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27 juin 2015 6 27 /06 /juin /2015 11:11
Etienne Godinot Désarmer les dieux - Jean-Marie Muller, Appréciations et réflexions personnelles
Etienne Godinot (1)
LPC n° 30 / 2015
Désarmer les dieux - Jean-Marie Muller - Sagesse Désarmer les dieux
Le christianisme et l'islam au regard de l'exigence de non-violence
Jean-Marie Muller

1) Ce livre constitue pour moi une nourriture dans ma quête de sens. Les réflexions de J.-M. Muller rejoignent ma propre recherche que j'ai mise noir sur blanc en 2005 dans un texte sur Jésus de Nazareth (2). Je m'intéressais notamment aux livres d'Ernest Renan, Marie-Émile Boismard, Pierre Nautin, Eugen Drewermann, Éric Edelmann, Jean Onimus, Raimon Panikkar, aux recherches archéologiques qui infirment les récits de la prise de Jéricho, je contestais l'expression "parole de Dieu" et l'interprétation sacrificielle de la mort de Jésus. J'écrivais ainsi dans ce texte :

"Aucune parole dite sacrée n'est " la parole de Dieu ". Des hommes inspirés parlent et parfois font parler ce qu'ils appellent " Dieu ", mais Dieu, lui, ne parle pas. Le divin en l'homme se découvre dans l'expression artistique, dans la recherche scientifique, au cœur de la relation à l'autre (personne, animal, nature), dans la pensée, la parole ou l'acte de compassion, d'écoute, de bienveillance, de bonté, de patience, de pardon, d'émerveillement, mais aussi dans la décision d'assumer le conflit face à l'inacceptable, de passer à l'action, d'entrer dans le rapport de force pour rétablir la justice et la vérité". (…)

"Les catholiques donnent une image insupportable – ou alors à tout le moins pas claire, sinon contradictoire - de " Dieu " en célébrant chaque jour, chaque semaine le sacrifice de " l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ", en glorifiant la souffrance et la mort de la victime innocente qui offre sa vie à son Père, sacrifice nécessaire pour racheter les hommes.

Les chrétiens célèbrent donc un Dieu de tendresse et d'amour qui a besoin, pour remettre les péchés des hommes, que son " Fils unique " soit tué après les pires tortures. Dans une anamnèse théologiquement monstrueuse de Didier Rimaud sur une musique de Jacques Berthier, on chante " Jésus, Sauveur, toi que le Père a livré entre nos mains… ". Je propose la modification suivante qui ne perturbera pas la mélodie : " Jésus, Gêneur, toi que les Prêtres ont livré aux Romains".

2) L'intérêt des démonstrations, des convictions et des hypothèses de l'auteur justifie amplement l'investissement dans l'achat de ce pavé, au demeurant peu coûteux (3), à la fois pavé au sens "gros livre" et "pavé dans la mare". Oui, c'est un pavé dans la mare au sujet de plusieurs dogmes chrétiens (4) et de toute une partie du texte du Coran (5). J'ai lu ce livre avec grand intérêt et je l'ai annoté copieusement. Beaucoup des citations de J.-M. Muller m'apparaissent comme des intuitions très fortes destinées à faire date dans l'histoire de la spiritualité.

L'humour n'est pas absent du livre - ce qui est une constante bien agréable de l'auteur - par exemple quand il reconnaît aux théologiens des "circonstances atténuantes", ou quand, après avoir cité André Glucksmann écrivant dans La troisième mort de Dieu : "L'honnêteté suppose que Dieu aurait pu s'évaporer dans les fumées d'Auschwitz", il critique "l'idée fumeuse de Dieu" que se fait ce philosophe. La description de certaines scènes (par ex. l'entrée du pape Jules II dans Bologne décrite par Ivan Cloulas) ou la seule citation de phrases est en elle-même une occasion de sourire, de rire aux éclats ou de pleurer. Bref, on ne s'ennuie pas…

La "dispute" philosophique vigoureuse et argumentée est également présente tout au long des pages, par exemple quand J.-M. Muller explique pourquoi le livre de Glucksmann est à son sens "un des plus mauvais livres jamais écrits sur Dieu" ou quand il écrit au sujet du livre de Leila Babès : "Prouver la liberté intellectuelle par la répression qui la supprime est tout de même un exercice osé…". Le rappel de l'étymologie des mots - une autre constante de l'auteur - est aussi très éclairant.

L'auteur étonne, mais fait preuve de cohérence quand, après avoir déconstruit le mythe de l'Enfer, il passe aussi le Purgatoire au crible de sa critique. Une telle démarche est très décapante, car l'"honnête homme" que je suis est enclin à supposer ou à espérer qu'il restera au Purgatoire moins longtemps que "certains autres"… Et pourtant, affirme J.-M. Muller, "le méchant est un homme malchanceux". (6)

J'adhère à l'appréciation qu'a faite le philosophe et théologien congolais Kä Mana au sujet de ce livre : "Sous la forme d'une enquête patiente, fouillée, solidement argumentée, et tout autant pleine d'allant critique que de sympathie ardente pour la vocation des religions dans la construction de la paix aujourd'hui, l'auteur dégage l'horizon d'une nouvelle vision de Dieu qu'il propose comme chemin d'avenir non seulement aux croyantes et aux croyants, mais à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté qui misent sur la force de la spiritualité pour juguler la violence sur la Terre".

3) J'ai toutefois quelques regrets et une question.

Concernant la phrase de Jésus "Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive", l'auteur donne simplement la parole (p. 612) au musulman Abdelwahah Meddeb : ce glaive "est une métaphore égale à celle du feu qui embrase la terre pour la purifier par le souffle d'une parole renouvelée". On peut commenter davantage cette phrase très importante : Jésus n'appelle pas de ses vœux un monde sans conflits ou un consensus mou, il incite chacun à avancer sur son chemin en fidélité à soi-même, à exister devant l'autre, à se mettre debout face à tout ce qui opprime ou aliène l'homme, à être vigilant face aux pièges du paraître, de l'avoir, du savoir et du pouvoir. Ce faisant, Jésus et tous ceux qui le suivent remettent en cause le désordre établi et s'attirent l'hostilité des puissants et des bien-pensants.

L'ouvrage est considérable, et on comprend que l'auteur n'ait pas souhaité rajouter encore des pages et des pages. Il aurait été intéressant qu'il aborde davantage la question de l'esclavage, qu'il traite celle de l'Inquisition et du colonialisme, qui sont des formes majeures de la violence qu'ont exercée l'Église catholique et les peuples dits chrétiens. J.-M. Muller aurait pu ainsi, comme il l'a fait pour les guerres de religion, rappeler, en un chapitre, ce qu'ont été, pendant plusieurs siècles, le commerce triangulaire et la traite des Noirs, qui sont, pour une part, les conséquences de la justification de l'esclavage par St Paul et par St Augustin qu'il dénonce. La question du colonialisme est toutefois développée dans son livre sur Charles de Foucauld.

Le chapitre sur "le retrait de Dieu", qui "concerne aussi bien les lois de la nature que les actions des hommes" me semble particulièrement novateur, et convaincant en ce qui concerne les hommes. Il ne constitue pas toutefois, pour moi, et il n'en a probablement pas l'intention, une explication du mystère du "mal" dans l'univers. La nature est cruelle : Le coucou jette les œufs de la fauvette hors de leur nid, le tsunami ravage les côtes, les éruptions volcaniques engloutissent des villes, les sauterelles ravagent les récoltes des paysans misérables. Pourquoi le règne des animaux carnivores (qui interpellait déjà Isaïe), les virus, les cinq extinctions quasi-totales de la vie sur la terre depuis 4,5 milliards d'années ? Et que dire de la maladie, de la souffrance, de la vieillesse et de la mort, du tragique de la condition humaine ?

Sont explorées dans ce livre deux des trois religions monothéistes (pour autant que le christianisme trinitaire soit un monothéisme…). Il faudra un jour qu'un ou d'autres ouvrages - pas forcément du même écrivain, bien sûr (7) - abordent la position du judaïsme historique et contemporain, celle de l'hindouisme, du bouddhisme, du taoïsme, du bahaïsme, de l'animisme, et des grandes autres religions et spiritualités de notre planète, y compris la franc-maçonnerie, au regard de l'exigence de non-violence.

Sans nul doute, l'exigence de résolution non-violente des conflits entre les personnes, entre les groupes, entre les peuples, sera au centre du dialogue qui se crée et qui s'amplifiera de plus en plus entre les religions et les spiritualités.

Ainsi, Raimon Panikkar (8), dans son livre Le silence du Bouddha, qui est une introduction à la rencontre de toutes les philosophies religieuses, écrit-il : "Il ne faut pas s'étonner que la violence et la guerre apparaissent inévitables. De fait, il n'existe aucun autre moyen de résoudre les conflits tant que chaque camp se croit en possession de la vérité absolue. Les conséquences politiques de cette situation sont évidentes : si l'on ne transcende pas les tensions dialectiques par un approfondissement des problèmes et par une contribution des autres cultures, le monde s'achèvera avec la destruction de l'Histoire elle-même... Penser que la violence puisse créer de l'ordre ou que l'injustice puisse justifier la guerre n'est rien d'autre que la répétition du syndrome funeste des "Dieu avec nous", "Gott mit uns", "In God we trust", "Dios con nosotros"... La politique deviendrait alors un absolu qui nous conduirait fatalement à la catastrophe."

De la même façon, Tarek Oubrou, directeur de la mosquée de Bordeaux et président de l'association des Imams de France, écrit "Il est indispensable aujourd'hui de s'engager dans le dialogue interreligieux et interculturel. Il y a même une urgence liée à l'évolution récente de notre monde ... dans ce climat de turbulence, les religions ont toutes un potentiel de générosité, de sagesse et un sens éthique de transcendance capable de créer un lien solide entre les hommes, au-delà de leurs différences... Il s'agit d'anticiper sur des formes violentes du religieux qui alimenteraient des revendications identitaires capables de déchirer les tissus sociétaux, de menacer les unités nationales et de catalyser les conflits entre les nations... Au lieu d'un conflit interreligieux, les religions doivent combattre, main dans la main, les menaces de violence et d'incompréhension qui pèsent sur l'avenir de l'humanité."

4) Ce livre incite les croyants de toutes les religions et de toutes les spiritualités à clarifier leur propre image de Dieu, et, pour s'ouvrir à la transcendance, à rompre avec toute conception d'un dieu armé, et d'un dieu interventionniste et magicien. Quant aux agnostiques et aux athées, ils seront tentés de dire : "Si Dieu existait, j'aimerais qu'il fût celui décrit dans ce livre… " ou "Le Dieu auquel je pourrais croire ressemble au Dieu décrit dans cet ouvrage "…

Nota bene : Précisons enfin, à l'attention des lecteurs qui restent sur leur faim au sujet de la pertinence et de l'efficacité des alternatives non-violentes, que l'auteur a écrit plusieurs ouvrages pour présenter la non-violence non seulement comme une exigence éthique, mais aussi comme une stratégie d'action exerçant une pression et une contrainte en vue de rendre possible un dialogue : Stratégie de l'action non-violente (1981), Gandhi l'insurgé. L'épopée de la marche du sel (1997).

Des ouvrages de l'écrivain sont aussi consacrés à la non-violence comme stratégie de défense de la démocratie contre les menaces internes ou externes : Vous avez dit "Pacifisme" ? – De la menace nucléaire à la défense civile non-violente (1984), La dissuasion civile (avec Christian Mellon et Jacques Sémelin, 1985), Désobéir à Vichy (1994), et comme mode d'intervention entre des belligérants dans des conflits régionaux ; Principes et méthodes de l'intervention civile (1997), Supplique à un prix Nobel en guerre – Lettre ouverte à Barak Obama (2010).

Etienne Godinot

(1) Étienne Godinot est membre de l'Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits et du Comité d'orientation de la revue trimestrielle Alternatives non-violentes www.irnc.org. Ce texte peut être reçu par courriel sur demande à etienne.godinot@wanadoo.fr (retour)
(2) Texte À la recherche du vrai visage d'Ieshoua, publié en mai 2005 sous forme de brochure par l'Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens dans les Cahiers Michel Servet (retour)
(3) Quinze euros, c'est le prix d'un repas au restaurant. La nourriture apportée par cette lecture vaut bien un repas… (retour)
(4) Dogme de l'enfer, dogme de la mort sacrificielle de Jésus sur la croix "pour racheter le péché des hommes", dogme de la divinité de "Jésus-Christ, Fils unique de Dieu". Sur ce dernier point, je suis, par mes notes de bas de page dans le présent texte et dans mon document sur le rabbi Ieshoua, plus explicite que Jean-Marie Muller. (retour)
(5) Mais dans d'autres religions, il y a aussi des "mares", et particulièrement, dans l'hindouisme, le karma et le système des castes. (retour)
(6) Le jeune Adolf Hitler recevait sans broncher 32 coups de trique de son père. Je donne cet exemple en précisant que cette maltraitance n'est qu'une des causes de son délire, et que la personnalité du Führer n'est qu'une des nombreuses causes de l'avènement du IIIème Reich et de la 2ème guerre mondiale. (retour)
(7) Notre auteur a passé les 70 ans. À raison de 6 années pour analyser 2 religions, on imagine le temps nécessaire pour analyser les autres grandes traditions spirituelles, religieuses et laïques, et à plus forte raison les 1 500 religions aujourd'hui répertoriées sur notre planète… (retour)
(8) Né de père indien hindou et de mère catalane catholique, docteur en philosophie, en chimie et en théologie, Raimon Panikkar est un des plus grands spécialistes mondiaux du bouddhisme. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Recensions