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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 11:26
Jacques Musset Aujourd'hui, comment faire l'approche du Dieu de Jésus ?
Jacques Musset
LPC n° 23 / 2013

Notre fidélité à Jésus n'est pas une simple répétition mais une re-création.

Que veux-je dire par là et pourquoi ?

Je voudrais éclairer successivement le sens de ces trois mots ; répétition, recréation, fidélité créatrice et en faire l'application à notre question. (1)

Répétition

La simple répétition de ce qu'a fait et dit Jésus ne peut être en aucun cas un critère de fidélité à son égard.

A cela, deux raisons.

Première raison.

Jésus a eu un itinéraire particulier, qui n'est pas imitable en tant que tel. Il est en effet impossible pour un être humain d'imiter tel quel un autre être humain. Chacun est un mystère unique qui n'est pas reproductible. S'inspirer de la façon de vivre de quelqu'un est tout autre chose que de vouloir l'imiter, entreprise tout à fait vaine et même malsaine. Jésus, comme n'importe qui, s'est frayé un chemin dans des conditions particulières. Il a été un homme singulier et non l'Homme avec un grand H. Il n'a pas vécu toutes les expériences humaines et spirituelles ; il s'est efforcé seulement - mais à quel degré de qualité d'humanité - de conduire la sienne propre avec une droiture et une authenticité peu communes. C'est pour cette raison qu'il est pour nous comme pour tant d'autres avant nous une référence essentielle.

S'il a donc été un homme singulier, bien qu'il ait vécu son existence avec une intensité d'exception, selon la belle expression du grand théologien Stanislas Breton, il n'a pas épuisé toutes les figures possibles d'humanité. Jésus était en effet un homme et pas une femme, il est resté semble-t-il célibataire et n'a pas connu la vie de couple, il était juif du Moyen-Orient au 1er siècle et non européen du 21ème, il était galiléen et non judéen, il parlait l'araméen et non le grec et le latin, il était laïc et donc ni prêtre, ni scribe, il savait lire et n'était pas analphabète, il était habillé et mangeait à la juive et non à la romaine, il professait la religion juive et non le bouddhisme, il est mort relativement jeune (à 36 ans vraisemblablement) et n'a pas connu l'âge mûr et la vieillesse.

Ceux qui, au cours de l'histoire, ont voulu ou veulent encore imiter Jésus à la lettre se fourvoient dans une conception matérialiste, en tout cas formelle, de la fidélité. Aujourd'hui quand les responsables de l'Eglise catholique justifient l'impossibilité pour une femme de devenir prêtre ou évêque, c'est en référence au sexe de Jésus : une bien pitoyable compréhension de la fidélité. Quand les mêmes autorités interdisent aux Eglises d' Afrique ou d'Asie de célébrer l'eucharistie avec autre chose que du pain et du vin, on est dans une religion du mimétisme et non dans la religion en esprit et vérité. On pourrait citer d'autres exemples de cette fausse fidélité de Jésus (à propos de la conception du mariage et du divorce ; à propos de la méfiance envers le politique en raison du non engagement direct de Jésus dans la sphère politique). Tous ces exemples de prétendue fidélité à Jésus induisent un visage de Dieu formaliste, désincarné, machiste, légaliste...

Deuxième raison.

Nous ne vivons pas dans les mêmes conditions politiques, économiques, sociales, religieuses et culturelles que Jésus. Il est donc évident qu'en nous inspirant de l'esprit qui l'a animé, la manière dont nous traduirons cet esprit de Jésus en actes et en paroles sera différent de sa manière à lui.

Arrêtons-nous sur la différence culturelle entre lui et nous. Nous ne nous pensons plus comme les contemporains juifs de Jésus.

Au temps de Jésus et avant lui, dans le monde juif, quelles représentations avait-on de Dieu ?

Dans ce contexte, il va de soi de croire en Dieu, c'est une évidence. Ce Dieu transcendant et tout-puissant est la clé de voûte d'où tout découle. Il est le créateur du monde, de toutes les espèces vivantes et de l'homme, l'auteur des lois et des commandements devant assurer une vie juste et harmonieuse entre les individus et dans les sociétés. Les respecter c'est se soumettre à la volonté divine. Ce Dieu conduit l'histoire et les événements selon un projet inaccessible au commun des mortels mais toujours orienté vers le salut de son peuple et des hommes. Ce Dieu est sur le point, est-on persuadé à l'époque de Jésus, d'établir définitivement et glorieusement son règne en Israël et sur le monde entier. Telles sont les principales représentations traditionnelles de Dieu dans le judaïsme au temps de Jésus. Toute réalité est présentée comme venant de Dieu. Lisez la Bible pour confirmation.

Jésus partageait les représentations de son peuple et il ne pouvait en être autrement sinon il aurait été un pur extraterrestre.

Pour lui, comme pour son peuple, Dieu est la clé de voûte de tout. Mais il faut noter chez lui un affinement, un élargissement, un approfondissement de l'héritage reçu. Pour Jésus, la fidélité à Dieu rime avec la droiture du cœur, elle donne priorité à l'esprit sur la lettre et elle s'évalue à l'attention portée à autrui et spécialement aux marginalisés. Par ailleurs, il vit dans une étonnante intimité avec Celui qu'il appelle abba, papa, au nom et au bénéfice duquel il prend position avec une liberté étonnante. Son Dieu est la source intime de l'engagement de sa vie.

Aujourd'hui dans notre monde marqué par la modernité, la plupart des gens ne se pensent plus et ne pensent plus le monde comme au temps de Jésus.

"Nous sommes, dit Joseph Moingt, dans une société sécularisée, qui se pense et s'organise sans avoir besoin de Dieu comme référence". D'où vient cette rupture avec le monde ancien ?

Ce phénomène qu'on appelle la modernité est né dès les 16ème- 17ème siècles lorsque des philosophes revendiquent le droit pour l'homme de penser par lui-même et donc de ne pas être assujetti d'emblée à une vérité définie d'avance par voie d'autorité.

Dans la modernité, le "je", le "moi" entre en scène. Il ne veut plus dépendre des autres pour connaître. Il soumet à sa réflexion critique tout ce qu’il apprend d'eux et d’abord ce qu’il a reçu de la tradition, tout ce qui lui a été imposé de l'extérieur.

C’est là que se joue la rupture entre modernité et antiquité. L'argument d'autorité n'est plus valable, il faut le vérifier. La vérité n’est pas fixée à jamais dans une tradition.

Le célèbre philosophe allemand Emmanuel Kant écrit en 1773 : "Les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état des mineurités (mineurité s’entend comme mineur opposé à majeur), où il se maintient par sa propre faute. La mineurité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. (...) Aie le courage de te servir de ton propre entendement". Voilà la devise des Lumières.

Cette devise des Lumières a pris à contrepied la manière littérale dont l'Eglise lisait les Ecritures, révélation reçue de Dieu et d'une manière générale sa doctrine enseignée comme la Vérité divine. C'est la raison pour laquelle les autorités de l'Eglise catholique depuis le 16ème jusqu'à la moitié du 20ème siècle et même ensuite se sont tenus dans une attitude particulièrement défensive contre ceux qui remettaient en question la doctrine traditionnelle. On est loin d'être sorti de cette crise.

Or, aujourd'hui, pour la plupart des gens qui baignent dans la culture de la modernité, non seulement Dieu n'est plus une évidence, mais la doctrine catholique officielle, prétendument reçue de Dieu et transmise par les autorités de l'Eglise comme étant la Vérité, n'est plus guère crédible. Car elle s'impose du dehors et se déduit de postulats invérifiables.

La voie d'approche de la réalité pour un homme de la modernité se fait par la réflexion et l'expérimentation. Cette démarche est une révolution copernicienne par rapport à l'approche traditionnelle.

De cette évolution, il résulte que notre fidélité au Dieu de Jésus ne peut pas consister à reproduire et répéter purement et simplement ce que le nazaréen a dit, fait et vécu, comme expression de sa propre fidélité à son Dieu. Ce serait de l'anachronisme et sans doute la pire des infidélités.

Recréation

Comment concevoir aujourd'hui une véritable fidélité comme re-création de ce qu'a dit, fait et vécu Jésus ?

Que mettre sous ce mot de "recréation" ?

Partons d'abord d'une constatation évidente que l'on peut observer en tous domaines de la vie d'une génération à une autre génération : un héritage ne demeure vivant et fécond pour ses héritiers que s'ils se l'approprient et donc le recréent.

Ce qui suppose de leur part un droit d'inventaire, une évaluation, la possibilité de retenir ce qu'ils jugent bon, la nécessaire réinterprétation de l'héritage due aux conditions nouvelles dans lesquelles vivent les héritiers, conditions d'ordre culturel, économique, politique, social, technique. C'est une tâche très exigeante, mais c'est la seule qui soit prometteuse de vie, de sens, d'inventions. On peut le vérifier dans l'histoire humaine à tous les niveaux et donc dans nos propres histoires individuelles. Si nous sommes reconnaissants à ceux et celles qui nous ont précédés et dont le témoignage nous a touchés, que retenons-nous d'eux qui nous fait vivre actuellement ?

D'abord et avant tout un esprit, une façon de vivre fraternelle, une liberté de penser et d'agir, une ouverture à autrui, une générosité .... Ce ne sont ni les représentations ni les formes à travers lesquelles nos devanciers ont exprimé et mis en œuvre ces qualités d'esprit et de cœur. Ces représentations et ces formes sont relatives à leur temps, à leur histoire, à leur tempérament. Si nous marchons sur leurs traces, à nous d'incarner, dans de nouvelles représentations et de nouvelles formes concrètes, l'esprit qui les a animés et qui nous inspire intérieurement. C'est cela la véritable fidélité créatrice qui se joue avant tout au niveau d'un esprit commun qui se perpétue à travers des expressions et des réalisations diverses.

Il en a toujours été ainsi dans la tradition religieuse judéo-chrétienne. On peut lire toute la Bible juive comme un incessant travail de recréation par réinterprétation de l'héritage reçu. Pourquoi ce travail s'est-il imposé aux croyants juifs à travers les siècles ? Tout simplement parce que les conditions nouvelles de vie obligeaient à se poser des interrogations inédites et remettaient en questions les croyances héritées.

Je prends un seul exemple. Au 6ème siècle avant notre ère, le peuple juif connut une épreuve gravissime qui a mis à bas les convictions fondamentales et les représentations sur lesquelles reposait sa foi jusque- là.

Cette épreuve fut l'expérience de l'exil à Babylone (586 – 536).Tout semble s'écrouler pour les juifs restés sur place comme pour les déportés. Leur Dieu semble vaincu par Mardouk le dieu national babylonien. Les croyants juifs sont immergés dans une nuit obscure qui peut en faire douter plus d'un des promesses de leur Dieu. Or durant les cinquante ans qu'a duré l'exil, un immense travail de réflexion s'est fait chez les déportés qui a abouti à une réinterprétation de leur tradition en l'élargissant, en la purifiant, en l'intériorisant. C'est pendant cette période cruciale que les exilés ont pris conscience que leur Dieu n'était pas seulement un Dieu national mais celui du ciel et de la terre, que la terre de Dieu n'était pas seulement le petit canton national de Juda mais l'univers entier, que le Temple véritable n'était pas seulement un temple de pierre mais le vaste monde, que la vocation du peuple juif n'était pas de vivre en circuit fermé mais d'être le témoin du Dieu universel à la face des nations, que chaque personne était responsable de ses actes et que la loi de Dieu lui était intérieure (2). Je n'entre pas ici dans le détail de cette révolution copernicienne. Ensuite, rien ne sera plus comme avant en dépit des tentatives de revenir aux représentations anciennes. Cette époque fut extrêmement féconde en textes exprimant la foi réinterprétée et renouvelée.

La tradition de réinterprétation reste vive aujourd'hui dans le judaïsme : on discute, on débat, on avance sans cesse de nouvelles significations (malgré le courant fondamentaliste et intégriste) (3).

Jésus se rattachait au sein du judaïsme de son époque à ce mouvement d'ouverture et d'incessante réinterprétation. Son message et sa pratique sont à l'opposé d'une simple répétition ; c'est une re-création. Dans son combat contre le moralisme étroit et le ritualisme qu'était devenue sa religion, il prône en paroles et en actes un retour à la source de la foi juive : pour lui, le rapport à Dieu s'évalue à l'aune de la justice et de l'amour pratiqués envers les autres humains ; en même temps il approfondit et élargit les perspectives : les vrais adorateurs de Dieu adorent en esprit et vérité.... C'est l'esprit et non la lettre qui est essentiel.

Sur les 20 siècles passés de l'histoire du christianisme, on pourrait multiplier des exemples de cette culture de réinterprétation donnant lieu à des figures inédites de re-création, concernant l'approche du mystère du Dieu de Jésus. On peut citer les Pères grecs et latins, St Augustin, Abélard, St Thomas d'Aquin, ...jusqu'à la théologie de la libération. Aujourd'hui, on est officiellement au point mort.

Fidélité et recréation.

Comment conjuguer au 21ème siècle fidélité et recréation dans notre foi au Dieu de Jésus. ?

D'abord en quoi consiste essentiellement notre fidélité à Jésus de Nazareth dans son rapport à Dieu ?

Si nous nous disons ses disciples, notre fidélité consiste essentiellement à nous laisser inspirer par l'esprit qui l'animait dans sa manière de vivre (un combat de libération des hommes dans toutes les dimensions de leur être).

J'entends le mot "esprit" au sens de la pensée et de l'attitude qui ont orienté et déterminé son existence. Regarder Jésus vivre en son temps nous permet de déceler ce qui l'habitait intérieurement, ce qui le motivait à risquer sa vie pour témoigner du Dieu dont il se réclamait, et aussi comment il se situait vis-à-vis de son Dieu.

Etre fidèle à sa démarche c'est donc avant tout nous efforcer de vivre du mouvement intérieur qui était le sien et comme lui de l'incarner mais à notre façon et dans une pratique (paroles et actes).

Mais une remarque capitale s'impose.

Ayant atteint autant qu'il est possible ce qu'a vécu Jésus de Nazareth, il ne faut pas confondre le mouvement de sa foi en son Dieu et les représentations qu'il avait de son Dieu. C'est un exercice essentiel.

Notre fidélité créatrice ne se joue pas au niveau des représentations qu'il avait de son Dieu, relatives à son contexte culturel et religieux, mais elle se joue dans la ligne du mouvement personnel de sa foi en son Dieu (4). D'où l'importance capitale de faire la différence entre les deux, ce qui nous autorisera nous-mêmes, dans le contexte culturel où nous vivons, à avoir nos propres représentations de Dieu. Creusons ce dernier point de plus près.

Comment donc dans notre culture marquée par la modernité professer le Dieu de Jésus sans être tributaire des représentations de Jésus ?

Nous avons vu que le mouvement de foi de Jésus en son Dieu se traduit par la reconnaissance de son Dieu comme la Source de son engagement au service de la libération de ses contemporains dans toutes les dimensions de leur être.

Nous avons vu aussi que, pour ce qui est de ses représentations, Jésus reçoit de sa Tradition les représentations qu'il a de son Dieu et qui sont relatives au contexte religieux et culturel de son temps.

Pour nous et pour beaucoup de nos contemporains marqués par l'esprit de la modernité (revendication du droit à penser personnellement, à chercher et à trouver par expérimentation), notre approche du mystère de Dieu comme source de notre humanisation ne peut plus se faire à partir d'une doctrine venant d'en haut à laquelle il nous suffirait d'adhérer.

Prenons donc une autre voie d'accès qui part de l'humain et que nous appellerons ascendante. Cette approche est une démarche existentielle animée par le souci de la vérité, de l'authenticité, du don et engageant tout l'être dans la recherche de son sens. Cette voie empruntée avec la préoccupation de ne pas tricher avec soi-même, d'aller le plus loin possible dans la vérité de soi-même – chemin fort exigeant – comment peut- elle être une approche actuelle du mystère du Dieu de Jésus ? Et dès lors, à quelles conditions ?

Exigence de Vivre en Vérité

Allons au cœur de ce que nous vivons les uns et les autres dans notre aventure d’humanisation quand nous nous efforçons vaille que vaille de conduire notre existence dans une démarche d’authenticité, attentifs à débusquer nos illusions, à nous remettre en cause si nécessaire, à lier travail intérieur d’approfondissement personnel et ouverture à autrui dans l’épaisseur de notre vie quotidienne ? Qu’observons-nous ?

Ce que chacun expérimente au tréfonds de son être – quelle que soit son histoire singulière -, n’est-ce pas avant tout une exigence de vivre en vérité dans toutes les dimensions de son existence ?

- Exigence de lucidité sur sa manière d’exister, sur la cohérence entre son dire et son faire, sur les héritages qui le conditionnent, sur ses ambiguïtés, ses limites, ses peurs, ses attachements, ses répulsions, ses illusions, son histoire passée…

- Exigence de vivre vrai dans sa relation à autrui, exigence qui invite à l’écoute, à la compréhension, au soutien, au respect, au pardon, à la remise en cause personnelle…

- Exigence de probité intellectuelle dans sa recherche spirituelle, dans l’appropriation, si l’on est croyant, de sa tradition religieuse, ce qui a pour conséquence de ne pas mettre de limites à ses questionnements ni au chemin à parcourir…

- Exigence de recueillement pour se ressourcer, pour ne pas céder à l’activisme, aux illusions…

- Exigence de consentir à la réalité telle qu’elle est pour en faire un tremplin de maturation, d’affinement, d’approfondissement, ce qui implique détachement et renoncement...

Cette exigence, sorte de voix intime, qui se murmure dans le silence ou s’impose parfois avec insistance et d’une manière récurrente et à laquelle nous consentons nous fait expérimenter un dépassement, une sorte de "transcendance" intérieure qui faisait dire à Pascal : "L'homme passe l'homme".

Une source intime inspirante

L'expérience de cette exigence intime, Marcel Légaut l'appelait motion intérieure. A travers cette inspiration venant des profondeurs de son être et l’appelant à vivre en vérité, il lisait les traces en lui d’une "action qui n’est pas que de lui mais qui ne saurait être menée sans lui". Il en concluait qu’on pouvait "appeler cette action qui opère en soi l’action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s’y refusant – une représentation bien définie".

Marcel Légaut pose ainsi un acte de foi mais qui ne s'impose pas. La meilleure preuve est que des humains qui expérimentent eux aussi la même qualité d'humanité à travers leurs choix de vie exigeants ne nomment pas Dieu : ils se tiennent dans l'agnosticisme (je ne sais pas) ou dans l'athéisme (Dieu n'existe pas, ce qui est aussi un acte de foi).

Si nous-mêmes expérimentons cette même qualité d'humanité et pressentons comme M. Légaut le mystère d'une "Présence" au cœur de notre cheminement humain, nous désignons cette mystérieuse "présence" comme la source intime qui nous inspire secrètement sans peser sur notre liberté.

Que nous nommions cette "Source" différemment de Jésus (Souffle, Feu, par exemple), c'est légitime. Nous sommes là au niveau des représentations dépendantes de notre culture, de notre histoire, de notre milieu de vie.

En effet une chose est d'expérimenter cette Source au plus intime, autre chose est de désigner la réalité dont nous faisons l'expérience au plus intime. Ainsi ne faut-il pas confondre la réalité vécue qui est en elle-même indicible et la nomination de cette réalité expérimentée.

L'expérience de cette réalité est première, la nomination n'est pas secondaire mais seconde et relative.

Nous avons besoin de mots pour balbutier l'expérience de l'exigence, de l'appel intérieur que nous expérimentons quand nous nous efforçons de vivre dans l'authenticité, la vérité et le don, mais ce ne sont que des mots. Ils sont utiles, nécessaires même mais relatifs. Ils ne servent qu'à pointer notre attention et celle d'autrui sur l'expérience vécue, intraduisible par nature.

La pire des choses c’est d'idolâtrer les mots en croyant expérimenter la réalité. Nous ne sommes jamais indemnes (ni non plus les Eglises) de glisser vers cette impasse.

L’engagement de notre existence

Notre fidélité à la démarche de Jésus dans la relation à son Dieu ne passe donc pas d'abord par des mots mais par l'engagement (au sens le plus large du terme) de notre existence dans l'esprit qui fut le sien et au cœur de cet engagement par l'expérience au tréfonds de notre être d'une Source mystérieuse inspirante. Là nous sommes en phase avec l'expérience de Jésus, chacun la vivant à sa manière. Cela nous renvoie chacun à la question fondamentale : comment nous efforçons-nous de vivre aujourd'hui de l'esprit de Jésus dans toutes les dimensions de notre être? Cette voie ne conduit pas automatiquement à la perception de la Source inspirante, mais pour un homme de la modernité, en est-il d'autre aujourd'hui pour percevoir cette Source intime qui inspire tout vrai chemin d'humanité ?

Voilà à mon sens une voie possible pour conjuguer actuellement notre fidélité au Dieu de Jésus et la légitime et même nécessaire créativité dont nous avons à faire preuve aujourd'hui.

En conclusion

1° Pour faire l'approche du Dieu de Jésus aujourd'hui, il nous faut regarder vivre Jésus et méditer son expérience unique. Cela implique deux conséquences indissociables l'une de l'autre, toutes deux capitales : travailler sérieusement sur les textes évangéliques pour faire émerger la figure historique de Jésus de Nazareth (cela ne va pas de soi) et méditer à longueur de vie, seul et en communauté, son témoignage afin de s'imprégner de son esprit. Ces deux chantiers ne sont jamais terminés parce que notre propre existence étant en perpétuelle évolution, nous avons sans cesse à revenir à la source pour mieux la percevoir et même la découvrir sous un jour nouveau.

2° Le témoignage de Jésus nous indique la voie de notre fidélité à son Dieu : engager nos existences singulières dans l'esprit qui fut le sien en nous laissant inspirer au plus intime par la Source qui était la sienne. La primauté va à l'expérience vécue.

3° Si notre fidélité se joue essentiellement au niveau de l'esprit de Jésus à mettre en œuvre dans nos vies, les manières de donner corps à l'esprit de Jésus sont infinies. Ainsi mesure-t-on sa fécondité à travers les siècles, aujourd'hui comme hier, en nous, près de nous et loin de nous. D'où l'importance d'être créatif et attentif aux témoignages si divers du Dieu de Jésus à travers notre vaste monde et de nous en émerveiller.

Tout langage sur le Dieu de Jésus ne peut être que le témoignage d'une expérience personnelle et communautaire inspirée par celle de Jésus. Expérience de libération. Un langage sur Dieu déconnecté d'une expérience est vide. A nouvelle époque, nouvelle exigence de dire Dieu dans la culture du temps. Ne craignons pas de nous y risquer. C'est notre responsabilité.

Vivre dans l'esprit de Jésus n'est pas le monopole des chrétiens. Sans référence à Dieu, des gens nombreux à travers le monde vivent des valeurs qui étaient celles de Jésus. Ces valeurs sont d'ailleurs universelles et font partie de l'essence de l'homme dont le souci est d'inventer sa vie dans la vérité, l'authenticité, l'attention à autrui, notamment à ceux qui sont les plus oubliés. L'important n'est pas ce qui est étiqueté chrétien, mais ce qui est en consonance avec la pratique de Jésus de Nazareth.

L'approche du Dieu de Jésus que je viens de tracer interroge les Eglises. Si le Dieu invisible ne se laisse pressentir que dans l'engagement des vies animées par l'esprit de Jésus, la mission des Eglises n'est- elle pas d'appeler ceux qui se disent disciples de Jésus à cet engagement en même temps qu'à des temps de ressourcement personnel et communautaire ?

7° Je termine avec l'évocation de trois passages des évangiles : Le premier est une exigence ; les deux autres sont un encouragement.

Matthieu 25, 14-30, la parabole des talents. Un homme, à son départ (on ne sait s'il reviendra), confie ses biens à ses serviteurs : un ou plusieurs talents. Aucune consigne, rien de sa part. Les deux premiers serviteurs entreprenants prennent le risque de faire valoir les talents reçus et cela porte ses fruits. Le troisième, par crainte de tout perdre, fait la politique de l'autruche, il enfouit en terre le talent reçu. Les deux premiers sont félicités et gratifiés. Le troisième condamné.

J'actualise : depuis Jésus, c'est à ses disciples de jouer, de prendre le risque de faire fructifier sa parole et sa pratique révélant son Dieu. Sommes-nous dans la posture du risque à courir pour révéler à notre façon et d'une manière inédite le visage de son Dieu ou bien sommes-nous dans la posture de la peur soucieuse avant tout de conserver, de ne rien changer, de répéter ? Dans le premier cas, courir le risque est la condition de la fécondité ; dans le second, le repliement sur le pareil au même est indicateur de stérilité.

Jean, 16,7 et 14,12 : deux paroles sont mises sur les lèvres de Jésus qui traduisent la méditation de la communauté où est né l'évangile.

"Il est bon que je m'en aille, car si je ne pars pas, le Souffle ne viendra pas à vous".

"En vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais ; il en fera même de plus grandes...".

J'actualise : pourquoi aurions-nous peur puisque nous sommes assurés d'avoir en permanence le Souffle suffisant pour vivre de l'esprit de Jésus et témoigner de son Dieu ! Comment ne pas nous sentir encouragés à être créatifs pour faire advenir sans cesse de nouvelles figures d'évangile ?

Jacques Musset

La tâche qui nous incombe aujourd’hui n’est pas de nous attacher de toutes nos forces aux formes traditionnelles et dépassées d’une religion dont l’homme a de plus en plus de mal à faire son bien. Elle est de mettre au jour la vie qu’elle portait en germe et qui doit être dégagée de sa gangue pour allumer encore dans le regard de l’homme la brûlure d’une foi. […]

L’exode dont nous parlons, cette sortie du monde religieux de l’enfance pour un espace plus vaste, ne débouche pas sur le vide ni le néant. Il n’est pas refus de toute la transcendance dont le monde ancien était pétri. Il est réinterprétation, intériorisation, ouverture vers le ciel du dedans : là où toutes contradictions trouvent, en chaque homme, leur réponse et leur accomplissement. Rien de paradoxal, en effet, qui ne se résolve dans la respiration assumée d’une vie s’ouvrant peu à peu, jusqu’à l’ultime, à son propre mystère. […]

La sortie de la religion est d’abord réappropriation de ce qu’elle possédait de plus propre et qui nous était devenu étranger. Cette prise de conscience peut nous sembler brutale. En fait, elle se préparait depuis des siècles dans les consciences. Il y fallut le courage de bien des prophètes malmenés, interdits, condamnés, parfois mis à mort par les tenants de la religion officielle. Que de patience pour que l’évidence dont ils étaient témoins, quelquefois avec des siècles d’avance sur les préjugés de leur temps, éclate enfin au grand jour !

Jean Lavoué L’Évangile en liberté pp.85-86 Ch.4 : Mutation spirituelle L’aujourd’hui de Dieu.

(1) Cet article est la seconde (un peu résumée) des deux interventions faites par son auteur lors d'une journée sur le thème : "Pour nous aujourd'hui, comment faire l'approche et témoigner du Dieu de Jésus ? " la première portant sur "Jésus et son Dieu ". Les lecteurs qui voudraient l'intégralité des interventions peuvent s'adresser à J. Musset : jma.musset@orange.fr (retour)
(2) Entre autres références : Genèse 1; le second Isaïe, 40-55 ; Ezéchiel ; Les livres de Ruth et de Jonas (retour)
(3) La fin d'une foi tranquille; Bible et changement de civilisations de Francis Dumortier. Ed. Ouvrières 1977 (Cf aujourd'hui les livres des nouveaux penseurs de l'Islam qui plaident pour un retour aux sources de leur tradition et son actualisation) (retour)
(4) Impossible de décrire en détail, dans le cadre de cet article, le message et la pratique de Jésus comme révélatrices de son Dieu. Lire par exemple : Jésus, le dieu inattendu de Gérard Bessière, éd. Découvertes Gallimard (N°170) ; Jésus de Nazareth de Jacques Schlosser, éd. Noésis. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus