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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 10:00
Philippe Ronsse Louis Evely, libre penseur chrétien avant la lettre.
Philippe Ronsse
LPC n° 24 / 2013

Dans les années cinquante, un jeune prêtre belge (1) se fit connaître par la publication d’un livre à l’énorme retentissement – Notre Père – livre bientôt suivi d’un autre – C’est toi cet homme – ce dernier d’une envolée telle qu’il fut traduit en 25 langues, à des centaines de milliers d’exemplaires. Nombreux sont les jeunes hommes et femmes que nous étions alors qui s’en souviennent comme d’un point de départ majeur dans leur vie spirituelle, tant le contenu et le phrasé percutants se démarquaient des poncifs traditionnels. Louis ÉVELY était en effet de ceux qui savaient donner envie de vivre à ceux qui se tenaient cois dans leurs croyances figées de l’époque.

Cet homme était une personnalité hors du commun. N’avait-il pas commencé par devenir docteur en droit, en récoltant au passage tous les honneurs, avant d’entrer au séminaire ! Ce ne fut certes pas la période la plus enivrante de sa vie – il ne se priva pas de le faire savoir – mais il avait résolu de passer par là pour répondre à l’élan de sa foi, en scellant sa pierre vivante à l’édifice de l’Église alors porteuse de toute son espérance. Ceci accompli, jeune homme d’action et idéaliste, il débuta comme humble surveillant dans un collège qu’il finit par diriger, eu égard à ses remarquables qualités de pédagogue, n’hésitant pas à bousculer au passage le train-train quotidien d’éducateurs souvent trop bien-pensants. Un tel homme ne pouvait laisser indifférent, pas plus les ados qu’il formait que sa hiérarchie qui l’avait à l’œil, cardinal en tête. La suite est malheureusement classique car on ne sort pas impunément du rang dans l’Église : il fut cassé et prié de mettre un terme à sa verve littéraire décidément trop décalée. Quand le prophète dit la vérité…

La blessure fut à la mesure de l’entièreté de son engagement, terriblement douloureuse pour lui-même mais aussi pour tous ceux qui lui avaient fait confiance et le suivaient. Louis décida alors de disparaître, sans faire de bruit, préoccupé de se refaire ailleurs, dans le silence d’une abbaye trappiste française. Au bout de trois ans cependant, son charisme l’y rattrapa. Le père abbé, s’étant rendu compte que sa vraie vocation était de transmettre le feu dont il était porteur, le convainquit de reprendre sa croisade, ce qu’il fit. Mais le verbe était toujours aussi décalé et novateur. Comment dans ces conditions parler au nom d’une Église qui tenait de son côté un tout autre langage ? En définitive, Rome lui donna raison et préféra le délier de son engagement sacerdotal, le promouvant du même coup, ainsi qu’il aimait à le dire, à l’état laïc.

La suite de l’histoire est limpide. Son mariage avec Mary lui donna, il est vrai, un moment la tentation d’en rester là. Mais le feu couvait sous la cendre : il suffisait de souffler un peu pour que le brasier reprenne. Ceux qui l’avaient connu revinrent à la charge, par petits groupes d’abord, puis de plus en plus nombreux, au point que la maison où ils avaient élu domicile, en Drôme, devint vite trop petite. D’où la naissance d’un centre, l’Aube, qui, aujourd’hui encore, accueille ceux qui sont en recherche d’un lieu de rencontre et de ressourcement. Jusqu’à sa mort, en 1985, Louis y enseigna, parcourant en outre le monde francophone, catholique et protestant, pour y donner conférences et retraites d’une rare intensité(2). Dans le même temps, le feu de la communication donnait naissance à une littérature riche et abondante, abordant les sujets les plus divers mais où sa préoccupation principale s’exprime toujours avec force : situer l’homme au cœur du message de Jésus.

Le cheminement spirituel de Louis ÉVELY est étroitement lié à l’évolution spirituelle du XXème siècle. Au départ de sa vie, il fait tout naturellement corps avec la culture ambiante. Il a entre autres aimé passionnément le scoutisme pour l’esprit de dépassement de soi et d’entraide qu’il promouvait. Il s’est par ailleurs confit en dévotions et plongé en de longues méditations, cherchant à communier le plus intensément possible avec l’objet de sa foi, Dieu. Plus tard, il s’est donné corps et âme à ceux qui lui étaient confiés, jusqu’à y compromettre sa santé et parfois risquer sa vie avec une audace folle, dans le maquis notamment.

La révolution s’est faite sans bruit. Il n’y a pas eu d’éclat, pas de rupture de continuité mais une prise de conscience en profondeur, progressive et généralisée, parmi les chrétiens d’après-guerre qui se permettaient de penser un peu plus loin que ce qu’on leur disait. Louis ÉVELY, dont l’exigence spirituelle et intellectuelle était pointue, s’est tout naturellement retrouvé dans le peloton de tête.

Peu d’hommes ont possédé à ce point l’aptitude à formuler en mots d’aujourd’hui, simples et clairs, et en phrases d’une grande force, le sens de la vision initiée par Jésus. Louis ÉVELY la réactualise souvent avec un rare bonheur, soucieux de la rapporter à ce qui parle à l’intime de nos vies. C’était en effet un visionnaire d’une grande liberté intérieure, doublé d’un homme d’action. La vitalité de son discours témoigne bien de cette dualité qui nous atteint encore aujourd’hui.

Échec et espoir d’un christianisme (1976)(3), dont quelques morceaux choisis figurent ci-après, est très parlant à cet égard. Le constat qu’il y dresse est sans appel, lucide jusqu’à l’os, si l’on peut dire, et assurément empreint d’un certain prophétisme (il y a presque 40 ans !). Mais il ne se montre ni désabusé, ni destructeur en son principe. Au contraire, on y retrouve le souffle propre à l’auteur, à qui le fait de penser librement confère une responsabilité particulière, qu’il assume pleinement du reste : au final, ne réussit-il pas à nous élever tout en nous fixant paradoxalement bien au sol ! Que cette lecture vous permette de rencontrer l’homme qu’il fut et vous nourrisse tout autant.

Philippe Ronsse

(1) Biographie et publications : http://www.louisevely.com (retour)
(2) La Belgique fut ignorée… cicatrise mal refermée…crainte de réveiller les antagonismes ? (retour)
(3) Suite à Si l’Église ne meurt (1971), tous deux disponibles auprès de henri-bouyol@wanadoo.fr (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Liberté de pensée