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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 16:36
Eloge de l'incertitude. - Joseph Piegay - Les Presses du Midi 2012 Eloge de l'incertitude.
Joseph Piégay
LPC n° 24 / 2013

"Je crie vers toi, et tu ne réponds pas. J’attendais la lumière, voici l’obscurité…J’ai dit mon dernier mot, à Dieu de me répondre !... Je lui rendrai compte de tous mes pas et je m ‘avancerai vers lui comme un prince." Job : ch.30, v.20 – ch31, v. 35, 37

" S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible puisque, n’ayant ni parties, ni bornes, il n’a nul rapport à nous. Nous sommes incapables de savoir ni ce qu’il est, ni s’il est"

Blaise Pascal.

En écho, le silence (1)

Dieu, son absence constatée, est la seule réponse à nos questions et à nos prières. Quoi qu’on pense de sa réalité et des hypothèses sur lui, on ne peut exclure à priori son existence. Mais tout en respectant la foi des croyants, il me semble qu’il convient aussi de respecter l’infinie discrétion évidente de celui qu’on appelle Dieu, au point que personne ne peut dire qu’il le connaît et s’il existe. Il est discret avec nous, soyons discrets à propos de lui, ce qu’on n’a guère été aux cours des âges. On le fait beaucoup parler encore à notre époque, on croirait qu’il a beaucoup de confidents.

[…] Cependant, à part quelques-uns abusés par leurs sens ou leurs impressions, à la plupart des personnes aucun Dieu ne parle, plus silencieux encore que la brise légère évoquée par la Bible dans un très beau texte. Le silence de Dieu convient bien à cette croyance obstinée, tranquille et pas sûre d’elle de la masse des humains, un peu partout dans le monde.

On a décelé avant même ce vingt et unième siècle comme une pensée diffuse qui voulait dire : Laissez Dieu tranquille et laissez-nous tranquilles avec ce mélange religieux que vous agitez depuis si longtemps. Désormais il va être nécessaire, me semble-t-il, d’avoir le courage de ses incertitudes et de quitter le jargon du prêt-à-porter des religions qu’on fait encore semblant de respecter. Faisons, pour un temps au moins, une sorte de trêve à propos de Dieu, parlons-en moins facilement.

Si quelque Dieu existe, quel qu’il soit et de quelque façon, il ne saurait dans son silence s’offusquer de notre réserve à son égard.

Le respect des croyances et des incertitudes

Croyance vague

Elle semble la plus répandue des formes de croyance et est très respectable, car elle est aussi la plus respectueuse de la divinité - improbable ou incertaine, c’est selon chacun - vers laquelle on se tourne. Les religions n’ont guère supporté que la croyance reste ainsi sans contours, dans la brume de l’incertitude. Alors elles ont construit des mythologies, déduit des doctrines, créé des cultes, démolissant les structures équivalentes élaborées par celui d’à-côté. […]

Mais la croyance vague survit à tous ces enchaînements, elle est la seule chance de fraternité quand des humains se rencontrent issus de traditions différentes, étrangères ou ennemies les unes aux autres. L’incertitude ou l’apaisement doctrinal est le seul chemin où l’on puisse se croiser sans se détruire dans un affrontement. Il y a bien assez des habitudes prises, des langues incomprises, des traditions immémoriales, des possessions bien gardées, pour parvenir à ce que les humains s’ignorent, se mesurent, se battent. Faut-il encore y ajouter cette différence absolue qu’est chaque conviction religieuse particulière ?

Alors que la croyance pourrait être le vrai lieu de la rencontre des esprits, sans exclusive, sans rejets, sans méprises parce qu’elle serait d’abord désir de fraternité, geste d’hospitalité, partage du pain sans complication, secours à qui n’ose tendre la main. […]

Voici au contraire que les religions, les plus précises dans leurs rites, traditions et règles de vie étant les plus redoutables, au lieu d’établir des passerelles noient dans le flot de leurs détails pratiques ou doctrinaux la généralité ouverte des croyances natives ou spontanées.

J’aime la croyance vague car elle est prête pour accueillir tout ce qui rassemble les humains ; elle les réunit dans le respect de l’inconnu que beaucoup révèrent dans la discrétion de leurs pensées. […]

L’incertitude accompagne cette croyance vague et elle y ajoute d’être une école exigeante de maintien intellectuel et moral. Je comprends que beaucoup de mes contemporains, comme beaucoup d’anciens autrefois, préfèrent se rattacher à la vague croyance en une divinité qu’on ne saurait préciser sans lui faire l’injure de se l’approprier. Mieux vaut finalement le flou des convictions qu’une foi trop certaine ciselée dans le bronze des doctrines. La croyance vague exprime l’incertitude des gens simples. Si Dieu existe, il se retrouve à coup sûr plus à l’aise dans le vaste domaine des très vagues croyances.

Simplement agnostique ?

Agnostique, ce mot grec, désigne l’attitude de celui qui sait bien qu’il ne sait pas tout et pas grand-chose de Dieu. Les agnostiques se trouvent souvent dans une position mal assise entre les tenants des vérités, des certitudes, des révélations qui les entourent. Si l’agnostique est confronté à des croyants si sûrs de leur foi, il l’est aussi à la tranquille certitude des incroyants.

Je pense qu’il faut poser désormais notre inconnaissance non plus comme un vide vertigineux mais comme une attitude positive, cohérente, fixée sur l’horizon humain qui nous est le seul accessible, et encore si peu.

Les religions rituelles et très organisées sont mortes mais elles ne le savent pas, comme des fleurs dans un vase, coupées de leur terreau originel.

Ce qui les nourrissait c’était la situation de l’homme écrasé, menacé à tout instant par les forces de la nature, dominé par un monde immense et inconnu de lui ; il venait de prendre peu à peu conscience de sa différence d’avec les autres animaux, les plantes et tout le gigantisme minéral. Et lui, au milieu, soulevé de mille impulsions.

Les religions et les sectes sont nées inévitablement sur cet environnement de peur initiale et d’ignorance insurmontable. Mais leurs maîtres, mages et prêtres, ont fini par se servir de cette soumission spontanée à l’inconnu pour tenter de l’investir et de s’imposer comme les interprètes de la Toute-Puissance divine.

Peut-être l’agnosticisme est-il devenu de nos jours, appuyé sur la connaissance scientifique et la capacité technique, la seule attitude digne de l’homme, respectant sa personne, lui donnant la force de rester à sa place, sans se bercer d’illusions ni s’assouvir de haine. Car il y a plus d’humanité, plus de force d’âme dans l’ignorance reconnue que dans la foi inconditionnelle, plus de dignité dans la réserve que dans la certitude à priori. Certains se diront agnostiques chrétiens car il faut savoir où sont ses racines. Ou bien agnostiques juifs, plus prudemment agnostiques musulmans.

L’athéisme par contre peut devenir obsolète, provenant du même besoin de certitude à tout prix et a contrario, qui a constitué le socle des religions.

Il y a plus d’incroyants aux religions qu’à l’égard de la possibilité de Dieu. Quand on sait ce qu’il n’a plus à être : ni Grand Manitou manipulateur, ni Arbitraire Tout-Puissant, on a moins besoin de le refuser ou, attitude vaine, de le combattre. La réserve suffit et demeure normale, raisonnable. Il devient simple et habituel d’être un agnostique, celui qui a le droit de vivre sans toujours chercher à deviner s’il y a quelqu’un derrière la porte. Ce n’est pas respecter Dieu que de se courber devant celui qu’on croit qu’il est. S’il est, Dieu ne peut aimer que l’homme réservé face à lui, insaisissable ; il n’y a là aucun orgueil mais simple dignité.

La foi, elle-même, déborde d’incertitude

S’il est une chose devenue évidente pour beaucoup, c’est bien la non-présence sensible de quelque Dieu que ce soit. Ce qui ne va pas, on l’a vu, jusqu’à nier sa possible mais inconnaissable existence.

[…] De nos jours, c’est jusqu’à la foi du croyant qui est souvent bourrée d’incertitude, autant qu’elle l’était auparavant de certitude […] L’incertitude s’installe de plus en plus chez celui qui a la "foi", tout autant que chez l’ "incroyant" ; à plus forte raison l’incertitude règne chez celui qui choisit de rester dans une expectative, refusant aussi bien l’adhésion de la foi que l’athéisme trop sûr de lui. L’homme d’aujourd’hui, quelles que soient ses convictions personnelles affirmées, installe souvent son existence quotidienne dans une incertitude inéluctable et finalement sereine […]

L’athée, s’il n’est pas lui-même trop endoctriné, admet souvent pouvoir être agnostique.

Le croyant fait un choix personnel guidé peut-être par sa raison, sa tradition ou son cœur. Mais même lui reste, de nos jours, souvent habité d’une calme incertitude ou d’une inquiète certitude et peut rester proche de ceux qui n’ont pas la foi. Le croyant a "une foi qui a besoin d’être ébranlée par le doute" disait Noël Copin. Mais le doute est d’abord une inquiétude, le doute c’est encore la foi qui joue à se faire peur. L’incertitude, elle, par son refus d’opter, engendre une force intérieure […]

Une heureuse et tonique incertitude

L’incertitude semble être l’attitude humaine la plus positive, la plus modératrice, la plus saine et la plus performante dans le déroulement de l’existence.[…] Ne rien nier des contraintes de la vie, ne rien imaginer comme compensation aux souffrances, ne pas s’évader en ignorant la douleur et les malheurs des autres. Etre dans l’expectative, n’ignorant rien du mal qui existe, n’idéalisant rien d’un avenir de toute façon inconnu. Etre sans angoisse bien que n’étant sûr de rien, sans anticipation sinon pour imaginer ce qu’on veut, sans haine car il n’y a rien, ou si peu, ni personne à haïr.

Rester dans l’incertitude c’est vivre et attendre dignement, prêt pour Dieu comme pour la simple fin de soi. L’incertitude engendre la paix et la sérénité venues de la cohérence de notre raison avec notre conscience et, autant que possible, avec notre conduite. Le calme ainsi établi est la seule récompense dont on soit sûr, il faut être prêt à s’en contenter. […]

Dieu s’il existe de quelque manière que ce soit, nous le rencontrerons debout comme il convient et non pas à genoux, si puissant soit-il ; pour le moment nous demeurons face à sa possible existence dans une heureuse incertitude forte et estimable.

Et même si notre incertitude est pour certains une attente, une expectative teintée d’espérance, elle est toujours curieuse, active, dynamique, mais ni craintive, ni frissonnante.

Dans l’incertitude on n’attend pas à un carrefour, on n’attend pas le regard fixé vers un but lointain ou proche, car on ne sait pas si quelqu’un va venir à notre rencontre. Alors on choisit une route, un comportement, à partir des indications données par la conscience, dans les conditions imposées par l’existence […] Notre attitude spirituelle c’est de garder disponible en soi un espace, une capacité pour ce qui adviendra peut-être ou peut-être pas, après la mort et déjà avant. Et cela, en restant toujours accompagné par une conscience morale qui nous a définitivement arrachés à la vie sauvage, qu’on le veuille ou non. […]

L’expectative, fondée sur l’incertitude, se refuse à instrumentaliser un Dieu en plaçant en lui la réponse à nos attentes qui sont de toute façon informulables. L’incertitude c’est d’accepter l’évidence qu’il n’y a pas de maître décelable ou imaginable. Nous n’avons pas à nous rassurer par une foi intraitable, mais par notre seule aptitude au bien, ce mieux dont l’avenir prévisible nous donne la capacité et dont les générations futures auront un besoin évident. […]

Accepter l’incertitude est bénéfique pour les humains qui vivent dans le voisinage d’autres traditions, autres langues, autres territoires. Cela rappelle qu’il n’y a pas de peuple élu par Dieu, pas non plus de peuple maudit, pas de race inférieure, pas de classe naturellement dirigeante. […] Il n’y a que la dignité de l’homme face aux questions qu’il se pose, aux recherches qu’il effectue, aux choix qu’il arbitre. Il n’y a que l’homme dans une incertitude foncière qui le protège du sectarisme, de la crédulité ou d’une incrédulité qui se pense irréfutable […]

Finalement, notre incertitude n’est nullement une position froide, neutre, notionnelle, mais une attitude pathétique, généreuse, vivante, évolutive, pleine de force pour affronter la vie, élaborer l’avenir et accepter sereinement la mort, puisqu’il le faut bien.

Peu à peu, inexorablement, même si c’est lentement, l’homme ne pourra plus jamais se situer dans la soumission aveugle à des dogmes, à des vérités qu’on croit révélées. Qu’il croie ou qu’il nie, toujours il marquera le pas face à de supposées certitudes et découvrira dans cette hésitation une force intérieure et sa relation vraie aux autres.

Joseph Piégay

L’Éloge de l’incertitude, comme d’autres initiatives diverses, est à la fois une interpellation et une anticipation. Cet essai ne précise pas de nouvelles positions doctrinales mais une exigence face à une Foi toujours intraitable, face à un Dieu insaisissable, face à l’incroyance aussi. L’incertitude est un donné de base, le constat premier de l’humanité face à l’avenir, face à la mort inéluctable et face à un univers encore plus mystérieux à force d’être mieux connu. L’incertitude est une attitude ouverte et modeste, face à des pratiques religieuses et à des éléments de doctrine figés et entassés depuis 2000 ans

(1) Extraits du livre "Eloge de l’incertitude " Ed. Les presses du midi 2ème édition juillet 2013 – 10€ Joseph Piégay, 28 avenue du Clos, F-06270 Villeneuve-Loubet. France (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance