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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 15:40
Edouard Mairlot Nos croyances à l'épreuve de la vie et de la réalité.
Edouard Mairlot
LPC n° 18 / 2012

Oui – mais aujourd’hui je l’avais pour ainsi dire oublié – les croyances reçues dans mon enfance et ma jeunesse furent effectivement mises à l’épreuve au contact de la réalité ; et ô combien ! Comment rester fidèle à ce que la vie m’a fait découvrir alors que j’étais jeune adulte ; à ce que la VIE même en moi attendait de moi pour que j’accède à moi-même, oserais-je écrire aujourd’hui au risque d’être compliqué ?

Ainsi à 18 ans, au noviciat des jésuites, durant les grands Exercices Spirituels de Saint Ignace, après une semaine de réflexion dont il nous proposait le thème, je vécus les trois semaines suivantes dans le silence, face aux évangiles. Ignace n’y ajoutait pratiquement aucun commentaire (1). Ma vie s’y est nouée.

Cinq ans plus tard, après une philosophie où j’eus la chance d’apprendre à réfléchir, je fus envoyé étudier la physique. J’entrais dans un monde totalement différent de celui du couvent qui me renvoyait sans cesse au passé. Je compris que, pour ce monde de demain dans lequel j’entrais, c’était un autre langage qui était indispensable pour exprimer la foi. Je compris que ce serait là le travail de ma vie ; et ce le fut. Ce le fut aussi pour Jacques Musset, bien connu des lecteurs de LPC, qui ne cesse de répéter son souci de : "trouver un langage qui soit crédible pour l’homme d’aujourd’hui".

L’année suivante, en 1959, Jean XXIII décidait "d’ouvrir les fenêtres" et convoqua Vatican II. Quel bonheur ce fut de découvrir "Gaudium et Spes : l’Église dans le monde de ce temps" (1965) ! J’y trouvais une confirmation de ce que rechercher ce nouveau langage était bien l’essentiel. Il en résultera pour moi bien des tensions, des conflits, et finalement une rupture. Car c’est finalement en 1983, quand il fut clair que Jean Paul II mettait fin à cette aventure du Concile, que la vie me fit comprendre que je ne pouvais rester fidèle à ce que j’étais et à cette recherche d’un "autre langage" que je portais en moi, tout en continuant à l’intérieur de l’Institution-Église. Je découvris l’amour et poursuivis mon travail et mon engagement en milieu pauvre. J’avais 50 ans…

Désormais à la retraite, j’ajouterai que, après avoir compris quelle était cette mutation qu’a vécue notre société et que notre Église refuse de reconnaître, je puis maintenant partager mon expérience de foi en un langage qui l’exprime assez clairement et sereinement. Merci la VIE ! Merci pour ces racines chrétiennes qui continuent à me nourrir en m’aidant à donner sens à mon quotidien.

Mais il y a peu, une rencontre m’a fait comprendre que, derrière ces quelques lignes qui peuvent résumer une vie, il y a d’autres enjeux qui méritent d’être relevés. Ce chemin n’a en fait rien d’exceptionnel. Tant d’autres ont aussi été amenés, dans leurs circonstances propres, à prendre des distances jusqu’à quitter… et partir à la recherche d’autre chose, pour rester fidèles à ce qu’ils comprenaient, et à eux-mêmes. Jacques Musset, qui entreprit ce chemin dès 1969, écrit-il, est l’un d’eux. Tant de prêtres n’ont-ils pas quitté pour ces mêmes motifs ? L’Église-institution, en refusant d’évoluer, cessait de "faire le poids" dans leur vie.

Plus largement, ne serait-ce pas aussi le chemin de qui a appris à être chrétien dans l’Église, en a été insatisfait car elle ne correspondait pas à son attente, et n’a pas pour autant laissé sa foi chrétienne se perdre aux oubliettes ? N’est-ce pas le cas de nombre de nos lecteurs ? Et finalement, n’est-ce pas le chemin que tout humain, libéré désormais de ce qui l’empêchait d’accéder à lui-même, est désormais appelé à prendre : chrétien ou pas, religieux ou pas…

Ce type de démarche est tout aussi important dans le monde protestant. J’eus récemment le bonheur d’échanger en profondeur avec un pasteur protestant de Madrid : Julian Mellado. Nous nous étions rencontrés, puis perdus de vue, il y a 7 ans déjà. À 21 ans, il sentit la personne de Jésus entrer dans sa vie alors que rien ne l’y prédisposait. Cela l’amena à se faire étudiant en théologie (protestante). On lui proposa alors de devenir professeur dans cette même faculté. Mais ce qu’il enseignait, auquel il avait adhéré sans réserve - le fondamentalisme évangélique - éveille bientôt des doutes en lui. Diverses questions le rongent : cela ne tient pas, et on ne peut plus parler ainsi aujourd’hui.

Après plusieurs années de conflit intérieur, il va quitter cet enseignement et une paroisse va le choisir comme pasteur. Il cherche, il évolue. Ses questions se font de plus en plus radicales. (Les tensions déchirent d’ailleurs le monde protestant : un bon nombre entend bien en rester aux positions et croyances du XVIème siècle). Il va peu à peu découvrir des éléments de réponse, mais avec qui les partager et y réfléchir ? Il se sent bien seul ! Deux groupes s’opposent bientôt au sein de sa paroisse. Pour les uns il n’est qu’un "apostat" : oser mettre en doute… ! Les autres continuent, sans parfois bien comprendre ce qu’il cherche à dire, mais "c’est un homme bon, il est accueillant et respectueux". Lors d’un vote tout récent, ils ont une majorité (2). Les autres se retirent "pleins de rage" (Marc 3.1-6).

Notre rencontre, ainsi que celle d’autres (3) lui permirent de se reconnaître dans ce que nous partagions. Le texte qui suit, avec des retouches de l’un et de l’autre, décrit en image ce cheminement qui nous est commun. Bien d’autres pourront s’y retrouver, pensons-nous :

"Tu as compris pourquoi nous sommes amis et frères", m’écris-tu. Oui, nous avons pu, en bien peu de temps, partager des manières de comprendre et de nous exprimer sur l’essentiel de notre foi qui nous étaient pratiquement communes. Ce qui nous a surpris, ce sont les profondes similitudes entre le cheminement de chacun alors que, à part le fait que, dans notre jeunesse, nous ayons chacun découvert Jésus de Nazareth, tout nous sépare. Et d’abord la différence d’âge : un peu plus de 25 ans.

Mais ensuite, plus ou moins rapidement d’ailleurs, nous percevons chacun un mal-être grandissant dans nos Églises respectives. Bien des points de doctrine présentés comme évidents, bien des pratiques qui pour nos Églises vont de soi, ne nous satisfont plus personnellement. Il faut aussi trouver autre chose pour répondre aux besoins de nos contemporains, même s’ils ne s’en rendent pas vraiment compte, mais alors qu’ils sont si nombreux à se désintéresser d’une institution qui ne les nourrit plus !

Nous nous percevons alors différents de la plupart des autres au sein de notre monde religieux car, sans bien nous en rendre compte, nous avons entrepris, par fidélité à ce que nous vivions chacun, un chemin de recherche qui nous mène "hors les murs", ces murs qui protègent ceux qui adhèrent aux certitudes de toujours. Mais nous nous retrouvons alors en dehors comme "au désert". Et chacun de nous va y cheminer, très seul, rempli de doutes, de questions. Tous deux d’ailleurs, nous renonçons, à un moment donné, à l’ensemble de la théologie reçue qui faisait partie de notre sac de voyage. Ce seront des années de plus en plus désertiques : nous ne sommes disciples de personne hormis le Jésus de la bible. Mais, même là, on s’interroge : qui peut-il être finalement ? Nous nous sommes nourris en grappillant notre grain à moudre partout où on le trouvait sur les bords de notre chemin : un texte, un livre, une rencontre vraie avec un autre "chercheur", marcheur lui aussi dans le désert (4).

Le hasard fit que nos chemins se rencontrent une première fois en 2005. Voici comment nous lisons aujourd’hui ce que fut cette première rencontre. On a rapidement eu conscience que l’on était vrai chacun l’un envers l’autre et en recherche de… On a bivouaqué dans ce désert où nous étions et, tout en partageant le repas, on a pu échanger et découvrir que le but de notre cheminement était commun. On a alors discrètement partagé quelques-unes de nos attentes, nos désirs, mais aussi nos interrogations, nos doutes, les souffrances dans notre solitude. On a "communié", puis chacun est reparti. Ces quelques heures s’avéreront importantes : elles nous nourrirent et purent nous conforter (la foi "rassurante" n’a pas bonne presse…).

Et quand, des années plus tard, on se retrouve à nouveau, on découvre que chacun a poursuivi son chemin. L’aîné a vraiment trouvé comment comprendre la situation et comment dire son vécu de croyant "en un langage qui soit crédible". Dans notre partage, l’autre découvrait alors, disait-il, les mots pour exprimer ce qu’il vivait déjà mais qui cherchait à se dire en lui. Bref, nous nous sommes découverts en communion. Nos chemins si différents nous avaient menés vers les mêmes découvertes.

Mais cette fois, nous avons pris conscience que, le temps passant, nous n’étions plus si seuls. En fait, nous connaissons des personnes, des lieux, des groupes, où nous sommes pleinement nous-mêmes, où nous pouvons parler en toute liberté, où nous rencontrons des personnes avec qui nous sommes en vérité. Dans le désert existent désormais des oasis de liberté. Nous en avons découvert chacun sur notre chemin de ces dernières années et nous nous indiquons où elles se trouvent cachées au milieu des dunes et de la caillasse (5). Ce ne sont pas des villes évidemment. Mais on y trouve l’essentiel : la nourriture de l’esprit en nous. Quand nous y allons, nous pouvons nous y ressourcer car nous y rencontrons toujours des personnes libres (6) qui ont aussi cheminé bien longtemps avant de trouver. Nous y partageons avec eux les réflexions, la veillée, un repas de "communion"…

Une photo prise d’un peu haut pourrait sans doute montrer que, dans ce désert, il y a de plus en plus de monde, d’individus, de groupes, de communautés ou de "paroisses" - qu’importe le nom. Entre eux se développent des chemins, tout un réseau de communication qui les relie et par lequel la vie passe. Image d’un avenir que construisent celles et ceux qui ont quitté et sont partis au désert ?

"Nos croyances à l’épreuve de la vie… ?" nous demandait-on (LPC 17/2012). Oui, quelle bonne mais quelle énorme question ! L’homme, pour devenir lui-même, est désormais appelé à trouver son propre chemin spirituel. Pour qui a grandi dans le monde religieux de toujours, une mutation est inévitable. Elle entraîne une traversée du désert à la recherche d’une autre compréhension, "un langage qui soit crédible" (7). Nous ne regrettons pas ; tout au contraire. Car, partis "sans savoir où nous allions", tout comme Abraham autrefois, nous nous sommes trouvés et découverts en communion avec bien d’autres. Un aphorisme d’un grand poète espagnol nous éclaire aussi : "toi qui marches, sache qu’il n’y a pas de chemin. C’est en marchant que se fait le chemin" (8).

Edouard Mairlot

(1) Certes, Jésus n’est plus pour moi, comme le propose la "méditation du Règne" qui ouvre ces trois semaines, " la seconde personne de la Trinité qui se fait homme pour sauver le genre humain". Mais "l’homme Jésus" d’aujourd’hui reste bien la même personne. (retour)
(2) Ceux qui restent viennent de se mettre d’accord sur une charte. Elle décrit une communauté où chacun puisse expérimenter le mystère de Dieu, qui est amour, et où chacun puisse se sentir respecté comme personne. Ils veulent être une "église" où se respirent et se partagent les valeurs de Jésus de Nazareth ainsi que son engagement pour une humanité nouvelle. Ils entendent respecter la souveraine liberté de chacun dans l’expression de sa foi et l’accueil à priori favorable de tous. Celles et ceux qui ont connu André Verheyen, ce prêtre de paroisse à l’origine de la revue "Libre Pensée Chrétienne" puis de rencontres mensuelles, seront heureux de retrouver ici l’essentiel de sa propre inspiration. Rappelons qu’il quitta, dès qu’il le put - l'âge de la retraite - toute charge institutionnelle pour se retrouver libre et pleinement disponible à son projet LPC . Ce groupe était et reste pleinement autonome, tout comme la "paroisse" protestante. (retour)
(3) Nos amis de LPC, de "Évangile et Liberté", et ceux du site : " protestants dans la ville" qu’anime G. Castelnau. (retour)
(4) Ainsi Marcel Légaut dont l’un, tout juste licencié en théologie, découvrit un texte en 1967. Il se retrouva tellement dans l’originalité de sa démarche, qu’il laissa à la poubelle l’ensemble des cours reçus pendant 4 ans. On retrouve le récit de ce périple, "D’un monde à l’autre, un itinéraire…", dans la revue LPC 7/2009, pp4-12 (retour)
(5) Référence entre autres à Internet (retour)
(6) Ainsi en est-il personnellement avec celles et ceux que je puis connaître à LPC. (retour)
(7) Sous-titre du livre que Jacques Musset vient de publier : "ÊTRE CHRÉTIEN DANS LA MODERNITÉ - réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible" (Éd. Golias 2012), dans lequel l’un comme l’autre nous nous retrouvons si bien. Il est prévu de le présenter bientôt dans notre revue. (retour)
(8) “Caminante, no hay camino. El camino se hace al andar “. Antonio Machado (1917) (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance