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25 mars 2017 6 25 /03 /mars /2017 09:00
Herman Van den MeersschautLes tentations de Jésus (Matthieu IV, 1 à 11) (suite et fin)
Herman Van den Meersschaut

Le récit de Matthieu nous montre un Jésus sûr de lui. Son baptême l'a confirmé dans ses choix, il répond donc sans hésiter aux propositions du diable, citant des paroles de Dieu dans les Ecritures, paroles qui, pour lui, sont sa vraie nourriture. Pour lui, il n'y a plus de doute. Ce qui n'exclut pas que Jésus, comme nous, a dû se battre, toute sa vie, avec ses démons et a, sans aucun doute, fait des erreurs. Il est intéressant de relire à ce sujet la rencontre de Jésus avec la Cananéenne, que le Père Charlier appelait la « conversion de Jésus. » ( Matthieu 15,21 à 28)

Mais dans le récit qui nous occupe la tentation vient plutôt de l'extérieur, c'est­ à-dire, de tous les perturbateurs, les diviseurs, les empêcheurs, les adversaires qui croiseront le chemin de Jésus.

Selon certains commentateurs, le diable symbolise aussi le peuple et même les disciples qui suivent Jésus, mais qui sont diables en « se mettant en travers de son chemin » attendant de lui qu'il montre sa puissance par des prodiges, qu'il prenne le pouvoir et impose son Royaume par la force.

L'expression : Si tu es fils de Dieu, ordonne... est une véritable provocation. Le peuple diable ne provoque pas Jésus en lui disant : « Si tu es un homme ... mais, si tu es le fils de Dieu, montre ce que tu peux faire, montre ta puissance et utilise-la pour arranger nos affaires. »

L'Eglise nous dit que Jésus n'était pas seulement le fils de Dieu, mais Dieu lui­ même et que tout lui était possible; mais qu'il a refusé d'utiliser ses pouvoirs spéciaux pour attirer les foules à lui. Mais si, comme je le pense, Jésus n'était pas Dieu, il n'avait donc pas d'autres pouvoirs que nous et n'a donc pu utiliser que nos pauvres moyens humains.

C'est pourquoi, il ne change pas les pierres en pains. Les pierres restent des pierres, les hommes restent des hommes, mais il les appelle à être de plus en plus humains. L'Evangile n'est donc pas à entendre comme un message magique, qui viendrait changer notre réalité matérielle. N'est-ce pas, cependant, ce que beaucoup de croyants attendent secrètement de Dieu lorsqu'ils lui adressent leurs prières de demande?

Dans le premier tableau, nous étions au ras du sol avec le pain et les pierres du désert, c'était, en quelque sorte, notre rapport au monde matériel.

Dans le deuxième tableau, le diable emmène Jésus plus haut dans les airs, sur le Temple.

Ce sera, ici, notre rapport au divin.

Le diable l'emmène à la ville sainte et le place sur le faîte du Temple…

Emmener Jésus et le placer au sommet du Temple, lieu sacré entre tous où Dieu demeure, n'est- ce pas le considérer comme l'égal de Dieu, le déifier? Pendant sa vie, il ne s'est, semble-t-il, pas présenté, lui-même, comme fils de Dieu et encore moins comme Dieu. Curieusement, c'est après sa mort, alors qu'il ne pouvait plus réagir, que la jeune Eglise l'a déifié. Sans cela, le christianisme aurait-elle réussi aussi bien?

et lui dit : Si tu es fils de Dieu, jette-toi en bas.

« Vas- y, éblouis-nous, séduis-nous, fais nous un beau tour de magie, nous t'adorerons, tu seras un dieu pour nous » dit le peuple-diable. Les hommes ont toujours espéré la venue d'un surhomme providentiel, d'un Messie. C'est ce qu'expriment, entre autres, des fictions contemporaines comme Zorro, Superman et autres Spiderman.

Pour appuyer cela le diable utilise à son tour les Ecritures :

Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre.

« Tu vois, Dieu est avec toi » Le peuple aimerait tant que Jésus soit cet homme providentiel investi de tous les pouvoirs, littéralement porté par Dieu et qui interviendrait lorsqu'il l'appelle. Mais Jésus n'a pas ces pouvoirs.

Sa réponse est nette : Il est aussi écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu.

Autrement dit : ne demande pas à Dieu ce qu'il est incapable de te donner.

« Il est inutile d'essayer de me tester, de m'éprouver » semble dire Dieu « toute intervention directe de ma part, dans vos vies, serait une injustice inacceptable » On touche, ici, au délicat problème de la prière de demande ou d'intercession, qu'elle s'adresse à Dieu, à Jésus, à Marie ou aux saints. Peut-être cela pourra-il faire, un jour, le sujet d'un numéro spécial de LPC ?

L'exégète Rudolf Bultmann considérait ce texte comme « le mode d'emploi, la clef de lecture des miracles des évangiles ». Il ne faut pas entendre ces épisodes miraculeux comme autant de preuves magiques. Les miracles, comme les paraboles, exposent, dans un langage symbolique, l'enseignement de Jésus tel que les disciples l'ont perçu et médité. Si l'on sort de l'approche symbolique, on est en pleine magie et les textes perdent toute crédibilité.

Enfin, dans le troisième tableau, le diable entraîne Jésus toujours plus haut. Ce sera notre rapport au pouvoir.

Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne…

Symboliquement, le sommet de la montagne est, non seulement le lieu du contact avec le divin, mais aussi celui de l'Alliance et de la Loi. Gravir la montagne, atteindre le sommet est l’image symbolique du cheminement spirituel de l'homme qui cherche à donner plus de sens, plus d'humanité à sa vie et au monde dans lequel il est plongé. Là, il est « aux pieds de Dieu », c'est- à­ dire : tout à son écoute. Mais, ici, ce n'est pas du tout ce que propose le tentateur.

...il lui montre tous les royaumes avec leur gloire et lui dit : Tout cela, je te le donnerai, si tu tombes à mes pieds et m'adores.

Les royaumes avec leur gloire qui s'étalent aux pieds de Jésus résument toutes les richesses du monde, tout le potentiel matériel et humain qui s'offrent à l'homme pour asseoir son pouvoir. C'est le rêve d'une toute-puissance qui permettrait de tout manipuler, de tout maîtriser. Qui n'a jamais rêvé d'un tel pouvoir ? Les évangélistes nous montrent bien comment les apôtres, eux­ mêmes, en rêvaient et se voyaient déjà au pouvoir avec Jésus. (Matthieu 20, 20 à 28)

Mais notre désir de pouvoir se mue bien souvent en désir de domination. Dominer, de peur d'être dominé. C'est le cas chez tous dictateurs, qu'ils soient chefs d'état ou chefs de famille.

C'est là, qu'en nous, les pulsions égocentriques se réveillent.

Se prosterner devant le diable, se mettre à genoux devant le Mal, c'est le considérer comme une possibilité parmi d'autres, c'est être prêt à utiliser tous les moyens pour imposer notre domination sur les autres.

Alors Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, c'est à lui seul que tu rendras un culte.

Jésus refusera tout pouvoir de domination sur l'homme, il ne se prosternera que devant Dieu, non pas le « Dieu des armées », mais le Dieu d'Amour. Cette prosternation symbolique, comme celle des mages devant Jésus et sa mère à Bethléem, exprime la reconnaissance, l'acceptation par l'homme, de l'Amour comme valeur suprême. Pour Jésus, la seule puissance qui doit animer l'homme, c'est celle de l'Amour. C'est ainsi que, pour lui, tout pouvoir doit être au service de la communauté humaine. Ne dira-t-il pas : « Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir » (Mt 20.28). L'Eglise semble avoir oublié cela, bien souvent, se mettant au service des puissants de ce monde, quand elle ne mettait pas ceux-ci à son propre service ! Aujourd'hui, certains nostalgiques en rêvent encore.

Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient.

Jésus se retrouve sur la montagne dans l'intimité de la Voix qui, lors de son baptême, lui murmurait qu'il avait fait le bon choix. Ici, à nouveau, l'image aérienne des anges représente symboliquement la voix divine qui nourrit Jésus de sa Parole, qui lui sert son pain de ce jour.

C'est ainsi que Matthieu nous présente les trois grandes options que Jésus a choisies et vécues pendant sa vie :

  • Tout en ne vivant pas en ascète, il prendra des distances par rapport aux biens matériels en choisissant de vivre avec les plus pauvres. Il valorisera, avant tout l'ETRE plutôt que l'avoir: Etre bon, être juste, être compatissant, etc...
  • Refusant toute manipulation, toute séduction, tout artifice, tout culte de la personnalité, il ne cherchera pas sa satisfaction personnelle. A l'écoute de tous, il ira, les mains nues, à la rencontre de toutes les misères et se montrera solidaire des exclus.
  • Refusant tout pouvoir, il prendra la dernière place pour être au service de ses frères les hommes. Il révèlera par ses actes, non pas un Dieu tout­ puissant, mais un Dieu père, un Dieu d'Amour. Il y restera fidèle jusqu'à la mort.

En conclusion, je voudrais laisser le dernier mot à Jean-François Breyne de la revue Evangile et liberté.

« Voilà le mode d'emploi : l'Evangile n'est pas à entendre comme un moyen de devenir un surhomme, ni même un super-croyant, mais un homme, une femme, tout simplement.

Ce récit nous livre une ultime clef : comment résister ? Par la parole. Une parole qui se fonde sur l’Ecriture. Par trois fois Jésus va répondre : « il est écrit ». C 'est là que nous fondons notre foi, notre capacité à résister au malheur, à la souffrance, à la mort, à tous nos fantasmes de puissance.

Mais attention ! Ultime piège ! Le diable aussi dit : « il est écrit » ! Et là réside l’'ultime mise en garde. Car il ne suffit pas de lire les Ecritures. Le diable le fait aussi. La remarque est d'importance. Elle représente l'ultime piège. Car l'écriture doit être interprétée, à l'aune de ce récit pour devenir véritablement Parole vivante. »

Herman Van den Meersschaut - LPC n° 23- 2007

Bibliographie :
  • Dictionnaire du N.T.X.Léon-Dufour
  • LaBible à la lumière du symbole de J.Behaeghel.Ed.Alphée
  • Evangile et liberté : fëvrier 2004. J.F. Breyne. page 8
Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus