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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 09:42
Alain Dupuis À propos du livre d'André Myre : "Saintes Ecritures? Pas si simple" (1)
Alain Dupuis
LPC n° 31 / 2015
Crois-tu ça ? : Un commentaire contemporain de l'Evangile de Jean Crois-tu ça ? : Un commentaire contemporain de l'Evangile de Jean
André Myre

Voici notre monde de nouveau secoué par le déchaînement de violences justifiées par la lecture, au "premier degré", d'une "écriture" ancienne réputée "dictée" par Dieu. Intemporelle donc et porteuse d'une vérité absolue, universelle et au-dessus de toute vérité ou loi humaine.

En témoignent ces images d'époques où l'on représentait Mahomet recevant le Coran directement de l'ange Gabriel, mais aussi Moïse recevant les "tables de la Loi" gravées du doigt-même de Dieu, dans les nuées orageuses du Sinaï… et nos quatre (supposés) évangélistes écrivant, sous la dictée même de l'Esprit-Saint, des "évangiles" promus depuis "Parole de Dieu" dans leur usage liturgique… et dogmatique.

Ce coup de tonnerre du fanatisme dans le ciel presque bleu de notre Occident ne nous renvoie-t-il pas comme en miroir l'image grimaçante de ce que fut notre chrétienté, déchirée par les mêmes querelles internes et animée par la même violence brutale au nom d'une "révélation" divine ? Tous les fanatismes ne découlent-ils pas logiquement de la "croyance" en une "révélation" divine soi-disant contenue, verset par verset, dans des "Écritures saintes" ? Et pour tous, la question urgente n'est-elle pas : comment lire intelligemment et utilement, aujourd'hui, nos vieux textes fondateurs ? Et comprendre qu'ils témoignent de ce que croyaient leurs auteurs et leurs communautés, en un temps donné, et non de ce qu'il faut croire pour l'éternité !

ACCEPTER UNE APPROCHE HISTORIQUE DE NOS TEXTES FONDATEURS…

C'est à cette démarche complexe et ardue qu'André Myre nous invite à propos du 4ème évangile, dit "de Jean". Ce travail a le mérite de ne pas lésiner sur les moyens : nouvelle traduction intégrale des chapitres concernés, étude exégétique verset par verset et commentaires vivants, passionnés, personnels, voire quelque peu "militants". Une démarche courageuse et nécessaire… aux résultats déstabilisants !

Un livre dans le livre : le "livre des signes".

André Myre, dans son livre "Crois-tu ça ?" (2) , choisit de limiter son étude aux 12 premiers chapitres de cet évangile. 11 chapitres, avec le "prologue" (ajouté par le rédacteur final) et la courte conclusion, supposée (en partie) primitive : Jn 20,30-31 : "Jésus accomplit en présence de ses disciples encore bien d'autres signes qui ne sont pas relatés dans ce livre. Ceux-là l'ont été pour que vous croyiez (…) et qu'en croyant, vous ayez la vie (…)". Ils constituent, selon lui, un ensemble significatif de la pensée originale (et peut-être originelle) de cet évangile.

Les spécialistes actuels sont globalement d'accord pour considérer les chapitres 1 à 12 de cet évangile comme un ensemble rédactionnel original, témoignant de la compréhension particulière que la "communauté johannique" (3) contemporaine d'une première rédaction, avait de la vie, du témoignage et de la "fonction" de Jésus de Nazareth. Les autres chapitres, plus tardifs, furent composés au fil des ans, dans la même communauté, pour répondre à d'autres besoins, dans d'autres circonstances.

Mais pourquoi le prologue ?

En effet, cette première partie du 1er chapitre, appelée "les prologues" dans nos bibles, fut probablement rédigée en dernier lieu, seulement dans les années 100. Pourquoi André Myre l'incorpore-t-il à son travail alors qu'il fait l'impasse sur 9 autres chapitres, dont certains sont de la même époque ?

C'est que, selon lui, le "rédacteur final" aurait tenu, par ce "chapeau", à fournir une grille de lecture, le fil rouge d'un ensemble qui, entre temps, n'avait cessé d'être complété, remanié, infléchi au fil des décennies écoulées.

Selon Myre, contrairement aux apparences et à l'usage doctrinal qu'on en fait plus tard, "Le prologue n'annonce pas un salut auquel il faudrait croire. Il ne demande pas l'acceptation d'un système de foi développant l'incarnation du Verbe de Dieu. Il propose une lecture de l'existence humaine, laquelle se vit nécessairement dans le contexte d'une lutte entre lumière et ténèbres, entre vie et mort, entre sens et non-sens (…) les ténèbres refusant toujours la lumière, l'humanité refusant toujours la vie" (P.144) Le travail de Myre consistera précisément à montrer que le "fil rouge" de cet évangile est là : le choix entre ténèbres et lumière, sens et non-sens, mort déjà en marche ou chemin vers une "vie pour toujours".

Un "mille-feuille" rédactionnel étagé sur quelques 70 années…

Tous nos textes "sacrés", longtemps considérés comme "tombés du ciel", ont une longue, incertaine et complexe histoire rédactionnelle. Ils ont tous été écrits dans un groupe donné, en lien avec son histoire, ses espoirs, ses croyances et les crises traversées.

Ici, on admet généralement que tout est parti d'un groupe restreint et marginal de "partisans" de Jésus rassemblés autour d'un personnage, le disciple bien-aimé, dans la Palestine de la fin des années 30.

André Myre reprend l'hypothèse que ce "partisan" (disciple), peut-être d'origine judéenne, d'abord disciple de Jean-le-Baptiste, aurait parfaitement connu Jésus et été très proche de lui, sans pourtant faire partie du groupe des 12. Il a, nous dit-il, "compris Jésus de l'intérieur et a une vision originale de la foi chrétienne. Tout en connaissant le messianisme élaboré par les scribes chrétiens de Jérusalem, il tient un autre discours qu'eux sur la fonction du Jésus de l'histoire et celui de la foi". (P. 22)

Ce groupe, à l'approche des tensions et des drames des années 70, aurait quitté la Judée pour la Samarie, puis la Galilée, et enfin la Syrie.

C'est au cours de cette migration que cet homme, qui n'est sans doute ni un lettré, ni un "scribe", rencontre celui que Myre appelle "l'évangéliste".

L'évangéliste : "Le témoin de Jésus rencontre un penseur qui va couler le visage de Jésus que lui révèle le partisan dans un moule tout à fait original. C'est lui qui, autour des années 80, développa, avec son groupe de scribes, le fameux langage johannique" (P. 23) nous dit Myre. Langage reconnu par les spécialistes comme un "contre-langage pour une contre-société". Le ton est donné !

Ce premier travail rédactionnel a lieu au travers de crises : révoltes juives, chute de Jérusalem, destruction du Temple, tensions de plus en plus vives entre la communauté du "partisan par excellence" (le "disciple bien-aimé") et les autres communautés chrétiennes, expulsion des partisans de Jésus du judaïsme rabbinique naissant. Mort du "Partisan" et enfin, pressions croissantes de la grande Église pour l'uniformisation des pratiques et des "professions de foi" de toutes les communautés. "L'identité de la communauté fondée sur le témoignage du partisan est donc menacée tant par le judaïsme que par le christianisme"… (P.24)

Entre 70 et 90, l'évangéliste n'a donc pas écrit d'une seule traite, mais rédigé, complété, remanié, au gré des crises et des circonstances, dans l'état d'esprit d'un texte évolutif qui "devait rester inachevé". (p.25)

C'est ce premier travail rédactionnel qu'André Myre s'efforce, tout au long de son ouvrage, de distinguer de tous les ajouts ultérieurs, en les matérialisant par une typographie particulière et en en soulignant leur fréquente "dissonance" doctrinale avec la pensée de l'"évangéliste". Ces autres intervenants, qui sont-ils ?

  • Un rédacteur final qui, dans les années 90-100, met une dernière main à l'ouvrage. On lui doit sans doute le "prologue" et le chapitre 21 qui "consacre la responsabilité de l'église de Rome (rôle de Simon-Pierre) sur l'ensemble du christianisme. À noter, cependant, qu' "il fallut attendre un bon siècle avant que la grande Église commençât à citer l'évangile "selon Jean" comme elle le faisait pour les autres". (Fin du 2ème siècle)
  • Le parenthèsiste qui émaille le texte d'explications, genre "notes" de bas de page, pour les lecteurs et auditeurs syriens désormais totalement ignorants des usages juifs de Palestine.
  • Le rénovateur qui remanie, déplace des passages, introduit de nouveaux textes rédigés dans le groupe.
  • Et enfin, le catholique, ainsi désigné pour son interventionnisme fréquent, visant toujours à "aligner la pensée de l'évangéliste sur celle de la grande Église (en particulier) dans son utilisation du langage sur la résurrection, reportée dans le futur, parallèlement à celui de l'évangéliste sur la vie présente et permanente". (P.26)

On est donc loin de la fiction de l' "inspiré" unique écrivant sous la dictée de Dieu !…

"QUI PARLE DANS L'ÉVANGILE DE JEAN ?" (P. 29-31)

En effet, contrairement à celui des synoptiques, le Jésus de cet évangile est extrêmement bavard. On y recense des pages et des pages de dialogues, de controverses et de discours, dans lesquels Jésus s'exprime abondamment à la première personne : "Je suis"…, "Je fais", "Je ferai"…

Pour Myre, aucun doute : c'est l'évangéliste qui fait tant parler "son" Jésus et de cette manière "pour exprimer le sens qu' (il) reconnaît à Jésus, beaucoup plus qu'une représentation du langage même de ce dernier". (p.30) "Certes, l'évangéliste vit dans un autre monde (que Jésus), une autre culture, il utilise un autre langage, mais pour le fond, c'est le portrait de Jésus qu'il trace. Il le fait revivre, lui, le fait parler, lui (…), il connaissait assez bien son sujet pour lui faire exprimer la ligne de fond de ses choix". Selon Myre, par conséquent "Sous le "je" de l'évangéliste, il y a donc la personnalité de Jésus". (P. 31) Mais il s'efforce de montrer, chaque fois que nécessaire, que les autres intervenants ont agi de même… ce qui a pour résultat final de brouiller passablement, pour nous, 2000 ans plus tard, le message de ce Jésus-là !

On sait au moins gré à André Myre d'affirmer clairement et de mettre en évidence ce qui est tacitement admis depuis longtemps : que l'immense majorité des propos attribués à Jésus dans cet évangile ne sont pas de lui, mais de l'évangéliste ou des rédacteurs successifs, afin d'exposer, les uns et les autres, leur vision propre de Jésus ! Ce qui, bien sûr, ne peut que nous conduire à modifier sérieusement notre manière de lire un "évangile" !

En tout cas, le Jésus de l'évangéliste nous est clairement présenté comme parfaitement conscient d'être, par ses signes et ses propos, l'expression "authentique" du "Dire de Dieu" à l'œuvre en ce monde.

C'est l'évangile de la Parole, parole en acte, qui éclaire et rouvre un chemin de Vie. En suivant André Myre pas à pas à travers le "livre des signes", nous découvrons un Jésus conscient d'accomplir ce chemin de vie, envers et contre toutes les embûches naturelles de l'existence humaine. Mais surtout, envers et contre toutes les résistances et les oppositions du "système" social et culturel, économico-politico-religieux et de ses agents (symbolisés ici par les Judéens, le Temple, les prêtres, les scribes et les "séparés", pharisiens). Aveuglés eux-mêmes, morts eux-mêmes, ils enferment les autres dans leur mécanique mortifère. À ce point mortifère que, de controverses en altercations et en accusations de "blasphème", la mise à mort du porteur de cette "Parole" de vie leur paraît urgente !

"CROIS-TU ÇA ?"

En choisissant de faire de cette question de Jésus à Marthe (lors de l'épisode connu comme la "résurrection de Lazare") le titre de son livre, André Myre nous dit clairement ceci : c'est dans cette question que se tient la clé de compréhension de cet évangile. Et c'est aussi là que la "foi" de la communauté johannique diverge sérieusement de celle des autres communautés.

André Myre choisit d'appeler cet épisode (Jn 11, 1-57) la "manifestation" de Lazare. Pourquoi ? Parce que, pour l'évangéliste, "Jésus ne fait pas circuler à nouveau la vie dans un homme mort, il manifeste que la vie était toujours là, malgré la mort" chez la "personne" entière de Lazare qui répond toujours à son nom (P 438).

Et pour Myre, on a, dans les versets 23 à 26 du ch. 11, un des exemples où le "catholique", au verset 24, introduit la "foi" de la grande Église en "la résurrection des morts au dernier jour", tandis que la foi de l'évangéliste et de sa communauté s'exprime aux versets 25 et 26 : "Qui a confiance en moi vivra, même une fois mort. Et quiconque vit en me faisant confiance ne mourra jamais. Crois-tu ça ? (Traduction Myre)

Et d'ajouter : "Le ça de la question étant que la vraie vie ne se perd pas malgré la terrible réalité de la mort". (P.439)

Un évangile de la Vie, sans "sacrifice rédempteur", sans résurrection des morts, sans "jugement dernier ".

On retrouve ici la thématique du "prologue" : (Jn 1, 11-12) "Il est venu chez lui, mais les siens ne l'ont pas accueilli. Ceux qui l'ont reçu, il leur a donné le pouvoir d'arriver enfants de Dieu, ceux qui lui font nommément confiance, ceux qui ne sont pas nés des sangs des femmes, ni du désir charnel, ni d'un désir de mâle, mais de Dieu". (Traduction Myre)

Le jugement, c'est, ici et maintenant, dans le choix, dans l'accueil fait, ou non, à Jésus, à sa lumière, à ce (ou Celui) qu'il révèle, et à la Vie sans fin qui va avec… ou la mort, déjà là. Deux exemples, parmi les "rencontres" et les "signes" de Jésus :

  • Avec Nicodème (P.189 à 195) on a, selon André Myre, l'exemple d'un notable "du système", un "séparé", qui se meut dans l'obscurité (visite nocturne), qui refuse à priori Jésus (en l'appelant ironiquement "Rabbi", sachant bien qu'il n'a aucun titre officiel). Il n'a pas le beau rôle : voici que l'illettré galiléen lui parle, avec toute l'autorité de son expérience spirituelle, de la nécessité de "naître d'en haut" (voir prologue, 1,11-12) pour accéder au "régime de Dieu". Le "rabbi" officiel n'y comprend rien ! Alors, le Jésus de l'évangéliste le renvoie à ses chères études : "Toi qui est Maître en Israël, tu ne connais pas cela ? ". Sous entendu : c'est à la portée de n'importe quel être humain un peu éveillé spirituellement…
    « À travers Nicodème, c'est toute la classe dirigeante en Israël qui est ainsi déconsidérée » nous dit André Myre… Et Nicodème retourne à sa nuit…
  • Avec la Samaritaine (P.224 à 240), selon Myre, c'est "la rencontre qui prendra le contre-pied de l'entretien avec Nicodème : contraste de nuit – de jour, homme – femme, Israélite – Samaritaine, refus – accueil. On passe des ténèbres au plein jour. De l'homme du Système à la femme", victime de tout le "système", religieux, politique et moral : "une femme, membre d'une nation méprisée, mal vue des siens eux-mêmes." Au centre de cet épisode, trois points-clés de la "foi" johannique :
    Tout basculerait pour elle "si la Samaritaine savait ce que Dieu donne et si elle connaissait son interlocuteur, c'est elle qui aurait demandé de l'eau, mais pas n'importe quelle eau, de l'eau "vivante". (Traduction Myre). Et le Jésus de l'évangéliste de s'expliquer : "Qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus jamais soif. A l'intérieur de lui, l'eau que je lui donnerai deviendra une source d'eau d'où jaillira une vie pour toujours" (Jn 4, 14 - traduction Myre).
    Et, contrairement à Nicodème renvoyé à sa nuit, la Samaritaine, chamboulée, éclairée intérieurement, désireuse de ce qui faisait ainsi irruption dans sa vie (l'eau vive), entre dans une nouvelle vie, où elle entraîne son entourage !

"Occasion aussi, pour l'évangéliste, selon Myre, de parler du présent de sa communauté : C'est la fin des lieux de culte… Dieu n'est pas plus ici qu'ailleurs. Comme c'est maintenant le cas, ceux et celles qui prennent Dieu au sérieux, les "pratiquants authentiques", rendent leur culte au "Parent (Père)" dans l'authenticité du souffle (Jn 4,22-24). C'est une des manifestations de la présence de la "source d'eau d'où jaillira une vie pour toujours" dont parlait le verset 14. Les façons de rendre un culte à Dieu surgissent en bouillonnant de l'intériorité des humains. Finis les lieux de culte, finis les prescriptions et rites cultuels. Finis les gérants du sacré, seuls habilités à s'approcher de Dieu. Une nouvelle façon d'entrer en relation avec Dieu a commencé". (P.231)

EST-CE SI SIMPLE ?

Les autres évangiles qui nous sont parvenus sont, chacun à sa façon, une tentative d'interprétation, à posteriori, de la trace laissée, en Palestine, par un certain Jésus de Nazareth dont on a retenu qu'il enseignait, qu'il guérissait, qu'il interpellait les autorités, civiles et religieuses, et que, finalement, il fut condamné et exécuté sur ordre politique, mais à la demande des autorités religieuses. Chaque évangéliste, avec la culture de sa communauté et du temps et du lieu où il écrivait, a tenté de rattacher le personnage de Jésus aux conceptions de Dieu et du "religieux" qui était à sa disposition : les Écritures juives, le nouveau Moïse, le nouveau David, le Messie-roi, le Fils de Dieu, le Serviteur souffrant, l'agneau pascal, le Fils de L'homme attendu sur les nuées du ciel pour le jugement etc., etc.

Cet évangile n'échappe pas à cet aspect incontournable de tout texte remontant à une antiquité lointaine où les "croyances" les plus diverses, plus que les "savoirs", alimentaient la vision qu'on avait du monde.

Les tentatives d'éclaircissement d'André Myre concernant, chez l'évangéliste, le lien existant entre Jésus et le "Dire" de Dieu, le "Fils" (de Dieu), l' "Humain" (Fils de l'homme), en visite tous les trois ensemble sur notre terre, pour finalement remonter d'où ils étaient venus, risquent fort d'en laisser plus d'un perplexe ! (P.456-463)

Mais, en fait, pour Myre, l'enjeu d'aujourd'hui n'est pas vraiment de nous y retrouver parmi toutes les "entités" divines mythologiques auxquelles le Jésus des synoptiques, ou celui du 4ème évangile, est associé. Cette vision du ciel et du divin n'est décidément plus la nôtre. L'enjeu n'est-il pas, plutôt, d'entendre ce qui, dans ces récits anciens, se dit des hommes de tous les temps : leurs souffrances, leurs errements, mais aussi leurs aspirations, leurs étonnantes capacités ? Et cette mystérieuse source, ce "don" intérieur offert, qui peut illuminer, réorienter et déployer la vie en chacun, en chacune, en tout temps et tout lieu ?

UN TRAITÉ DE CHRISTOLÂTRIE ? ou UNE EXHORTATION À CHOISIR LA VIE ?

André Myre insiste beaucoup tout au long de cette scrupuleuse étude du foisonnement verbal de cet évangile : tout cela est dit, et de cette manière particulière, pour conforter une communauté, réduite, marginale, mais ardente, dans son choix de se dresser, en elle et dans le monde, contre tout ce qui menace la dignité et le libre épanouissement humain et spirituel de chacun, et de tous ensemble.

Et de cette lecture, il ressort que ce qui menace ainsi la vie, c'est tout système d'exploitation économique, de soumission à un ordre social injuste, d'oppression, d'exploitation et d'exclusion liés à la classe sociale, à l'argent, au prétendu « savoir », au sexe, à l'âge, à l'ethnie, aux croyances différentes. Et aussi, tout ce qui contribue à l'enfermement du « divin », du « spirituel » dans des pratiques, des rituels, des lieux et des doctrines réclamant la soumission des esprits et des cœurs.

Ainsi, quand le Jésus de Jean retrouve au Temple - symbole johannique du dévoiement du spirituel en "pouvoir religieux" - celui qu'il vient de remettre "en marche", il le rabroue et l'exhorte à ne pas retomber dans ses schémas mentaux d'avant, qui l'avaient enfermé dans son impotence, au risque de retomber dans une infirmité définitive, cette fois : la mort spirituelle ! (Jn 5, 14)

Cette guérison a eu lieu un jour de Sabbat ? Qu'importe, pour l'évangéliste ! Il n'y a pas de jour pour l'œuvre salvifique de Dieu : "Mon Père est toujours à l'œuvre, et moi aussi j'agis, comme lui ! "(Jn 5,17) affirme son Jésus. Et Myre d'ajouter : "Il n'y a pas d'autre façon de devenir humain que d'agir comme le Parent (Père)… Jésus pouvait dire "mon Parent" parce qu'il agissait comme lui. Et c'est l'enjeu de cet évangile : à la suite de Jésus, oser entrer dans l'agir de Dieu !

Autre exemple : le récit de la Cène est totalement absent de cet évangile. Il le remplace par le lavement des pieds ! "Si donc je vous ai lavé les pieds (…) vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné l'exemple pour que vous agissiez comme j'ai agi envers vous" (Jn 13, 14).

Quel rapport avec la sacro-sainte eucharistie si centrale ailleurs et depuis ?

Ceci : "Ce qui me nourrit, c'est d'accomplir le désir de celui qui m'a délégué et de mener à terme son agir" (Jn 4, 34), affirme Jésus. Ce qui "nourrit" spirituellement, dans cet évangile, c'est d'entrer dans l'agir de Dieu !

Et le fameux discours dit du "Pain de vie", selon Myre, ne dit pas autre chose.

"Celui qui m'absorbe moi-même et s'imprègne de ma vie a la vie pour toujours" (Jn 6,54 – Traduction Myre)

"Le problème se complique", nous dit André Myre en note 248 (P.299), à propos de ce verset et de ce discours, "du fait que les traductions courantes ont moins pour but de rendre ce texte compréhensible, que de l'aligner sur le rite eucharistique, ce qui n'est pas conforme à la pensée de l'évangéliste. Je me permets de penser que ce dernier a délibérément évité de parler de l'Eucharistie, d'abord parce que les rites ne l'intéressent pas, mais aussi parce qu'il jugeait amplement suffisant de dire que l'essentiel était de s'aligner sur la vie de Jésus. Pour lui, c'est la seule nourriture qui permet de vivre humainement".

Et d'ajouter, page 301 : "L'évangéliste n'appelle pas à s'enrôler dans une religion ou un parti. Il présente un homme, un seul, indépendamment de ce qu'en diront par la suite ceux qui se réclameront de lui. Et, l'ayant présenté, il dit : si vous lui ressemblez, vous êtes en vie, sinon, bien que vivants encore, vous êtes morts. Qui se nourrit de lui, s'imprègne de lui, s'inspire radicalement de lui pour vivre, vit pour toujours, déjà maintenant, dans le quotidien de son humble vie…"

EN GUISE DE CONCLUSION : UNE PORTE QUI S'OUVRE ?…

Dans son long commentaire de Jean 10, 1-18 ("le bon pasteur"), André Myre met le doigt sur quelques évidences rarement relevées, à commencer par celle-ci (P. 391-393) : "(Jn 10, 7-10) De façon surprenante, l'évangéliste commence à parler de "porte". On ne s'attendait pas à se faire dire que Jésus était une porte. Eh bien oui. Et l'affirmation est brutalement explicitée. Jésus est une porte qui s'ouvre. Avant qu'il n'arrive, les moutons étaient prisonniers à l'intérieur de l'enclos et ceux qui s'y trouvaient avec eux étaient "tous… des voleurs et des bandits". (…) Or le sens de la vie de Jésus, c'est de libérer les siens, leur ouvrir la porte (…). Ce passage sur la porte permet de comprendre l'insistance qu'a mis l'évangéliste sur le verbe "sortir", à l'écoute de la voix de Jésus : "Les moutons écoutent sa voix… et il les fait sortir. Quand il les a tous fait sortir, les siens, il va devant eux et les moutons le suivent, parce qu'ils connaissent sa voix".

Et Myre de poursuivre : "La voix de Jésus permet aux siens d'exercer une pleine liberté vis-à-vis de tous les systèmes"."Quand l'évangéliste fait dire à Jésus : "la porte, c'est moi", il n'est évidemment pas en train d'inviter les siens à concentrer leur regard sur la personne de Jésus, mais bien sur sa fonction. Ce qu'il vise, c'est qu'ils écoutent sa voix, cessent d'obéir aux hommes du système qui les tiennent prisonniers et décident, enfin, de sortir de leur enclos. (…) La vie n'est pas un système dans lequel s'enfermer, mais un chemin sur lequel avancer".

Le livre d'André Myre n'est pas une simple promenade d'agrément. Il est totalement impossible d'en rendre compte ici dans toute son ampleur. Mais il fait magistralement la preuve de l'utilité de relire TOUS nos textes fondateurs pour ce qu'ils sont. Des témoignages totalement humains, marqués par les lieux et les temps, mais rendant compte, dans des langages souvent dépassés, d'intuitions et d'expériences existentielles porteuses de lumière. Pareille approche nous libère de la fausse obligation de "croire" ce que croyaient nos lointains anciens. Mais elle nous permet de pressentir, sous les scories du temps, des querelles et des dogmes, ce même "souffle" qui les habitait. Souffle de rassemblement, de communion et de service mutuel.

Et savez-vous quoi ? J'ai travaillé ce compte-rendu en même temps que je lisais l'encyclique de François… Eh bien, des pages et des pages de l'encyclique, concernant la marche de ce monde, le "système" dominant, ses dérives économiques, sociales, technologiques, intellectuelles et éthiques, et les remèdes possibles, m'ont semblé faire parfaitement écho au "livre des signes"…

Alain Dupuis

(1) Cette présentation est redevable, entre autres, aux travaux de François VOUSA ("Les premiers pas du christianisme", Labor et Fides. 1997 ; pour une brève Introduction : "Le christianisme à l'école de la diversité", Éditions du Moulin, 2005). Elle a été publiée dans "Evangile et Liberté" n°192 d'octobre 2005 et reproduite ici avec l'aimable autorisation de la rédaction.(retour)
(2) André Myre. Crois-tu ça ? Ed. Le Cerf 2013. 500 pages, 26€(retour)
(3) C'est ainsi qu'on désigne la communauté où s'écrivirent tous les documents attribués à "Jean" : évangile, épitres et Apocalypse. On lira avec profit le livre de R. Brown : "La communauté du disciple bien-aimé" (Cerf 2002) où il établit le caractère original, voire carrément "sectaire", du groupe évoqué ici.(retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Recensions