Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 18:25
Alain Dupuis Et si toute parole était sacrée?
Alain Dupuis
LPC n° 32 / 2015

"Les récits bibliques sont à prendre comme de la littérature, au sens où la littérature, la vraie, se propose de faire entendre, éprouver, comprendre quelque chose de vital pour le lecteur, au plan personnel ou collectif, quelque chose qui, parfois même, traverse les siècles et parle pour des temps différents." Jean-François Bouthors.(1)

"Parole de Dieu" ! On a déjà eu plusieurs fois l'occasion ici d'évoquer la perplexité croissante de nos contemporains face à la référence religieuse d' "Ecritures saintes" lues, entendues et vénérées comme "parole de Dieu", lieu privilégié et incontournable de la révélation du divin.

Cette vision des choses allait sans doute de soi dans des cultures orales, où la transmission des savoirs et des croyances passait par la parole d'initiés, en lien avec le "sacré". Cette parole devenue "écrite", sa transmission et son interprétation restèrent aux mains d'une élite de lettrés toujours investis d'un halo d'autorité sacrée. Mais aujourd'hui, la parole (orale ou écrite) d'une part, et Dieu lui-même, d'autre part, ont sérieusement changé de statut !

"Parole" et "humanité", n'est-ce pas la même chose ?…

Indépendamment de toute croyance ancienne ou actuelle, un fait brut s'impose concernant notre monde : l'Humain, c'est ce qui parle, en ce monde, partout et depuis la nuit des temps !

Certes, on sait qu'à des degrés divers, tout le règne du vivant "communique". Des signaux codifiés, stéréotypés, permettent à chaque espèce de survivre et de gérer sa cohabitation/concurrence avec l'environnement physique et le reste du vivant. Ce qui, en soi, est déjà fascinant. Mais "parler", c'est autre chose…

Il semble bien, en effet, que le saut, le passage à l' "humanité" coïncide avec la faculté de développer des langages articulés, aussi nombreux et variés qu'il y a de groupes, langages toujours plus riches, codifiés, et assez complexes, subtils, voire abstraits, pour qu'à l'intérieur d'un groupe, on puisse dire le monde environnant, transmettre la mémoire et l'expérience, communier, s'interroger et tenter des réponses.

La "parole" est donc pour l'humanité le cœur de son identité et le moyen original dont elle dispose pour élaborer un sens à sa présence en ce monde, à son aventure historique, à sa relation à autrui et au mystère du cosmos. De groupe en groupe, ces langages sont devenus le support de cultures. Cultures diverses appelées à se transmettre de génération en génération, mais aussi capables d'échanger entre elles, de s'interpeller, de se compléter, se corriger et s'amplifier, sans limite connue à cette expansion et cette complexification.

La longue tradition biblique, qui constitue une part indiscutable de cet héritage culturel de l'humanité, participe pleinement de ce phénomène. Il est utile de rappeler qu'elle n'est qu'une de ces cultures, non la moindre, mais non l'unique.

Mais elle met la "parole" au cœur de sa compréhension du monde et de la vie. Et la parole humaine y est à ce point sacrée que le dieu de la Bible y parle la langue des hommes…

Qui est donc ce "dieu" qui parle ?

Avant de savoir si oui ou non "Il" a parlé, parle encore et parlera, il conviendrait de cerner un peu mieux de qui ou de quoi nous parlons en disant "Dieu" !

Et c'est tout sauf simple !

Le terme "Dieu", avec sa majuscule, auquel nous sommes habitués à l'excès, dérive de l'acception païenne du divin sous la forme du dieu-des-dieux, Zeus. Cet usage, introduit tardivement dans la Bible au fil des traductions, est désormais trop surchargé de connotations religieuses ou philosophiques, et trop éloigné de la subtilité propre à la culture hébraïque, pour pouvoir nous être d'un grand secours. Bien au contraire !

Dans la Bible, dès les récits mythiques de la création, le divin s'appelle "élohim". Et c'est un pluriel ! Il recouvre donc une réalité complexe, multiple, voire évolutive. Dès Genèse 1, 1-28, il est présenté comme la "parole" qui crée (ou organise ce qui n'était que chaos indifférencié). Plus loin, dans l'aventure d'Abraham, puis encore, par exemple, auprès du personnage de Moïse (Ex.3, 13-ss), il se présente comme un appel intérieur capable de bouleverser de manière inattendue des destinées. Mais qui peut-il bien être ?

Avec Abraham (Gen. 12, 1 -3), la Bible nous le montre comme un appel à s'arracher à son passé et à son héritage, ses racines, pour entrer dans une aventure totalement originale, menant vers une terre inconnue, au prix d'une confiance aveugle en cette voix intérieure. Confiance qui deviendra source de fécondité et de bénédiction pour lui et une multitude…

Selon Jean-François Bouthors, dans son passionnant petit ouvrage (2), le dieu de la Bible "est insaisissable par un nom. Il est innommable".

Et de poursuivre, commentant l'épisode du buisson ardent : "Celui qui parle […] se fait connaître (à Moïse) : "Je suis l'elohim de ton père, l'elohim d'Abraham, l'elohim d'Isaac, l'elohim de Jacob". L'interlocuteur mystérieux ne donne pas de lui un nom absolu, une définition qui suffirait à le cerner. Il en appelle à l'expérience (humaine) […]. C'est par ce qu'en ont dit ce père et ces patriarches que Moïse peut se faire une idée de l'identité de celui qui s'adresse à lui."

Ajoutons qu'en affirmant "éhié asher éhié - Je suis qui je serai…", celui qui se fait connaître à Moïse se donne comme une présence actuelle : "je suis et une promesse d'à venir : "…qui je serai… ".

- "Et tu diras aux fils d'Israël : je suis – éhíé – m'envoie vers vous".

Selon Bouthors, pour Moïse, dire "Je suis m'envoie", c'est dire "moi", ou encore "ce qui parle en moi comme le plus profond, le plus authentique de moi-même", m'envoie. Le nom de l'envoyeur, c'est l'affirmation de soi. C'est la parole qui se révèle en Moïse comme 'je'".[…] Nous voilà bien loin de Zeus sur son Olympe…

"Cet elohim, connu par l'héritage des pères, finit par se révéler comme 'je suis' - porteur de la parole la plus profonde, du désir le plus intime de celui, personne ou peuple, qui entend sa voix.[…] Existe-t-il un être plus proche de l'humain que cet elohim ? "

Et Bouthors d'ajouter : "C'est bien Moïse qui parle, mais dans sa voix yhvh se fait entendre. Ehié se fait connaître par un 'je' (Moïse) qui le porte. Ce 'Dieu-là', si nous le parlons de cette manière, est bien plus audible que celui que nous avons l'habitude d'avoir présent à l'esprit lorsque nous reprenons le discours religieux ordinaire […], puisqu'il fait appel à l'intime de chacun, qu'il renvoie à la voix qui parle au cœur lorsque nous tentons de discerner[…] ce qui nous fait vivre et quelle vie nous désirons pour maintenant et pour demain, pour nous et pour ceux dont nous partageons l'existence, que ce soit au plan personnel, ou à l'échelle de la communauté humaine."

Dieu, l'autre nom de la "parole" qui parle en nous ?

Parole, "logos" qui, selon l'auteur juif de langue grecque du prologue du 4ème évangile, se confond avec élohim, comme fondement du monde existant :

-Genèse 1, 1 et ss : "Au principe, élohim créa…"

-Jn 1, 1 et ss : "Au principe, était la parole…"

Bouthors fait remarquer que, contrairement à un usage plus tardif, ni élohim en hébreu biblique, ni la parole (ô logos) en grec biblique ne porte de majuscule. Il s'agit bien de "…la parole ordinaire. Celle qui circule d'une bouche à une oreille."

Il ajoute que, évoquant le 2ème récit de la création, "La suite du texte énonce son œuvre, ce que produit son action : Tout par elle fut, et sans elle, rien. Ce qui était en elle était vie, et la vie était la lumière des humains. Ainsi donc, la parole se trouve-t-elle à l'origine, au principe de tout. Sans elle, il n'y a pas de monde qui porte la vie."

"Cette affirmation […] invite à méditer l'usage que nous faisons de la parole. Sur la manière dont nous la recevons et sur la façon dont nous en usons. Quelle responsabilité que la nôtre, êtres de parole que nous sommes, si la parole est le cœur même du monde !"

Manière de nous suggérer que, finalement, le divin qui fonde et dynamise ce monde est comme une parole, qui ne cesse de se dire. Et que la parole qui est le propre de l'homme, et qui permet au monde d'accéder à la conscience à travers les hommes, est porteuse du "divin".

Dans le prologue de Jean, une phrase n'a cessé de laisser perplexes les traducteurs et commentateurs : "Kai ô logos in pros ton theon". Cette phrase, que l'on traduit trop souvent par "et la Parole était auprès de Dieu", les exégètes la traduisent désormais, et sans majuscules par : "et la parole était vers dieu", c'est-à-dire "en direction de dieu", comme une "orientation vers le divin"…

Il en va de même pour la conclusion du même verset: "Kai ô theos in ô logos" que l'on traduit habituellement par : "Et la Parole était Dieu".

Or, comme le démontre Bouthors, le texte dit : "et dieu était la parole". Comme en grec l'attribut du sujet est avant le verbe être, "dieu" ici n'est qu'attribut du sujet "parole". Pour l'auteur du prologue donc, la parole créatrice, toujours la parole ordinaire, celle que partagent les hommes, était "d'ordre divin". Pas moins, mais pas plus.

Qu'est-ce qui peut faire de nos paroles d'hommes une parole "divine" ?

Même pour ceux d'entre nous qui continuent de se référer aux textes bibliques juifs et chrétiens comme à une source privilégiée de savoir, de sagesse, de compréhension et de spiritualité, il est exclu que tout ce qui s'y dit soit toujours porteur de la même lumière et de la même dynamique vitale ! Loin de là ! À l'instar, au fond, de n'importe quelle production littéraire.

N'en va-t-il pas de la Bible comme de tout ce qui s'est dit et écrit hier, se dit et s'écrit aujourd'hui, se dira et s'écrira encore demain parmi les hommes ?

Tout n'y est-il pas marqué, forcément, du sceau de l'ambivalence et de la contingence humaine, et donc tributaire du temps, de l'histoire, des lieux, des croyances, des passions et des errances de ceux qui y parlent ?

La vraie question n'est-elle donc pas celle-ci : qu'est-ce qui, au fond, nous permet d'y discerner et d'y entendre, parfois, une parole que nous pressentons comme "porteuse de vie", dans un flot de textes parfois bien peu accessibles à nos esprits modernes ?

Peut-être est-ce seulement quand, tout à coup, ou régulièrement, un mot, une phrase, un récit, un hymne, un chant, un psaume, un personnage, entre en résonnance avec le plus profond, le plus intime de nos détresses, de nos révoltes, de nos espérances, de nos attentes, de nos désirs, de notre joie, de nos émerveillements, au cœur du cœur de notre vécu personnel ou collectif.

Dans cette somme de paroles humaines qu'est la Bible, comme dans toute littérature, il se peut que j'entende juste cette parole-là qui, parce que c'est moi, et à ce moment de ma vie, et dans le contexte où je suis immergé, va me "pénétrer jusqu'aux jointures des os".

En relisant autrement l'épître aux Hébreux (4, 12), ne peut-on pas dire : à ça se reconnaît comme "parole de dieu" toute parole qui, pour moi, pour nous, devient soudain "vivante", rejoint les profondeurs de l'être, éclairant d'un jour nouveau la réalité ainsi que les sentiments et les pensées du cœur ?

Divine, n'est-elle pas parole tout à coup efficace au cœur des hommes et créatrice d'inédit, de nouveauté, rendant possible l'impossible ?…

Mais alors, est-ce bien compatible avec une parole "mise en boite", en "conserve" et limitée au strict espace d'une parole antique, figée en statue de sel, par l'autorité de "hiérarchies" (pouvoirs sacrés) ?

Que penser de la tentation de faire des seuls recueils "canoniques" d'écrits anciens, juifs, chrétiens ou musulmans, les porteurs de la parole de vie ?

Les Juifs, entre le 3ème siècle a. J.C et le 1er après, violemment confrontés aux cultures environnantes, puis dispersés parmi les nations, après la ruine de Jérusalem, se sont attachés, non sans querelles, à trier soigneusement leurs écrits et à en clore définitivement le nombre.

Les chrétiens leur emboîtèrent bientôt le pas, sans doute pour des raisons proches et devant la profusion des écrits incontrôlés que produisaient les groupes et les personnalités chrétiennes. Au 4ème siècle, non sans disputes, le "canon" des écritures réputées saintes fut clos !

Un siècle après la disparition du prophète Mahomet, les musulmans s'accordèrent pour ne retenir qu'une des innombrables et très polémiques versions du Coran et sur le recueil des "hadits" (faits et dires supposés du prophète) qui règleront désormais la foi et la loi musulmanes. Inspiration divine ? Sauvegarde providentielle d'écrits uniques, de révélations définitives et intangibles ? Ou plus simplement : peur des autres ? De l'à venir, de l'inconnu, de l'incontrôlé, du vivant ?

Et si le "dieu-parole", en fait, parlait partout où de l'humain parle ?

En relisant la manière dont Luc met en scène, dans les actes des apôtres, la "mondialisation" version "pentecôte", on est tenté de penser que les temps ont bien changé.

Le miracle, ce jour-là, fut que les disciples purent annoncer leur "parole de dieu" dans toutes les langues de ceux qui étaient présents, et être compris d'eux… Et c'est tant mieux !

Mais la perspective, dans l'actuelle mondialisation et l'immense brassage des diversités ethniques, culturelles, religieuses, philosophiques, politiques où nous vivons désormais, devrait peut-être changer…, voire s'inverser totalement !

Le vrai miracle, de portée mondiale, aujourd'hui, pour nos religions qui s'imaginent toutes gardiennes de l'unique "Parole de salut", ne serait-ce pas que nous devenions plutôt, à notre tour, capables de discerner et d'entendre tout ce qui se dit de "parole de vie" partout où les hommes parlent, même, et peut-être surtout, si ça ne colle pas avec nos certitudes bien gardées.

"Écoute Israël !", voilà le cœur de la "vocation" du peuple où s'est écrite la Bible.

Non pas "Ressasse !", "Relis sans fin !" ni "Proclame !", "Annonce !", "Prêche !", "Convertis !", "Impose !"… Non : Ecoute !

Mais écouter quoi ou qui ?

Eh bien, ce n'est très probablement pas parce que quelques-uns ont cru devoir "clore" et "enclore" le dire de dieu dans des recueils il y a 2000 ans, qu'il s'est tu et qu'il ne parle pas, toujours, et abondamment.

Rien n'a changé. Le monde entier n'a jamais cessé de bruire de la voix des hommes qui racontent, gémissent, crient, réclament, jouissent, chantent, souffrent, meurent, aiment, haïssent, naissent, louent, s'émerveillent, espèrent, imaginent, inventent, proposent, construisent, s'entretuent, appellent à l'aide, soignent, consolent… En fait, rien de plus, ni de moins, que tout ce dont la Bible fut tissée.

Le malheur n'est-il pas que nous n'avons pas saisi que l'aventure biblique est une géniale invitation à l'entendre s'écrire ailleurs, sans fin, dans la pâte humaine ?

La sacralisation (pour ne pas dire la fétichisation) de ces recueils anciens ne nous a-t-elle pas détournés de la parole vivante qui se dit tout autour de nous ?

La question n'est peut-être pas : Ecouter qui ou quoi ?… Mais plutôt : Qui écoute la parole qui se dit partout et toujours, en ce monde ?

Mais, pour l'écouter, ne devrions-nous pas commencer par apprendre à faire silence, et entendre, dans l'infini bruissement de la parole des hommes, parfois de leur silence étouffé, la parole "vivante et efficace, plus incisive qu'un glaive à deux tranchants, (qui) pénètre jusqu'aux points de division de l'âme et de l'esprit, des articulations et des moelles…" ?

Alain Dupuis

(1) Jean-François Bouthors : Délivrez-nous de « Dieu » ! – De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul 2014) Voir LPC 31/2015 page 28 (retour)
(2) Idem (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance