen d'empêcher les "coqs" de se battre que de leur couper les ergots ? Si : en écartant l'État de la société pour tout ce qui concerne les orientations de vie (les questions de conscience). Dans ce cas-ci, qui forme l'idéal sinon la réalité totale de nos sociétés "ouvertes", la loyauté due à la collectivité se manifeste indépendamment des allégeances spirituelles : le Juste (l'organisation adéquate de la société et en particulier le respect de la liberté de tous) s'est émancipé du Bien (la quête existentielle d'un sens de la vie); l'État monopolise la violence au profit de tous, pour garantir à chacun le droit de libre quête de la "vie bonne" : il est "laïque" parce que son pouvoir de contrainte s'exerce au nom de tout le peuple (laos) et non d'une de ses parties (une conception particulière de la vie).

La bonne distance pour les limites se manifeste donc par un juste milieu entre deux extrêmes : trop d'État signifierait la domination d'une "sagesse" officielle sur la société; trop peu ramènerait les relations humaines à la loi de la jungle : seuls les plus forts seraient aptes à exercer leur liberté. Sans État, je me trouve à la merci de mon voisin ; avec un État (trop) fort, je dépends du bon vouloir des politiques, des juges ou des fonctionnaires. L'État "laïque" garantit à tous la quête libre de la vie bonne.

Mais cette bonne distance des limites matérielles d'origine humaine, si elle est nécessaire à l'exercice de la liberté, n'y suffit certes pas. On peut bénéficier d'un vaste espace, d'une ouverture inouïe des possibles, et ne pas trouver en soi les ressources nécessaires à "occuper" le terrain ainsi libéré. Les limites humaines peuvent avoir (par quels combats !) été éloignées de nous, et pourtant les limites naturelles (dépendre, vieillir, mourir…) risquent de nous paraître si effrayantes à assumer que nous en resterions cois : un habitant de Sirius, observant avec le détachement des extraterrestres notre vie quotidienne, ne s'étonnerait sûrement pas de ce que, dans certains pays, les individus n'occupent qu'une infime partie de l'espace de liberté théoriquement possible : il verrait, gardant la Voie obligée, des murs, des barbelés, des soldats, et comprendrait aisément la soumission des habitants de ces contrées ; mais ailleurs, la même situation lui semblerait sans doute ahurissante : plus de limites "humaines" extrêmement proches mais, au contraire, un espace de liberté largement ouvert qui ne serait pourtant pas "occupé" ; comme si les citoyens de ces pays-ci ne vivaient également qu'à un régime infiniment en deçà des possibilités effectivement offertes à l'humanité, mais cette fois sans que la présence de gardiens et de sanctions soit décelable : un mur immatériel et invisible les contiendrait dans un espace restreint.

Voici donc une troisième sorte de limites : celles-ci n'ont rien de matériel, mais leur présence semble pourtant attestée ; des hommes politiquement libres vivraient repliés sur eux-mêmes, la liberté leur ferait peur pour des raisons encore mystérieuses. Confrontés à cet état de choses, nous devrions au moins, avant toute interprétation, abandonner l'idéologie confortable selon laquelle les hommes aiment la liberté et ne la perdent que parce que des limites politiques extérieures la leur enlèvent : non, la liberté - du moins au moment de sa découverte - constitue un fardeau très pénible à porter "le poids le plus lourd" (Nietzsche) ; toutes les philosophies existentialistes, qui ont mis au premier plan la liberté individuelle et ses projets, se sont développées dans une atmosphère d'angoisse, comme si nous étions "condamnés à la liberté" (Sartre). Et dès lors, la question se pose : si la liberté a un prix, sommes-nous vraiment prêts à le payer ? Le grand roman sartrien de l'accession à la liberté s'intitule La nausée. C'est tout dire. Arriver à affronter et à dépasser cette dernière nous permettrait - mais on ne nous a rien promis - de faire en sorte que la liberté ne se réduise plus à une ombre, à une illusion de la Caverne, à un fantôme.

Guy Haarscher

L'allégorie de la caverne est exposée par Platon dans le Livre VII de La République

Dans une demeure souterraine, en forme de caverne, des hommes sont enchaînés. Ils n'ont jamais vu directement la lumière du jour, dont ils ne connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu'à eux. Des choses et d'eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. "Pourtant, ils nous ressemblent" (1).

Que l'un d'entre eux soit libéré de ses chaînes et accompagné de force vers la sortie, il sera d'abord cruellement ébloui par une lumière qu'il n'a pas l'habitude de supporter. Il souffrira de tous les changements. Il résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l'on veut lui montrer. Alors, ne voudra-t-il pas revenir à sa situation antérieure ? S'il persiste, il s'accoutumera. Il pourra voir le monde dans sa réalité. Prenant conscience de sa condition antérieure, ce n'est qu'en se faisant violence qu'il retournera auprès de ses semblables. Mais ceux-ci, incapables d'imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : "Ne le tueront-ils pas ?" (2)

(1) Platon (trad. Tiphaine Karsenti), La République : Livres VI et VII analyse, Paris, Hatier, coll. « Les classiques Hatier de la philosophie »,‎ 2000, 222 p.(ISBN 2-218-72963-6), VII 515a, p. 60 (retour)
(2) Platon (trad. Tiphaine Karsenti, Possible allusion à la mort de Socrate), La République : Livres VI et VII analyse, Paris, Hatier, coll. « Les classiques Hatier de la philosophie »,‎ 2000, 222 p. (ISBN 2-218-72963-6), VII 517a, p. 64 - Source : Wikipédia (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Liberté de pensée