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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 09:00
Jacques Musset Trouver intérêt à la voie(x) chrétienne aujourd'hui
Jacques Musset

Peut-être pensera-t-on spontanément que le titre de cet article fait indécemment racoleur, alors que les Eglises sont en perte de vitesse et que leur descente aux enfers est loin d'être terminée. Qu'il semble faire preuve d'une ambition volontariste pour regagner nombre de gens qui élevés dans la religion catholique, baptisés, confirmés, eucharistiés, confessés ont laissé tomber les croyances de leur enfance et de leur adolescence et sont devenus indifférents au christianisme. Qu'il apparaît comme une ultime tentative de sauver les meubles, voire de trouver les voies et les moyens de ramener des brebis égarées aux messes dominicales et aux enseignements de notre Sainte Mère l'Eglise.

Non, il ne s'agit pas de cela du tout. Ce qui m'intéresse n'est pas de jouer au bateleur pour récupérer quelques âmes perdues et les remettre dans le droit chemin qui les sécurise et peut-être les endort. Depuis longtemps, j'ai pris le parti sans nostalgie de voir s'écrouler le monde de chrétienté de mon enfance et de ma jeunesse. Il ne peut d'ailleurs en être autrement dans la mesure où la proposition chrétienne officielle malgré les fioritures et ravalements de façade qu'on lui a adjoints n'est plus crédible pour beaucoup, y compris pour ceux et celles qui n'ont pas jeté le bébé avec l'eau du bain ni le manche après la cognée.

Alors quel sens peut avoir mon titre Trouver intérêt à la voie(x) chrétienne aujourd'hui ? C'est que je ne me résigne pas à voir confondre le cœur du christianisme avec un ensemble de doctrines et d'enseignements qu'on dit être la Vérité chrétienne, et qui refléteraient la pensée de Dieu et du Christ, confiée par eux au pape et aux évêques. Ces doctrines élaborées au fil des siècles et sacralisées ont été compilées il y a un quart de siècle par le Pape Jean Paul II dans son Catéchisme officiel de l'Eglise catholique. Et elles sont censées s'imposer en conscience à tout catholique. Or quelle est la réalité vécue ? C'est que bien des catholiques ne connaissent pas ce fameux catéchisme et, si d'autres l'ont acheté (ce fut en son temps un succès de librairie), il s'empoussière depuis sur l'une des étagères de leur bibliothèque. Cette parole ne parle plus. Qui ne voit en effet le profond hiatus qui existe entre cet amoncellement d'affirmations (qui prétendent nous révéler le mystère et le dessein de Dieu, l'identité du Christ, Dieu et homme, le chemin de l'homme tracé par Dieu et parfois jusque dans le détail, la mission de l'Eglise catholique, l'unique et la véritable entre toutes, dont pape et évêques sont responsables) et l'esprit qui a animé Jésus de Nazareth et que nous révèlent ses paroles et ses actes ? Qui, après avoir étudié avec sérieux les évangile a vu se dessiner, à travers ces témoignages de foi des premières communautés chrétiennes, le profil historique du nazaréen prenant parti contre sa religion devenue légaliste et ritualiste, n'est pas pris de vertige devant ce qu'on a fait de sa mémoire, une institution qui ressemble exactement à celle qu'il a combattue au nom de son Dieu, le Dieu des prophètes : une religion dogmatique, hiérarchique et autoritaire, moralisante et ritualiste, marginalisant les déviants et les non alignés sur l'orthodoxie ?

Ce qui inspire mes propos, c'est qu'en dépit du rejet par beaucoup de la doctrine chrétienne officielle et plus largement de l'Eglise catholique qui la porte et qui a abouti en bien des cas à l'indifférence paisible, je désire de tout cœur ne pas envoyer par-dessus bord le bébé avec l'eau du bain, c'est à dire le témoignage de Jésus de Nazareth avec le fatras de doctrines, de préceptes et de rites qui se réclament de lui et qui ont trahi le cœur de son message et de sa pratique. J'ai été à deux doigts de le faire en 1968 (année de mémorables remises en question) quand, aumônier de lycée m'initiant aux sciences humaines, j'ai vu mon identité d'homme, de chrétien et de prêtre s'écrouler, celle dont on m'avait équipé au grand séminaire au cours des études médiocres que j'avais subies dix ans auparavant, notamment dans le domaine biblique. Ce qui m'a sauvé, si je puis dire, c'est que dans le champ de ruines que j'étais, je devinais cependant qu'il existait des sources cachés sous les décombres. J'en percevais quelques ruisselets : les béatitudes, les paroles et les actes de liberté de Jésus face aux fausses sécurités, aux mensonges, aux duplicités. Je pressentais qu'un trésor était caché là. Je me suis mis à chercher, comme le dit la parabole du trésor enfoui dans le champ. La Bible juive et le Nouveau Testament qui m'étaient des livres scellés, je me suis mis à les étudier patiemment, systématiquement. J'étais très motivé et patiemment j'ai vu émerger au fur et mesure la signification de ces antiques paroles et les messages de leurs auteurs s'adressant à leurs compatriotes dans leurs langages et leur culture. Ma motivation a été le moteur de la lente redécouverte de ma propre tradition et elle s'amplifia au cours des années à mesure que ce qui m'était donné à voir dans ces vieux textes consonaient profondément avec la recherche du sens de ma propre vie. Ma réappropriation a duré une dizaine d'années mais du travail consenti j'ai été payé au centuple. Je savais désormais pourquoi j'étais chrétien, non par simple héritage sociologique mais par choix personnel ; le témoignage de Jésus était pour moi chemin de vie et n'a jamais cessé de l'être....

En réalité, dans toute acquisition quelle qu'elle soit, d'ordre intellectuel, pratique ou existentielle, jouent simultanément deux facteurs : la motivation et le travail, mais l'homme ne se met au travail et y persiste avec bonheur et même avec effort que s'il est d'abord motivé, c'est à dire si intérieurement il est attiré par la réalité dans laquelle il s'investit et si celle-ci lui apparaît comme épanouissante et vitale. Vient de paraître un livre passionnant dans le domaine de la scolarisation : Les lois naturelles de l'enfant de Céline Alvarez. Cette jeune femme d'une trentaine d'années, a testé l'efficacité d'une démarche pédagogique nouvelle dans une classe de quartier populaire à Gennevilliers. Elle a montré « l'efficacité démultipliée d'acquisition de savoirs dès lors qu'ils procèdent d'une motivation intérieure »(1)

En est-il de même dans l'apprentissage d'une démarche spirituelle et plus précisément de la démarche chrétienne ? J'en suis convaincu, non seulement à la lumière de mon propre cheminement mais aussi au regard de l'itinéraire de nombreux compagnons qui vivent leur convictions laïques ou leur christianisme d'une manière épanouie et heureuse. Chez nous tous, j'ai constaté en effet une forte motivation personnelle à vivre vrai s'exprimant à travers une voie spirituelle singulière pas forcément religieuse qui correspondait à nos attentes. Par motivation, j'entends un profond désir de donner sens à son existence, désir qui enjoint à ne pas vivre n'importe comment, au gré de ses instincts, dans la satisfaction du tout tout de suite, à la recherche de son seul plaisir personnel sans attention à autrui. Désir qui appelle au contraire à répondre aux sollicitations qui montent du plus intime de sa conscience et invite à s'approprier les événements et situations pour en faire un tremplin de maturation.

Cette motivation est éveillée et éduquée par le témoignage d'autres humains du passé et du présent. Car nul n'est une île. Elle permet à chacun d'inventer sa propre voie dans le contexte où il vit, selon son rythme et les atouts qui sont les siens. Cette voie singulière se réfère certes à des valeurs communes à tous ceux qui s'efforcent de vivre avec authenticité, grâce auxquelles ils peuvent construire ensemble un monde en quête de justice et de fraternité. Mais elle se réfère en plus à des enseignements d'ordre philosophique ou religieux qui lui donnent une coloration particulière. Ainsi les uns professent une spiritualité laïque sans Dieu, d'autres s'inspirent de la voie bouddhiste, de l'hindouisme, de la voie chrétienne ou islamique. Les évolutions personnelles conduisent chacune et chacun à un approfondissement de sa propre voie et parfois à la possibilité d'en épouser une autre qui correspond davantage à ce qu'ils deviennent.

Qu'est-ce qui peut déterminer un occidental en recherche de son humanité à choisir actuellement et personnellement la voie spirituelle chrétienne? N'est-ce pas parce qu'elle est en phase avec ses propres attentes, qu'elle lui paraît un chemin stimulant, à la fois respectueux de sa liberté et capable de dynamiser ses énergies et ses possibilités ? A contrario, qu'est-ce qui peut l'en éloigner sinon le visage d'un christianisme doctrinaire, moralisant et imbu de détenir la Vérité ? N'est-ce pas pour cette raison que pour beaucoup le christianisme catholique n'est pas crédible ? En serait-il autrement s'ils découvraient et entendaient aujourd'hui la voie(x) libératrice du nazaréen relayée par ses disciples qui s'efforcent de l'incarner à leurs risques et périls, fidèles comme lui à la Source intime qui les inspire ? Comment cette voie(x) se manifeste-t-elle aujourd'hui à nos contemporains ? Par des chemins multiples, mais ce sont des chemins de traverse en marge de l'autoroute romaine. On la découvre par exemple – cette voie(x) - à travers des livres mettant en relief les paroles et les actes libérateurs de Jésus. On la percevra aussi à travers le témoignage de ses disciples actuels qui prennent au sérieux l'appel du nazaréen et lui donnent une fécondité inédite. Il y a les plus connus comme Dietrich Bonhoeffer, Thérèse de Calcutta ou l'abbé Pierre, Teilhard de Chardin ou Jacques Delors. Mais il y a tous les autres dont on peut croiser l'existence dans la vie relationnelle, sociale, professionnelle de tous les jours et qui rayonnent la paix, la joie, la disponibilité, le goût de l'ouverture et du don. Ces sentiers laissent de côté les larges routes balisées qui, lorsqu'on les suit aveuglément, peuvent donner l'illusion d'être sur la voie évangélique. Celle-ci est exigeante, elle appelle discernement et invention avec pour seule référence l'esprit qui animait Jésus en son temps pour le traduire d'une manière créatrice au temps présent.

Sans doute y a-t-il d'autres sentiers où se fait entendre la voix évangélique mais celle-ci ne peut rejoindre les chercheurs de sens que si ces derniers la perçoivent comme une bonne nouvelle qui éclaire et « énergise » leur vécu, y compris ses inévitables méandres, nuits, doutes et chutes. Le Jésus de Blaise Pascal dit à son disciple : « Tu me m'aurais pas cherché si tu ne m'avais pas trouvé ». Le grand spirituel du XVIIème siècle nous rappelle ce qui devrait être une évidence. Pour porter un intérêt vital à la voie(x) chrétienne et continuer à y cheminer activement, l'être humain doit être déjà dans une secrète connivence avec elle par la recherche de son humanité, sans quoi le meilleur témoignage de l'évangile restera pour lui lettre morte, mais inversement le témoignage de l'évangile ne pourra le toucher en sa conscience intime que si ce témoignage reflète réellement l'esprit qui inspirait Jésus, sans quoi il s'en détournera comme d'une proposition frelatée ou continuera son chemin dans l'indifférence. Maurice Bellet a raison de dire qu'on n'a qu'une excuse à être chrétien, le plaisir ou la nécessité.

A quelles responsabilités ces propos engagent-ils, que nous soyons ou non chrétiens ? D'une part ne devons-nous pas créer et développer toutes les conditions possibles pour que nous-même et nos compatriotes devenions présents à nous-mêmes et soucieux de donner sens à notre existence ? C'est la base de tout cheminement humain qui permet de s'approprier sa vie et non de la subir, de devenir vivant et non de demeurer un vécu passif. D'autre part, n'est-il pas nécessaire que les responsables et membres des écoles philosophiques et des traditions spirituelles et religieuses (la chrétienne est éminemment concernée) présentent leurs propres voies(x) de telle sorte qu'elles puissent être crédibles pour nos contemporains et répondre éventuellement à leurs attentes conscientes ou inconsciences ? Cette tâche suppose de leur part décapage de l'inutile et du relatif, pour faire apparaître l'essentiel et l'actualité de chaque voie(x). Ces deux préoccupations sont à cultiver simultanément et sans prosélytisme par toutes celles et tous ceux qui ont foi en l'homme et sont passionnés par la voie singulière qui est la leur. Si chacun(e), comme Pierre Rahbi nous y presse, « fait sa part » unique et indispensable, chaque individu, chaque tradition et notre vaste monde y gagneront.

Jacques Musset

(1)Voir le détail de l'expérience dans Télérama 34448 du 10/02/2016(retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance