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26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 08:00
Herman Van den MeersschautLa troisième mort de Dieu
Herman Van den Meersschaut

Décidément, Dieu n'en finit pas de mourir en ce début de millénaire!

N’est-ce pas "la troisième mort de Dieu" qu'annonce le philosophe André Glucksmann dans un de ses livres. (1) Trois fois ? Cela me semble fort peu ! Il a certainement dû mourir bien plus souvent que cela!

Mais que cachent donc ces formules quelque peu iconoclastes comme: la mort de Dieu, Dieu est mort ? Lorsqu'on parle, ici, de Dieu, il ne peut évidemment s'agir que du concept de Dieu, c'est-à-dire de l'idée que s'en font les hommes et non de Dieu lui-même.

Bernard FEILLET nous rappelle que "la révélation de Dieu n'est jamais Dieu lui-même, mais la révélation dans le temps d'un mystère de Dieu indéfiniment exploré par l'humanité qui poursuit sa quête de l'absolu". On voit déjà combien le mot "Dieu" est piégé ! Ils croient en Dieu, disons-nous, en fourrant tout le monde dans le même sac. Mais de quel dieu s'agit-il ?

Ainsi, dans cette quête, Dieu n'arrête pas de mourir et de renaître chaque fois que maladroitement, les hommes se forgent une conception de Dieu, souvent à leur image, pour ensuite la remettre en chantier et la remodeler. Les auteurs de la Bible s'inscrivent dans cette quête. Ils l'ont élaborée à une époque et dans une culture particulières. On peut y observer de nombreuses morts de Dieu à travers l'évolution de la conception qu'Israël a eue de son Dieu: en partant des Elohim guerriers et protecteurs d'un petit peuple particulier, pour en arriver à un Dieu tout-puissant, créateur de l'univers. C'est à partir de ces conceptions différentes que vont naître des systèmes religieux; des religions qui imposeront leur image de Dieu.

A. GLUCKSMANN, lui, ne situe la première mort de Dieu qu'à la mort de Jésus sur la croix. Regrettable confusion, puisque ce n'est évidemment pas Dieu qui meurt. Confusion encore très répandue malheureusement. Et pourtant, il semble clair que "en Jésus-Christ nous ne connaissons pas Dieu lui-même, directement, comme s'il parlait par sa voix, mais nous tentons d'être attentifs à l'interrogation sur Dieu dont il était habité"(2)

Celui qui meurt sur la croix, c'est Jésus, l’homme de Nazareth qui nous a révélé par sa vie cette présence mystérieuse qui nous habite, nous traverse et nous rend capables de partager avec nos frères humains l'Amour et la Miséricorde. C'est cela que nous nommons parfois Dieu.

Alors oui, si Jésus incarnait cela, en le crucifiant les autorités religieuses de son temps ont tué l'Amour et la Miséricorde: révélations d'un Dieu qui n'allait, hélas, pas dans le sens de leurs conceptions et de leurs intérêts. C'est ce que nous continuons à faire chaque jour à travers nos trahisons, nos mensonges et nos compromissions. Chaque fois que nous tuons l'innocent nous tuons aussi Dieu en nous.

Pour DOSTOIEWSKY, rapporte A. GLUCKSMANN, le cadavre du Christ n'est pas celui d'un homme mais celui de l’humanité. Or, "l'humanité est la sauvegarde de la présence de Dieu dans le temps. C'est par elle qu'il est présent au monde et qu'il se révèle à chaque instant". (3)

Nous portons donc l'existence de Dieu à bout de bras !

D'après notre philosophe, la deuxième mort de Dieu, perpétrée par l'élite intellectuelle du 19e siècle a été surtout livresque. (NIETZSCHE) Ce fut le combat du positivisme et du scientisme contre le cléricalisme et l'obscurantisme de l'Eglise. L'intolérance des uns s'opposant à celle des autres, le Dieu clérical a été quelque peu malmené, mais s'en est très bien tiré, car pour la grande masse des fidèles sa poigne ne s'est pas desserrée.

C'est au 20e siècle que, d'après l'auteur, la troisième mort de Dieu semble être plus radicale en Europe surtout. Ce qui est nouveau, dit-il, c'est que l'Europe, capable de vivre dans la démocratie, la tolérance, la prospérité vit désormais sans la volonté de s'unir à Dieu. L'Europe vit l'expérience religieuse d'une absence de religions.

Est-ce si étonnant ? Les grandes valeurs dont vivent nos démocraties ne sont-elles pas le fruit de siècles de recherches et de tâtonnements de l'humanité pour trouver des réponses aux problèmes que pose la vie communautaire ? N'est-ce pas à travers la réflexion éthique, philosophique, politique que tout cela a pris corps ? Certaines valeurs évangéliques comme la solidarité, la compassion ne sont plus la chasse gardée d'institutions religieuses, mais se sont complètement sécularisées. Par contre, certaines valeurs laïques comme la démocratie et la tolérance semblent avoir quelques difficultés à trouver une place dans les religions.

L'indépendance que nous prenons, par rapport aux religions, ne serait-elle pas un signe de maturité ? L'homme ne sortirait-il pas lentement de son enfance? Ne sommes-nous pas, enfin, entrain de quitter le dieu béquille, le dieu magicien, le dieu marionnettiste, le dieu tout­ puissant ?

Si Dieu est père, comme nous le disons, ne se réjouit-il pas de voir ses enfants, enfin, sortir de leurs attitudes d'assistés et devenir autonomes, avec tous les risques que cela suppose ?

Le Pape, lui, semble déplorer ce phénomène, puisqu'il constate avec tristesse, que l'Européen vit désormais "comme si Dieu n'existait pas". Mais, est-ce bien certain? Ne faudrait-il pas lire plutôt : "comme si l'Eglise n'existait pas" ? Car, pour beaucoup, l'image souvent trop médiatisée de l'institution romaine n'est plus révélatrice du "Dieu très-bas" de Jésus. (Chr. BOBIN)

Mais, si le Dieu de Rome est porteur de toutes ces grandes valeurs qui rendent l'homme plus humain, plus libre et autonome, oui, alors, on peut s'inquiéter de ce que trop de gens restent indifférents ou vivent comme s'il n'existait pas.

Mais la grande révélation du 20e siècle, fait remarquer A. G., c'est la révélation de l'inhumanité de l'homme, en l'homme. Au terme de ce siècle, avec ses guerres mondiales, ses armements monstrueux, ses génocides planifiés, ses attentats barbares, ses pollutions, ses destructions... l'homme se découvre, en fin de compte, aussi meurtrier que mortel.

Il est vrai que notre 20e siècle a battu des records d'horreurs et que pour la première fois dans notre histoire, nous nous découvrons capables de détruire irrémédiablement notre planète. C'est un constat assez effrayant. Nous faisons l'expérience du "mal absolu" et cela change toute notre façon de considérer l'homme et sa relation avec Dieu.

Comme le fait observer l'auteur, la repentance admirable qu'a entreprise le Pape procède de ce constat. Je le cite : "Pour la première fois l'Eglise, qui juge de tout parce qu'elle représente la justice divine, accepte de se laisser interpeller comme de l'extérieur. Jusqu'ici, elle n'était jugée que par Dieu. Désormais, elle est interrogée à partir de fautes qui relèvent du domaine public."

Personnellement, je dirais, qu'enfin elle se laisse interpeller par l'Evangile qu'elle prétendait diffuser. On ne peut que s'en réjouir.

L'homme nous apparaît donc comme un être divisé, écartelé. Le philosophe français "garde cependant foi en la capacité de l'homme de s'apercevoir du mal qu'il fait et en sa capacité de bâtir une nouvelle éthique, non plus à partir du bien commun, mais à partir du mal absolu".

Cette vision me semble bien pessimiste. Il est vrai que l'échec est générateur de progrès et que nous devons tirer des leçons des erreurs du passé pour éviter de les répéter. Il ne faut pas minimiser ce potentiel d'inhumanité qui est en nous. Nous devons être conscients qu'un dieu barbare sommeille au fond de nous et que donc, nous avons plus que jamais besoin d'être "délivrés du mal".

Mais, construire un humanisme à partir du mal absolu, c'est-à-dire uniquement sur la peur du chaos et de la barbarie, me semble peu enthousiasmant. La peur n'a-t- elle pas toujours été mauvaise conseillère ?

Le 20e siècle a, tout de même, aussi été témoin des plus belles réalisations humaines. Pour nous, chrétiens, la foi en Dieu est indissociable de la foi en l'homme.

C'est avec cette foi, cette confiance en l'intelligence de l'homme, sa capacité de dialogue, de discernement et d'adaptation que l'on pourra construire, en Europe, un nouvel humanisme considérant les différences, non pas comme des obstacles, mais comme une richesse. Ce ne sera pas facile, certes. Il faudra sans doute partir du "fonds commun" que représente déjà la déclaration des droits de l'homme. Ce qui, on peut l'espérer, provoquerait peut-être la mort lente du dieu dictateur, intégriste, terroriste, tous ces dieux geôliers qui nous enferment dans leurs dogmes et leurs préjugés meurtriers.

Vous voyez, nous n'en avons pas fini de voir mourir Dieu !

Herman Van den Meersschaut

(1) "La troisième mort de Dieu" NIL éditions - Entretien avec André GLUCKSMANN dans "La Vie" du 30/03/2000 (retour)
(2) "L'ERRANCE" de Bernard FEILLET - éditions D.D.B. (retour)
(3) "La troisième mort de Dieu" NIL éditions - Entretien avec André GLUCKSMANN dans "La Vie" du 30/03/2000 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu