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13 juin 2015 6 13 /06 /juin /2015 09:54
Alain Dupuis Dieu est-il violent ?
Alain Dupuis
LPC n° 30 / 2015

Pour nos contemporains, surtout parmi ceux qui disent "croire en Lui", la réponse semble aller de soi : il n'est même pas pensable que Dieu soit violent. N'est-il pas le Bien absolu, la Beauté parfaite, la Bonté accomplie, la Miséricorde totale, la Paix et, finalement, l'Amour sans limite ? En revanche, ceux qui nient son existence montreront volontiers, non sans arguments, qu'au fil de notre histoire, Dieu, entre autres utilités, semble avoir été inventé principalement pour servir d'alibi, de mobile ou de catalyseur aux plus lamentables violences qui entachent l'histoire de l'humanité et de notre planète.

L'opinion la plus répandue dans nos sociétés est que la violence serait un attribut divin propre au "monothéisme". La violence attribuée à Dieu, ou qui s'exerce en son nom, serait la spécialité des trois monothéismes, issus de la tradition biblique : le judaïsme, le christianisme et l'islam.

Le Dieu dont parle, ou que fait parler la Bible juive, est-il violent ?

La Bible, contrairement à ce que laisse entendre son appellation grecque (biblos), n'est pas un livre. C'est une véritable bibliothèque ambulante !

Collection d'une quarantaine de recueils, d'importance inégale, de genres littéraires très variés, elle propose des mythes de la création du monde et de l'origine de l'humanité, des mythes de l'origine du peuple hébreu, de grandes épopées relisant son histoire, sa conquête d'une "terre promise", sa constitution en "nation", en "royaume", ses défaites, ses exils, ses retours. Mais elle inclut aussi des volumes de législation, d'organisation politique, d'architecture sacrée, d'élaboration et de codification du culte, de psaumes et d'hymnes, des recueils de "sagesse", d'autres d'exhortations et d'actions prophétiques, d'autres encore de poésie amoureuse, d'autres aussi de contes et légendes édifiants. Dans ces milliers de pages, rédigées ou remaniées au fil des siècles, après l'exil à Babylone, parfois repiquées aux babyloniens et à d'autres cultures voisines, les visages du Dieu d'Israël peuvent se révéler très contrastés, voire contradictoires. Peut-on donc vraiment parler du "Dieu de la Bible" ?

Ceci étant bien établi, à la question posée, on peut, malheureusement, répondre honnêtement : OUI ! La Bible juive attribue souvent à Dieu de terribles violences.

Il convient ici de se souvenir que pour Israël, comme pour tous les peuples voisins, en ces temps-là, le "divin" était omniprésent : bonheur et malheur, vie et mort, santé et maladie, victoire ou défaite, exils et déportations, rien n'avait lieu sans le consentement ou même l'intervention directe du divin.

L'histoire et le monde sont violents. Il est donc logique que des livres de cette bibliothèque prêtent à Dieu une violence multiforme, en paroles et en actes, et que ce même Dieu semble octroyer aux hommes des droits (et même des devoirs) de violence contre certains de leurs congénères, voire à l'égard de la création entière.

- Un créateur à tendance exterminatrice. Le mythe de l'origine du monde (Gn 7, 21 et s.) nous montre, très vite, le Dieu créateur décidant l'" extermination" de tout ce qui vit, hommes compris, dans un déluge universel, pour repartir à zéro. La petite arche de Noé semble bien frêle pour faire oublier pareille politique de la "table rase" ! Mais comprenons bien que si cataclysmes il y a (et il y en a toujours eu), ils viennent forcément de Dieu, et non sans motif. Ici donc "Dieu" punit justement une humanité dévoyée…

- Un homme investi d'un statut dangereusement violent pour la création. Dans un autre récit, le même Dieu créateur aurait enjoint aux hommes : "Croissez et multipliez. Emplissez la terre et soumettez-là." (Gn 1,28). Certains voient, non sans raison, dans ce verset, le fondement de l'anthropocentrisme ravageur qui a conduit notre espèce, dans sa version occidentale particulièrement, à mettre en pièce la planète, ses richesses, sa faune et sa flore pour son seul profit. En fait, n'est-ce pas la justification "divine" a postériori d'un constat : l'homme, par sa fécondité et son intelligence, a "empli la terre" et établi, à tort ou à raison, sa domination sur toute chose et sur le reste du vivant.

- Un Dieu partial, exclusif et belliqueux. Le même Dieu, qui aurait choisi entre-temps, à travers la figure d'Abraham, de devenir le Dieu exclusif des Hébreux, est présenté comme, sinon le seul dieu, en tout cas le "plus grand" (Akbar en arabe), le plus fort de tous les dieux, ce qui, à l'époque, n'est pas très original. Il doit donc le prouver, par tous les moyens, y compris la violence et la mort !

Ses penchants à la jalousie irascible et à l'extermination sont mis en scène de mille manières dans divers livres censés célébrer l'"épopée" du peuple juif et de son Dieu, depuis la mythique "sortie d'Égypte", jusqu'à l'interminable et sanglante conquête de la "terre promise", au détriment de ses malheureux habitants d'origine…

Au livre de l'Exode (12, 21), par exemple : extermination générale de tous les nouveaux nés d'Egypte, histoire de convaincre une bonne fois Pharaon de laisser les Hébreux sortir… À noter que les familles des Hébreux échappent à l' "ange exterminateur" de Dieu grâce au "sang d'un agneau" marquant leurs portes. On retrouvera ce sang plus tard…

Jaloux et irascible ? Au livre du Deutéronome, par exemple, avec l'ordre de mise à mort de tout juif qui s'intéresserait à un autre dieu que Lui ! (13,6 et s.).

D'un récit épique à l'autre, par exemple Juges (21,10), Josué (6,21 ; 10,28), on n'en finit pas d'évoquer les méthodes expéditives de Dieu, pour la "purification" interne du peuple qu'il se serait choisi, et pour la purification "ethnique" de la "terre promise".

- Un Dieu au service d'une idéologie "nationale-théiste" ? À y regarder de plus près, cette interprétation "divine" de toutes les violences internes et externes qui affectent Israël dans son histoire réelle, ou réécrite, ne réside-t-elle pas moins dans la "nature" supposée de Dieu, que dans la nature de la relation que ce peuple prétend avoir avec Lui ?

Le problème n'est probablement pas tant le "monothéisme" spirituel naissant, tâtonnant et parfois lumineux dont témoigne toute la littérature biblique, que l'émergence, en parallèle, d'une sorte de "national-théisme", où le divin est instrumentalisé pour donner une "identité" et un ciment uniques à un rassemblement de tribus querelleuses et éparses.

En effet, la violence prêtée à Dieu n'est-elle pas d'abord au service du fameux mythe de l'"élection" qui lierait Israël à Dieu, et réciproquement (Ex 6,7 ; Lv 26,12 ; Dt 27,9) ? "Vous serez Mon peuple, je serai Votre Dieu !" (Jer 7,23). Ce Dieu censé l'avoir choisi devient, de récit en récit, le destin, l'honneur et l'identité de ce peuple. De même, le sort et l'honneur de Yahwé parmi les nations dépend de la survie et de la "pureté" d'Israël. La plupart des violences guerrières et la jalousie intransigeante attribuées à Dieu dans ces récits épiques ne sont-elles pas, plutôt, les violences et les fanatismes humains les plus ordinaires, mais ici sacralisés, "divinisés", au nom d'un mythe identitaire et du supposé "rôle" messianique dont ce peuple se dit "investi" parmi les nations ?

Ne sommes-nous pas en présence d'un dangereux glissement vers l'exaltation d'une entité ethnique (racisme) et nationale (nationalisme) qui se veut "choisie" et "pure", face aux autres "nations", pour être l'instrument (et le héros) du "triomphe" de Dieu, le jour venu ?

Le Dieu des chrétiens est-il violent ?

À la lecture des livres du Nouveau Testament, on aimerait pouvoir répondre sans hésiter que non !

Mais les premiers chrétiens étaient d'abord des juifs fervents. Leur culture religieuse exclusive était entièrement nourrie de cette fameuse "bibliothèque" biblique, des pratiques sacrificielles du Temple, sans compter toute une littérature messianique et apocalyptique qui florissait depuis quelques décennies annonçant le triomphe imminent de Dieu. Et, pour eux, aussi, les faits, même les plus brutaux (exécution de Jésus) devaient toujours pouvoir trouver leur explication en Dieu…

- Le mythe violent du "sang versé" pour le salut du monde. L'arrestation, la condamnation et l'exécution infamante de leur "messie" devaient donc être expliquées selon ce principe. Ce qui conduisit rapidement les disciples de Jésus à imaginer que ce qui était arrivé trouvait son sens "selon les Écritures" juives et les pratiques liturgiques du Temple : Jésus de Nazareth – en dépit des nombreux textes bibliques visant à éradiquer tout recours aux sacrifices sanglants – aurait été la victime consentante d'un "sacrifice rédempteur".

La mort infamante de Jésus fut mise en relation avec l'agneau immolé lors de la Pâque juive (souvenir de la sortie d'Égypte) ou le sang du sacrifice au Temple, le jour du Grand Pardon. Elle fut comprise comme LE sacrifice d'expiation et de substitution définitif ayant pour effet de "satisfaire" Dieu et d'obtenir ainsi la levée de la condamnation qui pesait sur Israël et une humanité égarée et insoumise… Cela supposait, bien sûr, un Dieu doublement violent : rancunier et vindicatif d'une part, et de plus, incapable de miséricorde envers les hommes autrement qu'au prix du sang versé (contre tous les enseignements de Jésus). Et quel sang ! Le "messie" sacrifié fut bientôt présenté comme le propre "fils" du Dieu destinataire de ce "sacrifice" ! Ici, Dieu est donc mêlé à une violence sacrée, classique certes, encore présente à l'époque dans le culte juif, et qui sert encore aujourd'hui de fondement aux christianismes officiels !

- Un nouveau messianisme universel. Mal reçu dans le monde juif de Palestine, le christianisme, sous l'impulsion de Paul de Tarse, se répandit plus vite dans l'Empire. Très vite aussi, il passa du statut de "croyance" marginale et persécutée à celui de "religion" officielle, proche du pouvoir politique. Dès lors, il puisa facilement dans l'Ancien Testament (et parfois le Nouveau), lus au premier degré, tout le matériel idéologique pour que l'Église, autoproclamée "nouvel Israël", se pense investie, au nom du même Dieu, du devoir d'incarner et de répandre le "salut" sur terre. Et elle crut trouver dans bien des passages bibliques les justifications divines d'un droit à exercer toutes formes de violence morale et physique contre ceux qui ne se soumettaient pas de bon gré à SA compréhension de la "volonté" de Dieu, à l'intérieur comme à l'extérieur de ses frontières !

- Les ravages guerriers du " Gott mit uns"… La chrétienté triomphante puise son origine légendaire, il y a quelques 1703 ans, dans la victoire militaire de Constantin, parti affronter les "barbares" derrière une bannière marquée de la croix du Christ. Le "Dieu avec nous !" de tant de batailles bibliques lointaines était de nouveau à l'œuvre pour 15 siècles d'histoire où se succéderont conquêtes, exterminations, conversions et baptêmes de masse, destructions de temples et d'"idoles", justice ecclésiastique avec droit de vie et de mort sur les "pécheurs", les récalcitrants, les juifs, les hérétiques, les sacrilèges et les blasphémateurs, les "libres penseurs", les renégats… et bientôt, les "infidèles" (lire : les mahométans). Schismes, croisades et guerres de religion se succédèrent, toutes au nom de Dieu, à coup de versets bibliques, de psaumes et de cantiques !

Comment ne pas constater que, de nouveau, "Dieu", fut comme dans la littérature de l'ancien Israël, instrumentalisé au service d'une double illusion : celle de l' "élection" où l'Église, ou telle église particulière, ou tel groupe de croyants, s'imaginant porteur de la seule véritable "onction" divine, identifie sa cause à celle même de Dieu ? Et cette autre illusion, naïve et perverse, que Dieu doive, en retour, s'identifier à la cause du groupe et donc lui "donner la victoire" sur "les autres", fût-ce par la violence et la mort. N'est-on pas, une fois de plus, en plein dans l'imaginaire "messianique", sorte de paranoïa sacrée, d'un nouveau "peuple élu" ?…

Le Dieu du Coran est-il violent ?

Chronologiquement et historiquement, l'islam est, sans conteste possible, l'héritier, assez approximatif, du judaïsme et d'un certain christianisme présents en Arabie au 7ème siècle de notre ère. C'est si vrai qu'au début du 8ème siècle, Jean Damascène, éminent intellectuel chrétien et "Père de l'Église" ne considérait l'islam que comme la 101ème des sectes chrétiennes répertoriées à l'époque ! L'hypothèse la plus fondée actuellement (1) est celle du contact de Mahomed et de ses tribus avec des juifs et les restes d'une secte judéo-chrétienne, les Nazôréens (2), établis dans la région depuis la fin du 1er siècle et la ruine de Jérusalem. Et de fait, à part le "prophète" Mahomed, la plupart des "personnages" du Coran, de l'ange Gabriel à Jésus, en passant par Abraham, Moïse et Marie, sont issus de la littérature hébraïque et de la tradition évangélique (et apocryphe), passablement remaniées.

On comprendra donc d'emblée que si le Dieu de ces deux traditions-mères n'a pas échappé à toutes les formes d'instrumentalisation violente liées au messianisme juif, puis chrétien, le Dieu qui parle et agit dans le Coran va lui ressembler très fort : certes, il est, comme lui, le Dieu "miséricordieux" omniprésent dans la Bible et les évangiles… mais il s'y exprime aussi comme l'inspirateur d'une guerre sainte impitoyable contre tous les "insoumis" et déviants.

- Une nouvelle dérive "messianique"? Aujourd'hui, beaucoup, y compris chez les musulmans, appellent à regarder les choses en face : oui, à cause de l'époque, à cause du contexte historique et politique de son élaboration, le Coran, comme la Bible, charrie les traces de toutes les rivalités géopolitiques, toutes les violences sectaires et fanatiques des hommes, de l'époque et des lieux où il fut élaboré : l'Arabie et le Proche-Orient des 7ème et 8ème siècles de notre ère, déchirés entre les ambitions perses, byzantines et arabes. Mais tout est affaire de proportion : la Bible, Nouveau Testament compris, constitue le conservatoire foisonnant de toute une culture étagée sur des siècles de maturation, dans la richesse duquel est noyée, parmi d'autres, une conception assez sectaire et violente du divin. Le Coran, en revanche, est comparativement un tout petit ouvrage, élaboré en quelques 30 années, et où la même violence divine irascible et intolérante s'exprime de manière récurrente dans quelques 650 de ses 6235 versets. Et le contexte historique de son élaboration fait que cette violence divine, parfois déléguée au "prophète" et à ses adeptes, se déchaîne particulièrement contre les "idolâtres", les incroyants, mais aussi les juifs, les chrétiens (en tout cas les "associateurs" (3)) et les renégats.

En conséquence, le Coran peut vite apparaître, aux yeux de lecteurs ignorants du contexte de son élaboration, comme le "manifeste" d'un nouveau "messianisme" radical, voire sectaire, qui se veut le dernier et le seul, supplantant ses aînés, et prétendant, à son tour, à l'universel…

- De vieilles blessures sans cesse ravivées, les unes d'origine mythique, les autres laissées par l'histoire.

Ismaël et Isaac : Un vieux mythe, partagé encore aujourd'hui avec les juifs, même les plus ouverts, prétend que les arabes (et donc, par une regrettable confusion, les musulmans) seraient le "grand peuple" promis, descendant d'Ismaël, le fils d'Agar, la servante égyptienne que Sarah fit chasser au désert. Tandis que les juifs, bien sûr, seraient les descendants d'Isaac, le fils légitime, mais né plus tard (Gn 21, 8 à 14). La Bible fonderait ainsi une immémoriale situation de "frères rivaux" entre juifs et arabes, se revendiquant tous deux d'Abraham, "père des croyants" pour les uns, et "notre père" pour les autres.

