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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 09:00
Hyacinthe VulliezJésus, j’aimerais tellement savoir (1)
Hyacinthe Vulliez

Jésus, je veux revenir sur la connaissance que nous avons de toi, et que nous souhaitons avoir ! Cela me permettra de mieux voir la qualité et le degré de la relation que j'ai avec toi, avec le moins d’équivoque possible.

J’ai déjà parlé des trois manières de te connaître. D'abord, la manière historique, manière scientifique et rigoureuse dont les résultats ne m'ont apporté qu'une satisfaction relative. Puis, la manière théologique qui organise les idées que nous nous faisons de toi, qui définit des dogmes et instaure des rites et qui, finalement, fait de tout cela un système. Enfin, la manière du croyant qui se met en ta présence pour prier et méditer.

Ces trois manières me conduisent à me demander si tu es bien celui auquel je pense, celui que j'imagine. Ma question présente au moins l'avantage de me protéger contre la tentation d'une mixture qui met le croyant que je suis fort mal à l'aise et qui rend presque impossible tout dialogue avec d'autres croyants, qu'ils soient chrétiens, catholiques, juifs, musulmans ou autres.

La prise en considération de ces distinctions est nécessaire pour l'annonce de ton message sous toutes ses formes : catéchèse, prédication ou théologie... Ceci dit, Jésus, je voudrais te faire part d'une de mes graves inquiétudes.

Tu sais certainement que ton vicaire sur terre, le pape Benoît XVI, a publié un ouvrage en deux tomes qu'il a intitulé Jésus de Nazareth.

Ce titre te situe clairement dans le contexte historique qui fut le tien. Mais, en fait, le pape parle très peu du Jésus historique. Il est presque exclusivement question du Jésus théologique. Ce qui me chagrine le plus, ce n'est pas qu'il ait fait ce choix, mais c'est ce qu'il dit de l'exégèse historico-critique, méthode qui tient compte du contexte culturel, social et religieux dans lequel tu as réellement vécu. Il parle de cette méthode comme si elle n'avait été pratiquée qu'au dix-neuvième et vingtième siècle, et non pas à partir du quinzième. Ce qui me chiffonne avant tout, c'est qu'il affirme que la méthode historico-critique a fait son temps, qu'elle n'a plus rien à découvrir, plus rien à dire. On ne devrait s'en tenir qu'à la méthode théologique.

Le pape, dans «Jésus de Nazareth », tome I page 8, écrit : « Une chose me semble évidente : en deux cents ans de travail exégétique, l'interprétation historico-critique a désormais donné tout ce qu'elle avait d'essentiel à donner. Si l'exégèse scientifique ne veut pas s'épuiser à rechercher sans cesse de nouvelles hypothèses, devenant théologiquement insignifiantes, elle doit franchir un pas méthodologique supplémentaire et se reconnaître de nouveau comme une discipline théologique, sans renoncer à son caractère historique ». La compétence du pape en théologie est reconnue, mais tout de même !

Les chercheurs: paléontologues, historiens, anthropologues, sociologues... devraient-ils s'inscrire sur les listes du chômage technique ? La lecture du Monde de la Bible m'apporte de temps en temps la nouvelle des découvertes que font des équipes de fouilles, et je m'en réjouis.

Jésus, j'aimerais tant savoir quelque chose de plus sur toi, le Jésus historique, pour mieux pénétrer le mystère de ta personnalité.

Un jour, sur un chemin de Galilée, tu as posé la question à tes amis : « Que dit-on que je suis ? » Tu voulais savoir comment tu étais perçu par les foules qui venaient t'écouter. « Pour les uns, ont-ils répondu, tu es Jean-Baptiste. Pour d'autres, Elie. Et pour d'autres encore : un des prophètes ». Un des autres prophètes ? Ils ne savaient pas trop. Ils n'osaient se prononcer. Aveu prudent de leur ignorance. Mais, pour eux, tu n'étais certainement pas un prophète quelconque. Ils te suivaient avec passion!

Brusquement, tu leur fais prendre un virage. La question que tu leur avais posée les engageait peu. Il en serait tout autrement avec la question que tu allais leur lancer : « Mais vous, je dis bien vous, qui dites-vous que je suis ? ». Pierre, toujours prêt à se mettre en avant, répond au nom de tous, ce qui d'ailleurs dispense les autres de te faire une réponse personnelle: «Tu es le Messie!». Mais qu'entendait-il par là ? Voulait-il dire que tu étais le Messie de la fin des temps ou bien le messie politique qui résistait au pouvoir des occupants romains, un zélote prêt à prendre les armes ? Quel messie ? Les avis étaient nombreux et variés.

La liste des noms et des qualificatifs qu'on te donnait était longue, et elle s'allongeait encore.

Et depuis, qu'a-t-on fait de toi ou plutôt que n'a-t-on pas fait de toi ? P.A. Bernheim, actuellement Grand Rabin de France, écrivait en 1996 : « Jésus, ces dernières années, a été vu successivement comme un révolutionnaire zélote, un magicien, un exorciste, un hassid pieux et charismatique, un proto-rabbin galiléen, un pharisien, disciple de Hillel, un sage, un paysan, un cynique (une école philosophique) avec un programme social, un prophète eschatologique, un prophète messianique, un Messie davidique, sans parler des diverses combinaisons de plusieurs des aspects précédents ». (dans Jacques, frère de Jésus, Paris). François Blanchetière, historien des origines du christianisme, ajoute:

« Et pourquoi pas le Jésus sans-culotte des révolutionnaires de 1792 ou le Jésus romantique, le Jésus socialiste, pacifiste, écologiste, etc. » (Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, (30 - 135. Editions du Cerf, page 364).

Jésus, de quels attributs ne t'a-t-on pas affublé ! Et on continue ! Les gens ont défini ton identité suivant les différents courants de pensée de l'époque dans laquelle ils vivaient, suivant les choix politiques qu'ils faisaient, suivant les convictions sociales ou religieuses qu'ils avaient. On n'a pas changé de pratique ! On te fait toujours à la mesure de nos pensées et de nos sensibilités. On fait de toi un maître ou un gourou, conforme à nos désirs et à nos besoins ou, au contraire, on fait de toi un adversaire qui ne mérite que l'élimination.

Tes contemporains n'ont-ils pas fait de toi un bouc émissaire, une victime clouée sur la croix ? Qui étais-tu pour tes compatriotes de Nazareth et de Galilée ? Guérisseur, thaumaturge, manipulateur de foules, orateur passionné, débatteur redoutable, homme exceptionnel, dieu ? Pour échapper à l'enfermement de celles et de ceux qui t'adulaient, tu t'ouvrais un passage et tu partais ailleurs.

Je me risque à te poser une question quelque peu insidieuse : qui pensais-tu être ? J'aimerais tant savoir ! Mais, en définitive, je préfère ne pas savoir !

Aujourd'hui encore, on fait de toi un Jésus sur mesure, même au sein de l'Eglise catholique. Il est urgent et important que l'on interroge l'exégèse et l'histoire pour savoir au mieux qui tu fus réellement, le juif et le galiléen de son temps, cela pour s'approcher au plus près du Jésus Réel.

Je me méfie de celles et de ceux qui déclarent leurs certitudes à tous vents, avec une naïveté déconcertante, et qui te font dire n'importe quoi. Il faudrait que tes disciples entreprennent une grande opération de salubrité, faire un tri entre toutes les images qu'ils se font de toi et puis, dire : tu es encore au-delà ! Il faudrait rassembler tous les stéréotypes que nous fabriquons pour voir les nombreuses facettes de ta personnalité, puis les secouer pour trier, et enfin forer un trou dans leur épaisseur pour percevoir quelque chose de ton identité.

Je te l'avoue, je suis parfois agacé de ne pas savoir vraiment qui tu es. Ton Père, sur le Sinaï, à l'époque où les Hébreux ne connaissaient pas la conjugaison du présent et du passé, ton Père dit à Moïse : « Je serai qui je serai ». Je suis Instant et Eternité!

Il te fut difficile de faire comprendre à tes amis qui tu étais. L'évangéliste Jean rapporte une discussion laborieuse entre toi et eux. Tu leur disais avec détermination : « Si vous ne croyez pas que Je Suis, vous mourrez dans vos péchés » ( Jean 8, 24). Clin d'œil vers le Sinaï ! Comme ils ne comprenaient pas davantage, tu ajoutais: « Lorsque vous aurez élevé le Fils de l'Homme, vous connaîtrez que je suis ». (Jean 8, 28).

Je suis ! Je suis, éternellement présent, quel mystère! Je suis ? Abîme de l'instant et Plénitude de l'éternité ! Mystère de l'homme, voué à vivre les deux simultanément

Hyacinthe Vulliez

(1) Extrait de Jésus, je t’écris- Chap.n°15 et 16- éd. Les amis du Crespiat (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus