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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 08:00
André VerheyenJésus avant le Christianisme
André Verheyen

C’est le titre d'un livre d'Albert NOLAN, publié en 1979 aux Editions Ouvrières à Paris. Sur la couverture du livre nous pouvons lire: "Albert Nolan est aumônier national des étudiants en Afrique du Sud. Il est né en 1934. Dominicain, il est, dans son ordre religieux, provincial pour toute l'Afrique australe."

Dès les premières lignes, l'auteur pose un problème passionnant.

"Des milliards d'hommes, à travers les âges, ont vénéré le nom de Jésus. Qui nous dira ceux qui, parmi eux, l'ont réellement compris, ceux qui ont mis en pratique ce qu'il voulait voir se réaliser ?

"Ses paroles ont été si souvent déformées, déviées de leur sens qu'on a l'impression qu'on peut désormais tout leur faire dire, ou qu'elles n'ont plus rien à dire.

"Son nom, tant d'hommes en ont usé, abusé, pour justifier leurs crimes, assurer leur autorité, soutenir leur héroïsme, ou leur folie, qu'on se demande si, ironie suprême, on n'a pas précisément, au nom même de Jésus ressuscité, prêché, répandu les idées contre lesquelles il s'était, de son temps, le plus violemment opposé.

"Jésus ne peut être complètement identifié à ce grand phénomène religieux du monde occidental qu'a été le christianisme. Il est bien plus que le fondateur d'une des grandes religions du monde. Il se tient devant le christianisme tel le juge de tout ce qui a été fait en son nom. Le christianisme ne peut en revendiquer la possession exclusive. Jésus appartient à l’humanité tout entière"

Précisons que NOLAN vit le drame de l'Afrique du Sud, avec ses violences, tortures dans les prisons, exécutions sommaires, etc. Il constate aussi que certaines Eglises en son pays utilisent la foi pour soutenir ouvertement une politique d'asservissement et qu'alors "il reste une référence ultime et solide: le Jésus de l'Histoire, l'homme Jésus avant le christianisme".

Mais il est intéressant de noter qu'il consacre toute la troisième partie (une sur quatre, sept chapitres sur les dix-neuf de son livre) à la Bonne Nouvelle du Royaume.

Nous avons eu nous-mêmes l'occasion de signaler le déplacement de sens de La Bonne Nouvelle après la mort de Jésus.

On trouve une autre approche, plus théologique, de ce même problème dans un article de la revue "Concilium" (n° 245 de 199, consacré au Messianisme dans l’histoire), écrit par Ion SOBRINO sous le titre "Messie et Messianisme – Réflexions depuis le Salvador".

Voici deux passages caractéristiques pour notre propos.

"L'oubli du messianisme a des racines socio-politiques, mais aussi, d’une certaine manière, il commence dès après la résurrection de Jésus. Le problème est donc aussi ecclésial et théologique; il consiste, au nom du médiateur (Christ ressuscité), à reléguer au second plan la médiation (la réalisation de la volonté de Dieu, le Royaume de Dieu dans les paroles de Jésus, les espérances messianiques). A notre avis, deux choses se sont produites: on a donné la priorité au médiateur sur la médiation, et le médiateur a été compris efficacement davantage selon le modèle de Fils de Dieu que selon celui de Messie." (o.c. page 145)

"Cela nous conduit à un problème central dans le Nouveau Testament, qui va bien au-delà du passage connu qui s'opère de Jésus à Christ, c'est-à-dire du Jésus qui prêche au Christ prêché. Il s’agit d'un changement dans la compréhension du dessein de Dieu : au centre du kérygme, ce n'est plus directement la venue du royaume de Dieu annoncé par Jésus, mais l'apparition du Christ. Quoique médiateur et médiation continuent à être en relation, la "bonne nouvelle" de Dieu se concentre maintenant sur le Christ et non sur le royaume de Dieu, davantage sur le médiateur (l'envoyé de Dieu) que sur la médiation (la réalité d’un monde selon la volonté de Dieu). De la sorte, les réalités qui étaient importantes pour Jésus de Nazareth se formulent de manière à ce que, d'une part, il y ait continuité entre l’avant et l’après de Pâques, mais aussi discontinuité.

Ainsi, les premiers croyants continuent d'espérer le salut et rapportent au Christ, et maintenant de façon absolue, mais ce salut n'est pas formulé comme "royaume de Dieu", libération des nécessités plurielles, terrestres et transcendantes, personnelles et collectives, mais comme salut plus transcendant (dans la parousie), plus personnel (de l'individu) et plus religieux (pardon des péchés)." (o.c. page 147-148)

Marcel LEGAUT, de son côté, faisait remarquer que la pensée théologique et spirituelle de l'Eglise a tellement accentué la mort et la résurrection du Christ qu'on a parfois l'impression que la vie terrestre de Jésus n'a pas d’importance.

C'est bien l'impression que nous avons, en effet, lorsque nous disons dans la prière eucharistique "Faisant ici mémoire de la mort et de la résurrection de ton Fils,…" Pourquoi pas de sa vie ?

"… la tentation est grande - à laquelle d'ailleurs on a très généralement succombé - de négliger la vie humaine de Jésus, d'y atténuer la transcendance de son rayonnement personnel, au profit de sa mort "seule rédemptrice" et de sa résurrection, "seul fondement de la foi en lui". (Débat sur la foi - Marcel LEGAUT et François VARILLON - Chez Desclée De Brouwer en 1972, page 45)

"La mort de Jésus est la conséquence de sa vie, de sa mission, non d'une volonté extrinsèque à Jésus. Il ne pouvait que mourir de cette façon pour être fidèle à l’ensemble de ce qu'avait été sa vie. Sa mort ne peut pas être séparée de sa vie, ce que l'on fait trop souvent quand, oubliant tout ce qu'il a vécu, le négligeant, on ne parle, "on ne fait mémoire" que de sa mort et de sa résurrection." (o.c. page 71)

On touche ici un aspect fondamental de notre foi : à qui s'adresse notre foi, à l'Eglise catholique, au christianisme des apôtres et des premiers chrétiens ou à Jésus lui-même ?

Dans la présentation catholique traditionnelle on ne pose pas cette question; on la trouve même déplacée. Il y a toute une littérature spirituelle ou religieuse qui souligne que la fidélité à Jésus suppose la fidélité à l'Eglise, qu'on ne peut les dissocier.

De même le magistère traditionnel n'a jamais envisagé un seul instant qu'on puisse mettre en doute l'identité entre la pensée de Jésus et la proclamation officielle de l'évangile par les Apôtres. Cette proclamation ou 'annonce' officielle est souvent désignée par un mot repris du grec : le Kérygme. On la trouve dans le Nouveau Testament en général et dans les différents résumés de la foi chrétienne appelés 'symboles'.

Loin de prêter aux responsables de l'Eglise quelque mauvaise intention, on peut penser que c'est dans un souci de simplification pédagogique et pour rendre service au une forme claire peuple chrétien qu'ils ont toujours essayé de donner au contenu de la foi chrétienne une forme simple, résumée, unifiée, par exemple dans les catéchismes.

Mais l'état des connaissances actuelles dans le domaine biblique - et surtout leur diffusion dans des livres et articles accessibles à un public de plus en plus large - permet de valoriser les différences et les diversités plutôt que de penser qu’il faut les minimiser.

L'exemple le plus simple est l'explication d'une diversité de présentation entre deux évangélistes par la diversité des publics auxquels ils s'adressent.

Un autre exemple est la possibilité de déterminer la date plus ou moins tardive de certains écrits du Nouveau Testament, ce qui explique l’évolution de la réflexion et du langage.

Tout cela permet de ne plus considérer comme impertinente la question de la conformité entre le projet de Jésus et l'image qui nous en a été transmise par les auteurs de nos écrits du Nouveau Testament. Autrement dit : la question de "Jésus avant le Christianisme."

Un cas remarquable est celui des réflexions sur le sacerdoce dans l'épitre aux Hébreux, comparées à ce que Jésus a effectivement vécu.

Cela permet aussi de prendre ses distances avec une certaine présentation traditionnelle qui voulait que notre foi se réfère inconditionnellement au kérygme (voir ci-dessus) dans sa forme considérée comme définitive puisque, disait-on, la révélation était clôturée avec la mort du dernier Apôtre.

La plus grande sympathie pour le messager de la personne aimée n'empêche nullement de vérifier la conformité de son témoignage ni surtout de donner la priorité à la pensée de la personne aimée par rapport aux interprétations du messager.

On comprend aisément qu’il y a encore "du pain sur la planche" pour l’œcuménisme, en particulier pour tous ceux qui ont une conception un peu trop "sacralisée" des textes de référence.

 

André Verheyen (n°26 septembre 1999)

Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus