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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 14:54
Jacques Musset Qu'est ce qui change le cœur des hommes ?
Jacques Musset
LPC n° 29 / 2015

"Je vous changerai".

Quand le prophète, il y a vingt et quelques siècles, clame ces paroles aux oreilles de ses compatriotes, il se fait le porte-parole de son Dieu, le Dieu d'Israël. Son peuple est en effet gravement infidèle à l'alliance que son Dieu et lui ont contractée autrefois solennellement à la montagne du Sinaï. C'est sur cette représentation d'un engagement mutuel que réside l'identité des croyants juifs depuis le 8ème siècle avant notre ère. Beaucoup de religions de l'Antiquité pour qui Dieu était une évidence ont ainsi justifié la vie sociale de leur peuple en en faisant découler les prescriptions de la volonté divine (1).

A Dieu tout semble possible.

En quoi consiste l'infidélité d'Israël qui provoque cette vive réaction du prophète ? Les dix commandements divins auxquels le peuple s'est engagé, il les viole impunément. Les injustices entre les riches et les pauvres s'étalent et s'accroissent, les cultes aux autres dieux prospèrent, le culte officiel sent l'hypocrisie à plein nez ("Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi !"), on pratique sans vergogne le mensonge et l'exploitation des plus faibles, on laisse croupir dans la misère les personnes accablées par les deuils (les veuves et les orphelins), les maladies, les épreuves de toutes sortes. Trop c'est trop. Dieu va intervenir pour ramener son peuple dans le droit chemin. Et selon le prophète, il le peut ! He can ! N'a-t-il pas déjà accompli mille prouesses à son égard et à son bénéfice ? Ne l'a-t-il pas délivré de la servitude d'Egypte, fait passer la mer rouge "à main forte et à bras étendu", n'a-t-il pas englouti dans les eaux les chars du pharaon, ne l'a-t-il pas soutenu à bout de bras dans sa laborieuse marche au désert et installé royalement sur la terre de Canaan en en dépossédant ses occupants ! Oui, pour Dieu, rien n'est impossible et il va le manifester une nouvelle fois. La grande saga religieuse d'Israël le proclame en racontant les hauts faits de son Dieu.

De lentes transformations des mentalités.

En fait, quand on y regarde de près, la puissance supposée de Dieu par le prophète pour changer le cœur de ses fidèles se révèle assez faible au cours des siècles. Certes, il y a eu de temps à autre des réveils spirituels spectaculaires. Toutefois l'étude historique des événements montre que ces approfondissements, ces affinements, ces élargissements de la conscience religieuse juive ne se sont pas réalisés sous l'effet d'une grandiose intervention divine, bouleversant d'un coup les mentalités. En réalité, ces transformations ont été lentes et progressives. Elles furent le fait des croyants les plus intériorisés – une minorité, "le reste", provoqués dans leur foi par de nombreuses crises qui remettaient en cause les croyances jusque-là admises. La majorité, elle, stagnait dans une médiocrité paresseuse et inconsciente. D'où les incessants coups de gueule des prophètes pour la réveiller de son sommeil, sans grands résultats.

Les relectures officielles qu'on fit par la suite des prises de conscience successives les attribuèrent toutes à Dieu. Car, selon les auteurs, c'est lui qui depuis toujours décide, oriente et conduit la pensée et le cœur de son peuple. Celui-ci ne doit sa survie, son salut et ses progrès que par la grâce et la force divine toute puissante. Comment pouvait-on alors penser autrement, compte-tenu des mentalités et des représentations d'Israël aux temps anciens ? Pour lui et les autres sociétés antiques, la marche du monde et l'aventure des humains étaient sous la dépendance de divinités, chaque peuple ayant la sienne, encore qu'en Israël la figure de son Dieu et son rapport avec Lui tranchaient singulièrement sur les conceptions de ses voisins. La caractéristique du Dieu biblique est en effet d'être un Dieu libérateur des hommes qui n'a de cesse d'appeler ses fidèles à vivre en peuple libre, c'est-à-dire dans la droiture et la justice. Ceci est très original.

Du peuple à l'individu.

Peu à peu au cours des siècles, la sollicitation divine ne s'adresse plus seulement au peuple en son entier mais à chaque personne au plus intime de sa conscience. On le voit déjà au 6ème siècle avant J.C. dans le livre du Deutéronome, les messages prophétiques des prophètes Jérémie et Ezéchiel et un certain nombre de psaumes. Durant l'exil de Babylone (586 -536), les perspectives s'élargissent aussi singulièrement (2). On repense sa foi aux dimensions de l'univers. Le Dieu d'Israël devient le créateur du monde, son royaume est la terre entière, son message s'adresse à tous les hommes et Israël n'est que le témoin de cette Bonne Nouvelle. Son "élection" lui impose une responsabilité fort exigeante. Une veine nationaliste et traditionaliste traîne les pieds et prêche un repliement jaloux sur l'identité juive. Elle est contestée par un mouvement qui prône l'ouverture aux non-juifs. Relisez les petits livres de Ruth et de Jonas. Sous forme de belles histoires pleines d'humour, ils enfoncent le clou : Dieu se moque des frontières du sang et de la géographie, tous les humains, d'où qu'ils viennent, quels que soient leur origine et leur passé – si peu honorable soient-il aux yeux des bien pensants – tous sont les destinataires de l'appel divin à vivre vrai.

Jésus. Une révolution.

Jésus se situe résolument dans cette ligne en l'approfondissant encore. Dieu, dit-il, est sans cesse à l'œuvre au plus secret des existences. Son royaume - "la vraie vie" pourrait-on traduire – advient lorsque les humains sont attentifs à ses appels intérieurs et s'efforcent de leur donner corps dans toutes les dimensions de leur existence. Des transformations s'opèrent ainsi, individuelles et sociales : les estropiés de l'âme et du cœur peuvent se redresser et se remettre à marcher ; les marginalisés retrouver une place dans la société ; les désespérés renaître et surmonter les forces de mort ; des pires prisons qui enferment à double tour l'esprit, le cœur et même le corps, il est possible de se libérer. Il y a en chaque être des énergies secrètes pour faire face aux coups de vents et aux tempêtes. Aucun destin humain n'est figé ni verrouillé une fois pour toutes. Un homme installé dans ses routines peut se lever et découvrir sa véritable voie. Relisez en Matthieu (11, 2-6) les déclarations de Jésus sur les couleurs du monde nouveau qu'il contribue à manifester (3). Dans la grande mise en scène du jugement final inventée par les premiers chrétiens (25, 31-46), sont résumés les critères d'une vie fidèle aux appels divins, émergeant à la conscience de chaque être humain. Ce qui est extraordinaire dans ce texte – cœur du message évangélique – c'est que la fidélité à "la volonté" de Dieu ne se joue pas sur des comportements religieux, moraux ou rituels, mais sur des enjeux profondément humains touchant à la dignité des personnes. Une révolution ! Ainsi Jésus prend-il à contrepied les rêves des groupes religieux de son temps qui imaginent que Dieu va manifester son règne d'une manière spectaculaire en établissant un régime théocratique dont les commandes seraient tenues par les tenants scrupuleux de la lettre, de la loi et des rites. On ne lui pardonnera pas sa contestation. On l'éliminera.

Et aujourd'hui ?

Vingt siècles après Jésus, son invitation pressante au changement, enracinée dans la fidélité à son Dieu, est toujours d'actualité. Elle convie chacun à écouter, au fond de sa conscience, l'appel mystérieux à ouvrir son cœur, à aimanter sa vie vers la recherche de l'authenticité et de la justice, à pratiquer la solidarité, l'écoute et le respect d'autrui, à veiller à devenir libre intérieurement, à porter une attention particulière à ceux qui peinent et souffrent, à développer la probité intellectuelle qui refuse toute limite aux questionnements, à combattre les oppressions et le mensonge…

Une même qualité d'humanité.

Mais à l'heure de la mondialisation, on perçoit que cet appel secret n'est pas le monopole de la tradition juive et évangélique. On le trouve dans toutes les traditions spirituelles, y compris les spiritualités laïques. Sous toutes les latitudes, il ne manque pas d'hommes et de femmes, croyants de foi religieuse, agnostiques et athées (4), qui, dans la rectitude de la pensée et du cœur, s'activent à inventer un monde humain, fraternel, juste, par toutes sortes d'initiatives aussi bien dans la vie la plus quotidienne que dans les secteurs sociaux, politiques, spirituels. Cette observation est indéniable. La même qualité d'humanité émerge de partout chez des êtres enracinés pourtant au sein d'histoires et de cultures différentes, étrangères les unes aux autres pendant des siècles.

Impossible dès lors de ne pas s'interroger.

Quelle est la source de cette étonnante convergence ? D'où provient cette exigence intérieure d'humanisation qui, mise en pratique, crée des merveilles grâce auxquelles notre monde ne s'effondre pas mais trouve, non sans des gâchis monstres, des chemins inédits de salut. Nous connaissons un certain nombre de grandes figures emblématiques du passé et du présent, artisans de cette œuvre toujours inachevée et initiateurs de mouvements toujours actuels : le bouddha Siddhârta en Inde, Confucius et Lao-Tseu en Chine, Socrate en Grèce, les prophètes bibliques et Jésus en Palestine, Al Hallaj en Iran et Ibn Arabi en Andalousie, Mohammed en Arabie, François d'Assise en Italie, les philosophes des Lumières en Europe, et également les dissidents de tous les temps qui ont résisté et résistent en tous lieux aux dictatures politiques et religieuses… Mais immensément nombreux sont aussi les humains qui, à travers les âges et aux quatre coins de la planète, ont fait et font toujours émerger des formes d'humanité inédites, aussi bien dans la banalité du vécu quotidien qu'à travers des choix et des investissements décisifs pour les sociétés.

Qu'est ce qui les inspire ?

La question demeure incontournable : où toutes ces personnes "inspirées" trouvent-elles l'inspiration ?

Les croyants juifs, chrétiens et musulmans postulent Dieu comme inspirateur des consciences, présence mystérieuse et indicible au cœur des êtres, infiniment respectueuse de leur liberté. Rien à voir avec une contrainte à laquelle on ne pourrait se soustraire. De tous les propos de croyants qui tendent à rendre compte de l'expérience commune d'ouverture, de dépassement, de justesse avec soi-même et avec autrui, d'audace et de courage à emprunter des chemins non balisés à ses risques et périls, ceux de Marcel Légaut me semblent les plus crédibles. L'exigence, sorte de voix intime, qui se murmure dans le silence ou s'impose parfois avec insistance et d'une manière récurrente, Légaut l'appelle "motion intérieure". A travers cette inspiration venant des profondeurs de son être et l'appelant à vivre en vérité sans tricher, il lit les traces en lui d'une "action qui n'est pas que de lui mais qui ne saurait être menée sans lui". Il conclut qu'on peut appeler cette "action qui opère en soi l'action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s'y refusant – une représentation bien définie" (5). Sa démarche est un acte de foi qui ne se démontre pas.

Tout autre est celle des athées.

Pour eux, la capacité qu'ont les humains de vivre à un niveau éminent de profondeur, d'authenticité, de lucidité coûteuse, d'ouverture sans calcul à autrui, de don de soi-même, de pensée libre quelles qu'en soient les conséquences, cette capacité s'explique par leurs propres ressources humaines, ressources cachées et si souvent méconnues auxquelles tant d'hommes ont peine à croire tant elles sont peu exploitées. Inutile et même malsain de postuler une Source extérieure à soi qui de toute manière n'existe pas et n'est qu'invention humaine. Cette position comme la précédente est une démarche de foi qui ne s'impose pas.

La position des véritables agnostiques est de constater la réalité vécue de dépassement expérimentée par eux et autour d'eux sans être capables d'en rendre compte d'une manière affirmative comme dans les deux cas précédents.

Les bouddhistes qui ne font aucune référence à un Dieu dans leur démarche spirituelle, exigeante et féconde en humanité, mettent essentiellement l'accent sur ce qui permet à l'être humain de se comprendre et de cheminer vers l'éveil.

Que conclure de ces différentes approches ?

On l'a vu, ce qui unit fondamentalement les humains ne se joue pas au niveau de leurs convictions philosophiques ou religieuses, mais dans la manière dont les uns et les autres s'humanisent et contribuent ainsi à humaniser les sociétés dans lesquelles ils vivent. C'est sur ce terrain qu'ils se rencontrent vraiment, qu'ils communient, entretiennent leur vigilance pour demeurer éveillés et s'entraider à édifier des sociétés de justice et de fraternité. Leurs façons de nommer la source intime qui les anime ne sont pas secondaires mais secondes, car l'essentiel pour chaque humain est de répondre en vérité aux exigences intérieures qui le sollicitent. La nomination de l'expérience vient après, elle est relative, bien qu'infiniment respectable et sans doute nécessaire, car qui a le dernier mot sur le mystère humain ?

Au bout du compte, partis avec l'affirmation solennelle de Dieu par la bouche de son prophète : "Je vous changerai", nous constatons en notre monde sécularisé que cet appel au changement continue à retentir dans les consciences humaines et à y porter du fruit. Mais la référence à Dieu comme origine de cet appel ne s'impose plus pour nombre de nos contemporains. Doit-on s'en affliger ? On devrait plutôt se réjouir de tout ce qui germe ici et là d'humanité véritable et donne corps aux valeurs bibliques et évangéliques. Celles-ci, détachées de leur origine religieuse, demeurent des repères fondamentaux de notre culture occidentale (6). Plutôt donc de gémir que la religion fout le camp, il serait plus judicieux de mettre la main à la pâte avec tous les chercheurs de sens et les passionnés d'un monde plus vivable, plus fraternel et juste. Sans répéter à la lettre le message des prophètes de la Bible et même celui de Jésus qui vivaient dans une autre culture que la nôtre (la véritable fidélité n'est pas répétition mais recréation), nous serons en connivence avec eux en prêtant une oreille attentive aux appels qui montent de nos profondeurs et en y répondant avec le même engagement et le même don de nos existences.

Jacques Musset

(1) "Naissance de Dieu " Jean Bottéro (La Bible et l'historien), Folio 1992 (retour)
(2) "La fin d'une foi tranquille : Bible et changements de civilisations" Francis Dumortier (Editions ouvrières) 1977 (retour)
(3) Lire le dernier et passionnant livre de Gérard Bessière : "L'arborescence infinie : Jésus entre présent et avenir" (Editions Diabase), pages 135 à 208 (retour)
(4) André Comte-Sponville : "L'esprit de l'athéisme" (Albin Michel) ; Charles Juliet : "Ce long périple" (Bayard) (retour)
(5) Marcel Légaut : "Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie" (Cerf) (retour)
(6) Frédéric Lenoir : "Le Christ philosophe" (Albin Michel) (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance