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18 mars 2017 6 18 /03 /mars /2017 09:00
Herman Van den MeersschautLes tentations de Jésus (Matthieu IV, 1 à 11)
Herman Van den Meersschaut

Après avoir été baptisé par Jean, Jésus se retrouve donc au désert.

Cette scène, qui exprime d'une manière extrêmement condensée les grandes options de Jésus, est un exemple typique de composition symbolique. Ici on est dans l'imaginaire, le fantastique comme dans les contes. Il n'y a rien de plausible, ni dans le récit, ni dans les décors; et pourtant tout a un sens, tout est symbolique. Nous nous retrouvons donc à nouveau dans le « paysage spirituel » du personnage.

« Alors Jésus fut conduit au désert par l'Esprit pour être tenté, par le diable...il jeûna quarante jours »

La Voix pousse Jésus à entrer en lui-même, à faire le vide et à s'ouvrir à tous les possibles afin de préciser ses choix et la manière dont il mènera son action. Puisqu'il s'agit, ici, de rendre l'expérience spirituelle que Jésus a vécue, mais que nous vivons aussi, l'auteur utilise le chiffre « quarante », symbole d'une période de maturation, de conversion, de transformation, de transfiguration de laquelle peut naître une nouvelle vie. L'Ancien Testament l'utilise d'ailleurs abondamment.

Faire le désert, le vide s'exprime aussi par le « jeûne ». Jeûner c'est bien sûr s'abstenir de nourriture, c'est une ascèse physique, mais aussi et surtout prendre des distances par rapport à toutes les choses matérielles qui encombrent nos vies et nous empêchent d'aller à l'essentiel.

Car c'est de l'essentiel que le diable veut le détourner.

Le diable ! Parlons-en de celui-là.

Profitons-en pour tordre le coup, une fois pour toute, à ce personnage qui hante encore tellement d'esprits dans le monde et dans toutes les religions. Quand l'Eglise dira-t-elle clairement, dans son enseignement, que le diable n'existe pas ? Qu'il n'est pas le maître de l'empire du mal qui s'oppose à celui du bien, mais qu'il est une image forte inventée par les hommes pour exprimer symboliquement ces pulsions égocentrique négatives, ces pulsions de mort qu'ils sentent surgir en eux-mêmes avec effroi et qui les font agir comme s'ils étaient manipulés par quelqu'un. Il peut être « légion » comme chez le démoniaque de Luc 8, 30, représentant alors nos innombrables voix intérieures qui nous assaillent.

On peut remarquer, ici, l'emploi de trois noms pour désigner ce que nous appelons le Mal.

La Vulgate (traduction latine de la Bible) écrit volontairement ces mots avec une minuscule, ne les considérant pas comme des noms propres, évitant ainsi tout dualisme qui supposerait l'existence de deux divinités opposées.

- Diable: diabolos en grec. Terme dérivé du verbe diaballo, composé de dia : à travers et ballo : s'élancer, se précipiter. Est donc diable celui qui se précipite en travers de notre chemin, celui qui essaie de nous en détourner. On pourrait dire le perturbateur, le diviseur, l'empêcheur.

- Satan: de l'hébreu sathan: l'adversaire, l'accusateur, l'ennemi, l'opposant.

- Tentateur: tenter en grec signifie : essayer, tester, éprouver. Il n'est pas péjoratif, mais implique un choix. Choisir, n'est-ce pas la situation à laquelle nous sommes tous confrontés dès notre réveil tout au long de notre vie ? Le mot est utilisé ici dans un sens péjoratif. C'est celui qui fait miroiter des mirages, des bonheurs illusoires, qui tend des pièges, qui sème le doute en mentant.

Mais revenons à notre récit et à ce qu'il peut nous dire aujourd'hui.

Après quarante jours Jésus eut faim.

Je pense que le mot faim est capital dans ce texte. Bien sûr, il est normal qu'il ressente une sérieuse fringale après quarante jours de jeûne, mais s'agit-il bien de cela ? De quoi Jésus avait-il faim ? De quoi avons--nous faim ? Tout ne procède-t-il pas de nos désirs les plus profonds? C'est à partir de l'idée que nous nous faisons du bonheur que nous faisons nos choix et que nous essayons de rester maîtres de notre destin malgré les limites et les contraintes que nous impose la société. C'est lorsque cette faim n'est pas assouvie, mais que d'autres y arrivent, que peut naître la convoitise. Notre unique tentation est celle de vouloir dominer, de peur d'être dominé. On pourrait dire que c'est la tentation de la toute-puissance.

Il s'agit bien de cela ici.

Matthieu nous raconte cela en trois tableaux.

Dans une sorte de crescendo le diable va emmener Jésus, de plus en haut, dans trois lieux symboliques : Les pierres du désert, le faîte du temple et une très haute montagne.

Arrêtons-nous au premier tableau.

Si tu es fils de Dieu, change ces pierres en pains.

Le pain est l'objet de toutes nos faims, de notre désir de posséder, de nous approprier les choses. Il représente ici tous les biens matériels que nous croyons indispensables à notre bonheur. Notre époque est riche en tentateurs et marchands d'illusions. La publicité, sous toutes ses formes, nous bombarde de messages nous poussant, évidemment, à consommer des biens qui nous sont présentés comme indispensables à notre bonheur et tendent ainsi à façonner des masses humaines dépourvues de sens critique. Ces producteurs créant sans cesse de nouveaux besoins, les consommateurs sont pris dans la spirale infernale de la frustration. Une sorte d'esclavage, au fond.

Change ces pierres ...

Afin d'obtenir ce qu'ils désirent absolument certains n'hésiteront pas à forcer le destin en tentant l'impossible, parfois l'irréparable: exploitation des plus faibles, vols, violences, meurtres, guerres.

Tout au long de notre histoire nous nous sommes crus tellement puissants que, pour obtenir ce que nous convoitions, nous avons asservi des millions d'êtres humains et détruit la nature d'une façon irréversible. Notre désir de posséder n'a, décidément pas de limite.

C'est le monde de l'avoir.

Jésus répond : L'homme ne vit pas que de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu

On l'a dit plus haut, le jeûne de Jésus est déjà une réponse. Pourquoi toujours vouloir changer la pierre en pain ? Pourquoi vouloir tout monnayer, rentabiliser? La pierre a ses qualités : elle est solide, discrète, humble, nue, parfois lisse, parfois rugueuse, mais toujours vraie et solidement accrochée à la terre. Elle est, tout simplement. Or il faut savoir que Yahvé est la pierre, le rocher (Dt,32,3-4), sa loi est gravée dans la pierre et que Jésus appellera Simon: Pierre. Jésus, lui aussi est « la pierre d'angle », et pour certains « la pierre d'achoppement ».

Avec lui on est dans le monde de l'être, non de l'avoir.

Ce que Jésus propose, c'est de tendre vers une plus grande qualité d'être, surtout d'être avec les autres et pour les autres, afin de construire ensemble, sur la pierre, un monde plus humain. La parole qui sort de la bouche de Dieu est celle qui sourd en chacun de nous, lorsque nus devant nous-mêmes, dépouillés de nos avoirs, nous l'entendons murmurer qu'il n'y a, en effet, que « être avec, être pour quelqu'un » qui donne un sens à notre vie.

Le désert est là afin que, dans le silence, nous entendions la parole qui « nourrit » l 'esprit, un pain spirituel capable, pour ceux qui le désirent, d'ouvrir la porte de la conscience et de la liberté.

La prochaine fois nous nous arrêterons aux deux autres tableaux.

Herman Van den Meersschaut - LPC n°22-juin 2007

Bibliographie. :
  • Dictionnaire du N.T.X.Leon-Dufour
  • La Bible à la lumière du symbole de J Behaeghel, Ed. Alphée
  • Evangile et Liberté : février -E 2004.JF. Breyne. page 8
Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus