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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 13:32
Christian Biseau Le temps de Maryam.
Christian Biseau
LPC n° 26 / 2014

Esther était sa voisine, depuis toujours.

En réalité, bien plus qu'une voisine. Maryam la considérait comme sa tante.

Pas une journée ne se passait sans qu'elle vienne prendre des nouvelles, ou lui porter quelque gâterie. L'une et l'autre aimaient s'entretenir des petits riens de la vie, et se rappeler les souvenirs du temps d'avant. Parfois aussi, elles laissaient les grands 'pourquoi' de l'existence remplir de longs moments de silence.

Et puis, petit à petit, l'âge venant, Esther s'était enfoncée dans une sorte de brouillard, comme si, de plus en plus souvent, elle partait en voyage dans le temps de son enfance.

Mystère que la fin d'une vie, se disait Maryam qui, jour après jour, l'avait accompagnée, veillée, soignée, l'entourant jusqu'au bout d'attentions et de douceur.

L'enterrement d'Esther avait été tout simple.

L'officiant avait fait ce qu'il fallait. Sans plus.

Et pourtant cet adieu n'était que paix.

Peut-être à cause de la dignité silencieuse des voisins qui avaient tenu à venir.

Maryam était là, portant en elle tant de souvenirs.

Et le mystère, immense, de la vie ordinaire d'un homme ou d'une femme.

En rentrant du cimetière, elle s'étonnait aussi de ce mystère de Dieu dont elle pouvait de moins en moins parler, et qui pourtant l'habitait, et même grandissait en elle.

Et, pensant à ce qui était advenu après la mort de Ieschoua, la douce évidence était là : "Bien sûr que, par-delà sa mort, Esther s'est maintenant posée dans le secret de Dieu".

Il faut dire aussi que, peu à peu, Maryam se voyait vieillir.

Au village, elle voyait 'partir', les uns après les autres, ceux et celles de son âge.

Partir définitivement, ou se perdre dans les brumes si mystérieuses d'un monde différent, étrange, sur lequel on ne voyait plus guère de prise.

Il lui arrivait maintenant de se dire que pour elle aussi se rapprochait la fin du voyage.

Elle ne fut donc pas vraiment surprise quand la première alerte était arrivée sans crier gare, un matin de printemps.

En vieillissant, se disait-elle, la vigueur du corps se retire, et aussi tout ce qui encombre l'âme. Surtout les certitudes.

Mais d'où me vient que ma confiance demeure vaillante, elle qui, comme pour tout un chacun, aurait bien des raisons de baisser les bras ?

***

Le temps était venu où les compagnons devaient affronter bien des revers, des échecs.

L'impression de piétiner. Et la dure confrontation avec l'hostilité, le mépris, la calomnie ; ou pire, l'indifférence.

Durs moments que ceux où ils voyaient vaciller l'ardeur des groupes qu'ils avaient créés, et où ils se trouvaient impuissants à neutraliser les mesquines querelles des uns, ou l'envie des autres de tout régenter.

Durs moments, où se faisait si forte l'envie de tout laisser tomber.

Maryam les laissait parler. Devant elle, les vieux compagnons pouvaient laisser sortir les plus douloureux de leurs 'pourquoi ?'.

Comme si, ensemble, ils revivaient les dernières heures de Ieshoua, l'impensable de la déréliction de la fin.

Pourquoi toute cette dureté des choses, et ce vide, et leur solitude devant l'énormité de la tâche qui leur avait été confiée ? Pourquoi tant d'absence ?

- Ne t'arrive-t-il pas, à toi aussi, Maryam, de douter ?

- Des doutes ? Je ne sais pas, je ne crois pas. Des blessures plutôt. Et c'est pourquoi je n'ai guère de réponses à vous donner.

Mais ce n'étaient pas des réponses qu'ils étaient venus chercher. Plutôt se réchauffer à sa bienveillance silencieuse. Elle leur avait confié qu'au début, elle en avait voulu à Ieschoua : quand il avait vu comment les choses, autour de lui, se durcissaient, pourquoi ne s'était-il pas mis en retrait, comme, plus d'une fois, il l'avait fait ? Ce n'étaient pas les endroits discrets, ni les amis sûrs, qui manquaient.

Alors, pourquoi était-il resté ?

Et puis la vérité avait creusé son chemin en Maryam. Ieschoua avait dit ce qu'il avait à dire. Il était allé jusqu'au bout de ce qu'il avait à faire. Maintenant, les choses lui échappaient. Pourtant, au fond de son indicible détresse, sa confiance était restée debout. Et la suite lui avait donné raison.

De leur côté, les compagnons s'étaient redressés, laissant venir à nouveau la fragile certitude apportée par le matin de Pâques.

***

Souvent, on lui disait qu'elle devrait parler davantage – elle devait avoir encore tant de choses à dire ! – surtout aux jeunes, trop jeunes pour avoir connu Ieshoua.

Il ne fallait pas que ces choses disparaissent avec elle.

Mais Maryam, en souriant, répondait qu'en réalité elle était de moins en moins capable de parler.

- C'est qu'il faut beaucoup se taire, disait-elle, pour entendre le murmure des choses, et pour écouter le silence où Dieu se tient.

Moi aussi je marche souvent dans la nuit, et si vous saviez comme je me sens petite devant le Mystère ! Depuis mon enfance, j'invoque le nom du Très-Haut. Je croyais savoir qui se tient derrière ce nom. Mais aujourd'hui, que dire de l'insaisissable ?

Je ne peux pas m'habituer à ce silence, je n'ai pas honte de vous le dire.

Et en même temps, c'est vrai, il y a comme un secret au plus profond de moi, qui rend ma marche tellement plus légère. Et quand les phrases viennent à me manquer pour dire le Mystère, seuls les mots de 'tendresse' et de 'confiance' gardent toute leur lumière.

Mais, c'était plus fort qu'eux, certains ne pouvaient s'empêcher de s'étonner de son retrait. Et même de le lui reprocher. A voix basse. Si tout le monde faisait comme elle, on ne transmettrait pas grand-chose aux plus jeunes !

Mais Maryam ne savait pas, ne savait plus, si les repères qui avaient balisé sa route étaient encore nécessaires aujourd'hui.

- Laissez-les, disait-elle, défricher d'autres chemins. De quoi avez-vous peur ?

***

Depuis qu'ils avaient compris que la fin approchait, les compagnons s'efforçaient de passer plus souvent. Ils guettaient ses paroles, acceptant de se laisser surprendre par elles, tout comme au premier jour.

Tout en elle respirait une paix, il est vrai douloureuse, mais indéfectiblement confiante.

Maryam aimait leur redire de ne pas parler trop vite, comme s'ils savaient ce qu'il en est de l'inconnu de Dieu.

- Certes, disait-elle, je n'ai plus beaucoup de mots pour parler de cela, mais, je vous en supplie, ne compliquez pas les choses, ne vous trompez pas de Dieu : vous savez bien maintenant qu'Il n'est pas celui que, d'habitude, on se plaît à imaginer. Et ne vous trompez pas non plus sur le lieu où Le chercher : dans l'infini du ciel sans doute; mais surtout au secret de l'humanité de chacun. Et rappelez-vous que son honneur, c'est que les humains se tiennent debout, et inventent le récit de leur vie. Et que chaque fois que nous devenons un peu plus frères les uns pour les autres, Il est là. A sa manière. Vous voyez, mes amis, les choses sont si simples au fond, puisque je sais où s'enracine ma confiance.

Ganaël était là, lui aussi.

Recueillant chaque mot, n'en perdant pas une miette.

Souvent, par la suite, quand Maryam ne serait plus, quand les nuages reviendraient, il ruminerait chacune de ses paroles.

- Mettre mes pas dans ceux de Maryam, se dirait-il alors, ça suffit bien.

Le reste ne m'appartient pas.

Christian Biseau

Published by Libre pensée chrétienne - dans Conte