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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 09:00
Christiane van den MeersschautA propos du carême
Christiane van den Meersschaut

Le nombre quarante joue, dans un grand nombre de cultures, un rôle déterminant pour la pratique des rites mortuaires et du culte des ancêtres. Après les 40 jours de deuil considérés comme indispensables, des cérémonies et des rites viseront à lever les interdits du deuil, à purifier les parents du défunt de la souillure, mais aussi à satisfaire le mort.

La coutume de la mise en quarantaine des malades, des étrangers, des "méchants", est à l'origine d'une croyance largement répandue selon laquelle le nombre quarante symbolise un cycle de vie ou de non-vie.

Dans la Bible, le salut de l'humanité passe souvent par le nombre quarante. Quarante désigne les années d'une génération, d'un cycle de vie ; d'où son emploi pour une période assez longue.

Quarante jours de Déluge (Gen 7, 4, 12), l'arche vogue quarante jours (Gen 7,17), Moïse demeure quarante jours au sommet du Sinaï (Ex 24, 18), le peuple reste quarante ans dans le désert (Deut 29, 4)), les éclaireurs reviennent de Canaan après quarante jours (Nomb 13, 25), Elie marche quarante jours vers l'Horeb (1 Rois 19, 8), David (2Sam 5,4) et Salomon (1 Rois11, 42) règnent pendant quarante ans...

Jésus se retire au désert, jeûne, résiste à la tentation pendant quarante jours (Mt 4, 2). Après sa résurrection, c'est pendant quarante jours qu'il apparaitra à ses disciples (Act 1, 3)...

Suivant la tradition judaïque (Lév 12, 1-8), c'est quarante jours après l'accouchement que Marie, comme toute femme juive, sera purifiée par le rite des relevailles.

Nous remarquons bien que dans ces différents exemples, il y a, à chaque fois, une trans­ formation de l'être lui permettant une rencontre qui le fera renaître. Cela ne se fait pas tout seul, il s'agit à chaque fois de se mettre en mouvement pour un voyage intérieur et cela prend toute la vie.

Le mot Carême provient de quaresima, altération populaire de l'expression latine classique quadragesima dies, le "quarantième jour" sous-entendu: avant Pâques.

Le Carême, aux premiers siècles du christianisme, était surtout une période de préparation des catéchumènes, l'étape ultime avant le baptême qu'ils recevaient la nuit de Pâques. Avant de recevoir ce baptême, les juifs et les païens avaient dû suivre la Didachè (enseignement) qui leur indiquait la "voie" pour devenir chrétien. Après avoir été accueillis par l'imposition des mains et la trace du signe de la croix, ils recevaient une instruction durant deux ou trois ans, puis, s'ils en étaient dignes, ils recevaient le baptême après le Carême, la nuit de Pâques.

C'était aussi un temps de purification symbolique des pénitents qui, soumis en même temps à des macérations particulières (mortifications que l'on s'inflige par esprit de pénitence), allaient recevoir, au cours de cette même nuit, le pardon de l'Eglise.

Mais à cette époque, la durée et la rigueur du Carême différaient d'une Eglise à l'autre: à Alexandrie par exemple, on jeûnait toute la semaine sainte, tandis qu'à Lyon, au temps de saint Irénée (II• siècle), on s'abstenait de toute nourriture pendant les deux jours précédant Pâques.

La coutume de se préparer pour la fête de Pâques par un jeûne de quarante jours s'imposa dans les différentes Eglises d'Orient à la suite des conciles de Nicée (325) et de Laodicée (365) et fut adopté définitivement trois siècles plus tard à Rome, où la pratique du jeûne et de la pénitence était cependant facultative.

Au IVe siècle, l'Eglise de Jérusalem respectait huit semaines de Carême (dimanches de la Septuagésime, Sexagésime, Quinquagésime) pendant lesquelles on ne jeûnait pas les samedis et les dimanches. Le reste du temps, les fidèles prenaient un seul repas par jour. Ce frugal repas était composé de pain, de légumes et d'eau.

Dès le VIe siècle, avec l'usage du baptême des enfants dès leur naissance, le catéchuménat disparaît progressivement. Le Carême devient alors une période de jeûne et de privations volontaires pour les fidèles désireux de faire pénitence.

C'est à partir du VIIe siècle qu'on recula le début du Carême au dimanche de la Quinquagésime, mais en réalité cela faisait quarante-deux jours avant Pâques. Toutefois, en tenant compte des seuls dimanches où le jeûne pouvait être interrompu, le nombre de jours de Carême effectif jusque Pâques se trouvait inférieur à quarante. Pour rester fidèle à ce chiffre symbolique du cycle de la vie, on avança alors le début du Carême au mercredi précédant le dimanche de la Quinquagésime: le Mercredi des Cendres.

En 653, le concile de Tolède interdit toute consommation de viande pendant toute une année à ceux qui auraient rompu le jeûne du Carême !!? Tandis qu'en 789, Charlemagne menaça de la peine capitale quiconque aurait enfreint, sans dispense spéciale, la loi du Carême !!?

Restée assez stricte dans les Eglises d'Orient, la pratique pénitentielle du Carême a été de plus en plus allégée en Occident pour se réduire dès 1949 à des exigences minimales: abstinence de viande les vendredis de Carême et invitation au jeûne le mercredi des Cendres (qui ouvre le Carême) et le Vendredi-Saint.

Ces deux jours correspondent en effet à une célébration de la mort et ont valeur de rappel de notre propre fin à venir : le mercredi des Cendres, le prêtre bénit les cendres des rameaux de l'année précédente et trace avec elles une croix sur le front des fidèles qui assistent à l'office en prononçant la phrase "Tu es poussière et tu retourneras en poussière."

Actuellement, dans de nombreuses paroisses, le prêtre dépose les cendres au creux de la main des participants en disant :"Convertissez-vous et croyez à l'Evangile."

La cendre est le symbole de la dissolution des corps. Dans l'Ancien Testament, la cendre est la représentation à la fois du péché et de la fragilité de l'homme (Sg 15, 10 - Ez 28, 18 - Ml 3, 21). D'ailleurs, le pécheur qui, au lieu de s'endurcir dans son orgueil (Si 10,9), prend conscience de sa faute, confesse précisément qu'il n'est que "poussière et cendre" (Gn 18,27 - Si 17,32). Pour signifier aux autres et à lui-même qu'il est convaincu, il s'assoit sur la cendre (Jb 42,6 - Jon 3,6) et s'en couvre la tête (Jdt 4, 11-15: 9,1 - Ez 27, 30).

Se "couvrir" de cendre le mercredi précédant le Carême est donc une sorte de confession publique mimée. Par le langage de cette matière sans vie, de cette poussière, l'homme se reconnaît pécheur et fragile, demandant à Dieu sa miséricorde. A celui qui avoue ainsi son néant, se fait entendre la promesse du Messie qui vient triompher du péché et de la mort, "consoler les affligés et leur donner, au lieu des cendres, un diadème" (Is 61,21).

Cette tradition probablement introduite par le pape Grégoire Ier (590-604), a été généralisée depuis le synode de Bénevent (Italie) en 1091.

Conformément à une constitution apostolique du pape Paul VI promulguée en 1966, le jeûne et l'abstinence de viande pendant le Carême ne deviennent obligatoires que le mercredi des Cendres et le Vendredi-Saint.

Le jeûne, du latin "jejunium" : la privation volontaire de toute nourriture est la pratique de l'abstention totale ou partielle de nourriture pour des raisons religieuses ou autres. Le jeûne est universellement représenté dans l'histoire des hommes.

Le jeûne des chrétiens le Mercredi des Cendres et le Vendredi-Saint exprime la volonté de réparer le péché et d'y renoncer. Il est aussi et surtout une préparation à la rencontre de Pâques.

Aujourd'hui, l'Eglise demande aussi aux chrétiens de profiter du temps de Carême pour remettre à l'honneur l'antique aumône sous forme de dons à des organismes d'aide au Tiers-Monde. C'est un Carême de partage.

L'assouplissement du Carême dans l'Eglise catholique est sans doute le résultat d'une adaptation aux moeurs modernes, mais peut-être aussi une réponse tardive aux critiques des deux grands réformateurs, Martin Luther et Jean Calvin, concernant le Carême, dont l'observance était, à leurs yeux, trop ostentatoire et pas assez intériorisée.

Mais nous pouvons aussi constater que cela nous rapproche du sens que Jésus donne au jeûne. En effet, dans l'évangile nous voyons que Jésus sait utiliser le jeûne (Mt 4,1) en tant que préparation à la rencontre divine ou à toute grande oeuvre faite avec Dieu. Il demande cependant de jeûner en secret (Mt 6, 16-18) et nous montre que le jeûne en soi n'a qu'une valeur relative (Mt 9, 11-15).

Vécus ainsi, le jeûne et le partage deviennent une voie spirituelle qui permet aux chrétiens de prendre le temps de se préparer intérieurement par une remise en question individuelle.

Comme Jésus se retirant 40 jours dans le désert, il nous faut du temps pour rentrer en nous-mêmes et nous retrouver face à nous-mêmes et à cette présence que nous appelons Dieu.

Pour ceux à qui cela parle, le jeûne peut faire partie de ce retrait du monde. L'homme peut alors se concentrer sur l'essentiel en laissant de côté ses besoins primaires. L'abstinence peut être pour certains une occasion de méditation, de réflexion, de prière, de rencontre. Ces deux comportements peuvent induire un partage pour une plus grande justice, une solidarité universelle.

Quarante ans, nous l'avons vu plus haut, symboliquement c'est toute une vie. Ressusciter dans sa vie, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Comme les apôtres ont mis du temps à découvrir Jésus vivant dans leur vie, nous devrons aussi y mettre du temps, mais au bout il y a la possibilité d'une rencontrre. Il faut bien toute une vie pour découvrir quelque chose de Dieu !

Que ce dernier Carême soit pour ceux qui le souhaitent un temps de retrait, un temps de gestation, un mouvement vers un voyage intérieur plein d'espérance vers une rencontre qui les ressuscite.

Bonne route !

Christiane van den Meersschaut - LPC n°97- 2000

Bibliographie
  • Fêtes et croyances populaires en Europe - Ed. Bordas 1994 de Yvonne de SIKE, archéologue et ethnologue
  • Théo, Nouvelle Encyclopédie Catholique - Ed. Droguet et Ardant/Fayard 1989
  • Vocabulaire de Théologie Biblique - Cerf 1991 publié sous la direction de Xavier-Léon DUFOUR
  • Dictionnaire de Liturgie - Dom Robert LE GALL Ed. C.L.D. 1982
  • Encyclopédie Microsoft (R) Encarta (R) 99
Published by Libre pensée chrétienne - dans Fêtes liturgiques