Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 12:24
Gérard Bessière Jésus éveilleur.
Gérard Bessière
LPC n° 23 / 2013

Gérard Bessière, ancien journaliste à La Vie, et éditeur aux éditions du Cerf, écrivain, ami de LPC, nous a autorisé à reproduire dans nos pages des extraits, au choix, de son dernier livre : "L’arborescence infinie – Jésus entre passé et avenir" Ed. Diabase. 2012. (voir LPC 20/2012 p.20)

Nous publions ici des extraits d’un chapitre intitulé "Jésus éveilleur", des pages 138 à 152 de cet ouvrage.

Combien d’érudits, depuis des siècles, ont passé leur vie à scruter les textes anciens pour tenter de connaître Jésus, ses paroles et ses actes ? Des milliers de livres contiennent ces recherches, aux conclusions souvent divergentes. Pas une phrase, pas une expression, pas un mot des évangiles qui n’ait été examiné pour en chercher la signification.

Où en est-on aujourd’hui ?

Les pages qui suivent vont essayer de faire le point, à partir des travaux récents dont le sérieux a été largement reconnu. […]

Qu’en est-il de la palette actuelle des figures de Jésus ? […] En voici un exemple :

Jésus éveilleur.

La parole de Jésus, dès qu’il part sur les chemins, est brève comme une sommation : "le Royaume de Dieu est là !". Finis les siècles de déception sous la domination étrangère, finie l’attente épuisante ! Après les potentats corrompus, Dieu lui-même va conduire son peuple…On imagine mal, à vingt siècles de distance, le brûlot que cette annonce jetait parmi les populations enfiévrées.

Une littérature ardente attisait les aspirations et les rêves. C’est en cette nuit traversée de lueurs que Jésus, après Jean le Baptiste, déclare que Dieu va surgir. […] Urgence absolue : il faut changer d’esprit, opérer des retournements, c’est la révolution radicale. […] Dans les bourgades de Galilée, le cri d’alerte de Jésus est le premier "éveil".

Que de fois, au cours de son itinérance, il racontera des paraboles nocturnes, le retour du maître, l’arrivée de l’époux : "Gardez vos lampes allumées, veillez " (Lc 12, 35)…Celui qui est là peut arriver à tout moment. Éveil permanent, toujours à activer. Les disciples seront des êtres éveillés, des veilleurs en toute nuit.

À quelle lucidité Jésus appelait-il ses compatriotes ? Quelle humanité nouvelle voulait-il "éveiller" ? Les premiers écrits chrétiens – le Nouveau testament – vont raconter, rapporter, évoquer. Nous n’entendrons pas la voix du maître, nous en écouterons les échos, à travers la foi des éveillés du premier siècle, qui furent à leur tour des "éveilleurs" pour leurs contemporains et les générations à venir. (1)

Exégètes et historiens nous font remarquer que ces écrits divers sont des "interprétations". Les échos ainsi répercutés ne sont pas identiques : la transmission et l’écoute elles-mêmes ont transformé, adapté, élaboré. Il faut prêter l’oreille aux résonnances variées, ne pas isoler telle formule, être attentif à une tonalité, pour entendre aujourd’hui Jésus éveilleur, au creux des échos successifs.

On avait vu se dresser d’autres éveilleurs, ardents nationalistes : des flambées messianiques autour d’eux avaient entraîné des répressions romaines sanglantes. Ce n’est pas la restauration politique d’Israël qui motive Jésus. Il éveille ceux qui l’écoutent à aller d’abord vers eux-mêmes, vers leur intériorité, vers leur "cœur", bien au-delà des comportements extérieurs, de la considération sociale, des observances et des pratiques…

L’homme vit plus profond, dans cette pénombre où se cachent les intentions et les mobiles. Celui que Jésus éveille n’aura jamais fini de découvrir et de faire grandir en lui-même cette humanité mystérieuse. Le premier et perpétuel pèlerinage se fera à l’intime de soi, vers ce lieu obscur où l’on entend peut-être Dieu frapper à la porte invisible.

Les prescriptions de la Torah demeurent, indicatrices, mais pour en accueillir l’esprit. La conformité matérielle des actes ne suffit pas. Dans le regard de Jésus, on n’aura jamais fini d’apprendre ce qu’est l’homme, d’apprendre à devenir un homme. Jusque dans l’âge avancé où le vieux Nicodème ruminait la parole incroyable : "Nul, s’il ne renaît d’en haut… " (Jn 3, 5). Où, quand, comment, si ce n’est en cette origine permanente où souffle le vent, la brise, du perpétuel instant créateur ?

Désormais l’appel à aimer – Dieu, le prochain – résume, condense, oriente toute la Loi, et fait se lever un unique élan qui veut unifier tout l’être jusqu’en ses racines obscures. A-t-on jamais répondu à cette invitation ? Il faudra toujours s’éveiller à sa démesure. Et refuser les assoupissements : la pratique anesthésiante des observances et du culte, la soumission aveugle aux autorités, la recherche avide de l’argent et des sécurités matérielles.

Le chemin intérieur qu’ouvre Jésus n’enferme pas dans la subjectivité, au contraire. L’éveil n’est pas seulement éveil à soi-même. La recherche n’est pas d’abord celle de l’harmonie intérieure. Le regard vers le "cœur" fait rencontrer les autres, il met à jour une lucidité qui ravive l’esprit de la loi, bien au-delà des conduites repérables. "Celui qui regarde une femme avec convoitise…" (Mt 5,28). […]

(Jésus) déchire les inconsciences paresseuses : pour changer la vie, il nous éveille à des capacités inconnues : guérissez, libérez… comme si nous disposions d’une humanité endormie. Comme si nous pouvions faire surgir, ici et là, aujourd’hui même, un monde divin, le "Royaume de Dieu". Il nous offre même de pouvoir réparer la communauté humaine, de la recréer. Pardonner 70 fois 7 fois (Mt 18, 21). Nous ne sommes plus dans la casuistique et ses calculs, nous sommes invités à pardonner sans limite ni prudence, comme le Père qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants. Jouer à Dieu ? Irons-nous jusqu’à lui dire : "pardonne-nous comme nous pardonnons !" (Mt 6,12), et prétendre lui donner l’exemple et lui enseigner son métier de Dieu ? Jésus va plus loin : "Aimez vos ennemis" (Mt 5, 44).

On se frotte les yeux. La lumière de cet éveil est trop vive. Mais il nous est proposé d’être "parfaits comme votre Père céleste" (Mt 5, 48). Pardonner, aimer l’ennemi, ne serait-ce pas usurper ou accueillir une prérogative divine ? Y eut-il jamais plus haute ambition sur la destinée des hommes et sur l’avenir des peuples, si souvent bouillonnants d’agressivité ? Qu’arriverait-il si l’amour devenait un jour l’énergie motrice des initiatives humaines ?

Jésus a invité les hommes à s’aventurer vers leurs profondeurs, il veut libérer en eux une humanité à créer et recréer, il leur montre un Dieu surprenant, inadmissible pour beaucoup. Déjà les prophètes, ces éveilleurs de jadis, avaient raillé le primat donné au culte, ils avaient réclamé la justice et le droit. Avec Jésus, on change encore de Dieu : au nom de celui qu’il appelle "Abba, papa", le prophète de Nazareth n’exerce pas le jugement des pécheurs, piètres pratiquants du culte et de la Loi, il leur offre la miséricorde inconditionnelle. Il s’invite à leur table, il descend chez Zachée, il raconte la brebis perdue.

Que vont devenir les vieilles peurs sacrales si le Père du ciel devient si proche et tend la main à tous ceux qui ne s’enferment pas dans une suffisance aveugle ? Va-t-on le suivre qui sait où, au-delà des horizons que les hommes construisent pour s’abriter du vent de l’Esprit ? […]

Un jour, selon Matthieu, Jésus va plus loin dans l’éveil et l’appel à la lucidité : "J’ai eu faim, et tu m’as donné à manger… " (Mt 25,35). Quand donc ? Qui est ainsi déguisé, identifié à tous les êtres de besoin ? Le Fils de l’Homme, le Roi, Jésus ? Importe surtout de savoir que les gestes les plus élémentaires – donner à manger et à boire, accueillir l’étranger, vêtir, visiter le malade et le prisonnier… - atteignent aussi Celui […] qu’aucune désignation n’enferme, l’Ineffable. Il habite les visages, l’effort vers la justice et la paix, les grandes aspirations qui fermentent comme levain dans les foules en marche. Un Dieu incognito, si proche. […]

La pratique historienne de notre siècle n’est pas celle des premiers prédicateurs et écrivains, disciples de Jésus. Est-ce Jésus l’Éveilleur que nous rencontrons ou les éveilleurs qu’il a éveillés ? Les échos qu’ils nous font entendre sont répercutés différemment en fonction des situations, des urgences, des visées pratiques ou théologiques. […]

Il faudra aussi s’interroger sur les dérives, les récupérations, les accommodements aux intérêts idéologiques, aux prétentions des pouvoirs. On a pu, avec les paroles de feu de Jésus, prêcher la résignation aux désordres établis. L’Éveil a pu servir à endormir. […]

Un autre secteur de recherche s’est ouvert avec l’étude difficile de la vie des premières communautés chrétiennes. L’attention s’est focalisée sur Jésus, le "Christ", on l’a invoqué très tôt dans la prière et célébré dans le culte. On a donné bientôt plus d’attention au Messager qu’à son message. Sa mort et sa résurrection vont fasciner – Paul par exemple – plus que les épisodes et les paroles de sa vie libératrice. Les immenses débats philosophiques et théologiques sur son identité ont fait parfois oublier sa provocation à changer de vie, à changer la vie. À travers les cauchemars des controverses dogmatiques, à qui a profité ce "sommeil dogmatique" ? […]

Plus que l’éveilleur de la liberté responsable, (Jésus) a été souvent le fantasme dans lequel se sont projetés les déficiences et les aspirations individuelles ou collectives. La variété du recours utilitaire à Jésus est sans limite. Comment a-t-il été possible si souvent de tant le trahir ? Jusque dans les Églises qui prétendent au monopole de sa représentation ? […]

L’Éveilleur ne proposait pas des chemins balisés. Il éveillait, il éveille les hommes à leur humanité : à eux de la découvrir, de la déployer, de l’inventer. […]

Aucune institution n’a pu enfermer Jésus et il y a toujours eu des femmes et des hommes qui ont regardé vers lui, à distance des appartenances confessionnelles dominantes. […] Ne faudrait-il pas souhaiter aussi, en ce millénaire commençant, que des groupes de femmes et d’hommes, libres par rapport à toute institution et orthodoxie religieuse, cherchent à recueillir les échos de la Belle nouvelle pour de nouveaux éveils ?

Jésus ne sera plus enfermé dans les lieux sacrés et les institutions qui prétendent détenir l’exclusivité de sa représentation. Il partira de nouveau sur les chemins éveiller une humanité plus humaine. Inépuisable incarnation. Et beaucoup murmureront peut-être, avec Unamuno : "Dis, frère, de quoi vivons-nous, sinon du rêve de ton âme ?". (2)

Jadis, durant la nuit, dans les ténèbres des villes de Castille, le "sereno" parcourait les rues en chantant à haute voix l’heure et le temps qu’il faisait, et en alertant de l’approche du jour. Ainsi Jésus dans les obscurités de l’histoire. Aujourd’hui, quelle est l’urgence, vers quels retournements nous appelle l’amour, en qui reconnaîtrons-nous notre prochain, où Dieu nous attend-il dans la profondeur de l’être et à fleur de visage ?

Gérard Bessière

(1) Les caractères gras sont à l’initiative de la rédaction, pour mettre en valeur des passages qui nous semblent essentiels. (retour)
(2) Miguel de Unamuno. Écrivain et poète spiritualiste espagnol (1864 – 1936). (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus