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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 10:17
Jacques Musset À propos du livre de John Shelby Spong : "Né d'une femme. Conception et naissance de Jésus dans les Évangiles"
Jacques Musset
LPC n° 31 / 2015
Né d une femme. Conception et naissance de Jésus dans les évangiles Né d une femme. Conception et naissance de Jésus dans les évangiles
John Shelby SPONG

"Libre Pensée Chrétienne" a recommandé, il y a un an, le livre "Jésus pour le 21ème siècle" de John Shelby Spong, ancien évêque anglican des USA, traduit en français en décembre 2013 aux éditions Karthala. C'était un événement dans la mesure où un responsable d'Eglise revisitait l'événement Jésus à la lumière des dernières recherches exégétiques, trop souvent mises sous le boisseau par les autorités ecclésiastiques par peur de déroger à la doctrine officielle. Les mêmes éditions viennent d'éditer en français un second livre du même auteur : "Né d'une femme, conception et naissance de Jésus dans les évangiles" (paru en anglais 1992).

L'ouvrage est une étude de deux passages qui ouvrent les évangiles de Matthieu et de Luc (datant de 85-90 de notre ère) et qui n'ont pas d'équivalent dans ceux de Marc et de Jean. On les appelle "les évangiles de l'enfance", car ils mettent en scène, l'un et l'autre d'une façon d'ailleurs fort différente et parfois contradictoire, la conception, la naissance et l'enfance de Jésus. Ils sont fort connus : on les lit dans les églises au temps de Noël et sont à l'origine des crèches. Longtemps, on a lu ces textes comme des récits historiques, racontant l'histoire merveilleuse du petit Jésus. Ainsi a-t-on pris au pied de la lettre les histoires de la conception virginale de Jésus par Marie sans intervention masculine, l'embarras de Joseph, le fiancé de Marie, éclairé miraculeusement par un ange, la naissance de Jésus dans une étable à Bethléem, le chant des anges dans le ciel, la visite des bergers à la crèche, celle des mages venus du lointain orient avec leurs présents, le massacre des enfants juifs de Bethléem par Hérode, la fuite de Jésus avec Marie et Joseph en Egypte, le retour d'Egypte, l'établissement à Nazareth, la leçon magistrale de Jésus adolescent aux docteurs du Temple de Jérusalem. Nombreux sont encore ceux qui lisent ces textes de cette manière alors que les recherches exégétiques ont montré depuis des dizaines d'années que leur vérité n'est pas d'ordre historique mais symbolique, au sens où sous une présentation littéraire empruntée à la Bible, ces récits sont en réalité des professions de foi sur le Jésus des premières communautés chrétiennes.

A partir d'un travail d'exégèse sérieux et tout à fait accessible de ces évangiles de l'enfance en Matthieu et Luc, John Spong en fait pas à pas la démonstration convaincante, inspiré entre autres par deux exégètes américains de renom : le catholique Raymond E. Brown et la protestante Jane Schaberg. Il expose en détail dans quels buts et contextes les auteurs évangéliques ont écrit, chacun dans une perspective singulière en fonction de leurs destinataires. Il démonte les moyens littéraires qu'ils ont employés et qui reprennent des méthodes d'interprétation courantes dans la Bible et le judaïsme. Avec les moyens d'expression qu'ils avaient à leur disposition issus de leur tradition, nos deux évangélistes ont ainsi construit en tête de leur évangile un résumé de la foi en Jésus que professait leur communauté, non pas en forme de credo comme on le fit plus tard, mais en forme de récit. Dans sa démonstration passionnante, y compris en référence à la littérature non-biblique du 1er siècle, John Spong met donc à la portée de ses lecteurs les résultats des études des spécialistes. Pourtant, si bénéfique que soit son apport, ce n'est pas en cela qu'il est le plus neuf.

Là où gît son originalité, c'est qu'en tant que prêtre puis évêque assumant des postes officiels de responsabilité, il ne craint pas de dénoncer la manière fondamentaliste dont on continue à lire les évangiles de l'enfance dans les Eglises (y compris l'anglicane) comme s'il s'agissait de récits historiques. Pour lui, c'est maltraiter les textes que de leur faire dire ce qu'ils ne disent pas et plus encore c'est une infidélité notoire au message des évangélistes et par-delà à Jésus lui-même. C'est un manque d'honnêteté de vouloir y trouver les affirmations dogmatiques qui seront élaborées plus tard sur l'identité de Jésus. Ces dogmes outrepassent de beaucoup le message symbolique énoncé dans les textes. John Spong plaide donc pour une lecture dégagée du surmoi dogmatique qui colle à la peau de beaucoup de chrétiens et de responsables d'Eglise. Sinon, en procédant ainsi, on désincarne et on déshumanise Jésus et Marie et on donne de Dieu une représentation interventionniste et déresponsabilisante inacceptable pour des hommes et des femmes de la modernité.

Spong décrit fort bien la dérive qui est survenue très vite à partir du second siècle (et peut-être même à la fin du premier) concernant les identités données à Jésus et à Marie et forgées de toutes pièces à partir des interprétations erronées des évangiles de l'enfance. La désincarnation et la déshumanisation de Jésus et de Marie ont commencé dans le cadre de la culture grecque où s'est pensé le christianisme des premiers siècles. Jésus de Nazareth est devenu un être divin au détriment de son humanité semblable à la nôtre, possédant toutes les prérogatives de la divinité, la toute puissance et l'omniscience. De Marie, parce que mère du Fils unique de Dieu, on a fait la femme par excellence, choisie de toute éternité pour enfanter le sauveur, protégée de tout péché, immaculée dans sa conception, indemne de toute relation sexuelle, concevant directement de Dieu, obéissante en tout à Dieu sans comprendre, fidèle disciple de son Fils divin et au bout du compte échappant à la mort et déjà ressuscitée aux côtés de son Fils. Rien que cela ! Marie est devenue le modèle chrétien de toutes les femmes, de toutes les mères, de toutes les épouses soumises à leurs maris, et même de tous les prêtres, religieux et religieuses célibataires.

John Song fait remarquer que n'est aucunement compromise l'œuvre libératrice de Jésus conçu et né comme tous les autres humains et donc appartenant sans privilège aucun à la condition humaine. Au contraire, cela l'enracine pleinement dans l'histoire et le destin des hommes et des femmes, sans que soit altérée sa relation unique avec son Dieu.

Dans la seconde partie de son ouvrage, notre auteur montre comment durant deux millénaires les responsables de l'Eglise ont accentué, à partir d'une lecture faussée des évangiles de l'enfance, les identités hors normes humaines de Jésus et de Marie. Celle-ci est devenue la femme idéale sexuellement pure, inférieure à l'homme, soumise à lui, n'étant pas destinée (par Dieu) à exercer les mêmes responsabilités que lui, se réalisant avant tout dans son rôle de mère si elle se marie (l'exercice de la sexualité étant orienté d'abord à la procréation et donc à la venue au monde de nombreux petits chrétiens) et mieux encore dans une vocation de vierge consacrée. Parmi les figures qui ont particulièrement contribué à dévaloriser la sexualité et à en donner une image dénaturée, il y a le "grand" St Augustin (335-430 de notre ère), l'inventeur du "péché originel" ! Cette doctrine est expressément réaffirmée dans le catéchisme officiel de l'Eglise catholique, promulgué par Jean-Paul II en 1997. Ainsi, les consciences chrétiennes imprégnées pendant seize siècles par la pensée de St Augustin ne sont pas encore toutes délivrées de ce surmoi accablant.

Le mérite du livre de John Spong " Né d'une femme" est, comme celui de ses autres ouvrages, de "faire le ménage" dans l'héritage issu du message évangélique – ici les évangiles de l'enfance –, et de s'autoriser à remettre en cause les tabous dogmatiques, vérités considérées comme divines par leurs partisans et soi-disant contenues dans les textes évangéliques. L'ouvrage aidera nombre d'hommes et de femmes de notre temps, chrétiens ou non, à comprendre comment, à partir de lectures erronées des évangiles, on en est venu à diviniser Jésus et désincarner Marie et quelles sont les raisons pour lesquelles dans la longue tradition chrétienne, sur la base de ces représentations,on a méprisé le corps, mésestimé la sexualité et infériorisé les femmes. Lire ainsi les évangiles offre des antidotes à la doctrine toujours actuelle de certaines Eglises, dont la catholique, qui entretient, en dépit de quelques remises en cause, des conceptions erronées de la sexualité et de la femme.

Jacques Musset

Published by Libre pensée chrétienne - dans Recensions