Le monde islamique témoignerait aussi d'une relation conflictuelle, cette fois-ci d'ordre historique, avec sa très encombrante "matrice" judéo-chrétienne (4).

Au début de son aventure, Mahomet et ses adeptes auraient été très proches, et militairement alliés, à des chrétiens et des juifs. Des alliances trahies, des retournements de situation et des affrontements ultérieurs semblent avoir conduit les adeptes du prophète à une attitude carrément hostile aux juifs et aux chrétiens, en tout cas ces chrétiens d'obédience byzantine, qui professent la filiation divine de Jésus (les "associateurs").

Mais il y a un autre drame historique : la nouvelle foi avait, sans doute un temps, pu se croire affranchie de ses encombrants et humiliants prédécesseurs judéo-chrétiens. Après avoir vécu au moins 5 siècles de conquête sans frein, d'un essor économique et culturel, littéraire et spirituel spectaculaire, elle s'est vue peu à peu confrontée à des défaites, des reconquêtes, des replis. Puis vint l'humiliation des colonisations et des protectorats, imposés par un Occident judéo-chrétien triomphant. D'empires dominateurs et prospères, où juifs et chrétiens devaient se contenter du statut humiliant de "protégés-tolérés" (moyennant finances), le monde musulman s'est retrouvé disloqué en un patchwork de nations asservies, marginalisées, appauvries et déculturées. Et Il y a là, de toute évidence, à l'aube du 21ème siècle, l'origine d'une blessure narcissique toujours ouverte, où peuvent aisément s'engouffrer toutes les rancœurs et les haines, avec la tentation d'en faire une nouvelle violence sacrée.

Pour certains, il s'agit, dès lors, de retrouver, dans le Coran et la "tradition" musulmane, dans l'histoire même fantasmée, fierté et identité. Éternel recours au "Dieu avec nous" des récits anciens, qui galvanisa longtemps le monde juif des temps bibliques, puis la chrétienté conquérante, et enfin l'islam rayonnant, face au reste du monde.

Pour conclure : des violences psychiques et idéologiques divinisées ?

La seule chose que nous sachions concernant la violence et concernant Dieu n'est-elle pas la suivante : il y a de la violence dans ce monde. Et il y a des flots de violence et de sang dans l'histoire lointaine, récente et actuelle de notre humanité. Mais les hommes n'ont absolument pas besoin de Dieu pour perpétrer, de siècles en siècles, exactement les mêmes violences que celles qu'on Lui attribue !

En effet, n'est-il pas très frappant de constater qu'au cours du seul 20ème siècle, les violences et les crimes de masse les plus spectaculaires et inouïs, furent le fait de sociétés et d'idéologies totalement hostiles à toute référence religieuse ou métaphysique : le matérialisme totalitaire stalinien et son rêve marxiste de "dictature du prolétariat", avec ses millions de sacrifiés aux "lendemains qui chantent"; le totalitarisme hitlérien et son rêve de "race pure" arienne, appelée à régénérer une humanité dégénérée ; les divers totalitarismes asiatiques (chinois, cambodgiens…) et leurs millions de martyrs et de victimes, rééduqués ou exterminés, pour créer un homme nouveau, pour une société "nouvelle"…

Si donc Dieu n'y était cette fois pour rien, quels étaient donc les moteurs de pareilles hécatombes ?

Un messianisme : c'est-à-dire la conviction qu'on est seul à détenir la clé d'un futur radieux et éternel pour toute l'humanité et qu'on est chargé de mission.

Une sorte de totalitarisme paranoïaque : La paranoïa peut impliquer à la fois la folie des grandeurs et une peur/haine maladive des autres.

On assiste donc, d'une part, à la mise en place, par un discours unique et répétitif (propagande et harangues), de tout un système de conditionnement et de galvanisation d'un groupe (nation entière, groupuscule, secte ou Église) prêt à se sacrifier en vue de son avenir radieux et de celui de toute l'humanité, qui repose entre leurs mains (folie des grandeurs).

On observe aussi une insistance sur la "pureté", parfois raciale ou ethnique, mais surtout idéologique, voire rituelle du groupe (sectarisme). D'où l'incontournable "rideau de fer" réel, virtuel ou purement "moral" visant à préserver "le peuple saint", les "fidèles", les "camarades" de tout "déviationnisme", de toute contamination venue de l'extérieur. Et, puisqu'on est seul porteur de LA vérité qui peut sauver le monde, on se fera éventuellement un devoir d'étendre la sphère d'influence de cette vérité (prosélytisme ou/et guerre sainte), par tous les moyens, sans exclure le "terrorisme" et la force.

On a parfois dit que tous les totalitarismes athées qui ont ravagé notre 20ème siècle avaient calqué plus ou moins leur diabolique mécanique sur les fonctionnements assez totalitaires des monothéismes religieux et de l'Église (romaine en particulier).

Il semble peu probable que les atrocités entre groupes humains rivaux et fanatisés aient attendu l'émergence de ces formes de "religion" pour sévir !

Il est donc sans doute plus juste de comprendre que chez cet animal social et collectif qu'est l'homme, la folie des messianismes sectaires et/ou totalitaires et des passions meurtrières sectaires est un phénomène psychique, personnel et collectif parfaitement naturel, hélas !

L'homme n'a probablement pas besoin du Dieu des monothéismes, ni d'aucun autre dieu, pour sombrer régulièrement dans toutes les formes de violences individuelles et collectives dont il se révèle capable depuis la nuit des temps. Un génocide commis avec ou sans prétexte "religieux" reste un pur et simple génocide !

En revanche, la vraie question est sans doute de savoir si sans "divin", c'est-à-dire sans aucun accès aux couches profondes de l'être, aux sources silencieuses de l'harmonie secrète du monde, et de la VIE, l'homme peut surmonter et guérir de sa violence maladive ? Or il est avéré que les grandes traditions spirituelles, mises en cause ici, judaïsme, christianismes et islam, au-delà de leurs dérives totalitaires et fanatiques possibles, ont TOUTES ouvert AUSSI la voie à de nombreux chemins de haute et profonde spiritualité. Chemins qui se révèlent aussi, bien souvent, ceux de la paix avec soi, et avec autrui.

Alain Dupuis

(1) Sur ce sujet et pour comprendre le contexte historique de la naissance de l'islam, on lira avec profit l'excellent petit livre (140 p.) de Michel Benoît : Naissance du Coran. L'Harmattan (2014). On pourra aussi lire utilement l'ouvrage d'un grand spécialiste du sujet : Timan Nagel : Mahomet, histoire d'un arabe, invention d'un prophète. (Labor et Fides-2012). Ou encore : Joachim Gnilka, autre spécialiste reconnu : Qui sont les chrétiens du Coran ? (Cerf 2008). (retour)
(2) Les Nazôréens, parfois assimilés aux ébionites, sont sans doute les descendants de juifs reconnaissant en Jésus le messie, mais continuant (comme la communauté de Jérusalem sous la direction de Jacques, "frère du Seigneur") à pratiquer le judaïsme, et n'ayant jamais adhéré à la divinité de Jésus. Leurs ancêtres judéo-chrétiens auraient quitté Jérusalem en 70, après la destruction du temple. (voir aussi : Michel Thieron : Petit lexique des hérésies chrétiennes. (Albin Michel 2005). (retour)
(3) Le Coran distingue deux sortes de chrétiens : les "nazaris", ces chrétiens non "trinitaires" qui ont certainement été à l'origine d'une grande partie de la "doctrine" coranique, et les "associateurs", violemment rejetés par l'islam pour associer à Dieu un "fils", en la personne de Jésus, par ailleurs reconnu comme "messie" par l'islam. (retour)
(4) Sur le caractère éminemment "psychanalytique" de la relation conflictuelle entre l'islam et le monde occidental judéo-chrétien, on lira avec grand profit "Islam, phobie et culpabilité" du juif sépharade Daniel Sibony (Odile Jacob 2013). (retour)
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