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3 mars 2018 6 03 /03 /mars /2018 09:00
André VerheyenLe miracle
André Verheyen

C'est un sujet tout à fait typique où les croyants et les incroyants avaient jadis la même certitude : les uns pour être sûrs de l'intervention de Dieu et les autres pour être aussi sûrs du contraire.

Mais, heureusement pour le progrès du dialogue, les choses ne sont pas aussi simples. Les connaisseurs de la Bible nous font remarquer que la notion de miracle, telle qu'elle a été généralement comprise depuis deux siècles en Occident, n'existe pas dans la Bible. Cette notion, qui est encore très répandue de nos jours , est la suivante : une chose qui est contraire aux lois de la Nature, ou tout au moins inexplicable par la science, mais que Dieu réalise par une intervention spéciale, puisqu'il n'est pas lié par les lois naturelles.

Avant de donner les trois notions bibliques qui correspondent à ce que nous appelons aujourd'hui "miracle", rappelons que ce mot vient du latin "mirari" qui signifie s'étonner ou aussi admirer.

Le mot "miraculum" signifie donc quelque chose d'étonnant ou aussi d’admirable.

Dans le registre de l 'admiration, on admire les "mirabilia Dei", c'est-à-dire les merveilles de Dieu. Mais dans la Bible, ces merveilles de Dieu que l'on admire et pour lesquelles on lui rend grâces ne sont pas les exceptions aux lois de la Nature ! Bien au contraire ce sont les merveilles de la création et de la vie.

Dans le registre de l'étonnement, voici donc les trois mots, les trois notions bibliques qui correspondent au miracle :

1. Les signes : Jean termine son évangile en disant: "Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas consignés dans ce ivre. Ceux-ci l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom." (XX, 30-31)

En fait de signe, il ne lui en sera pas donné d'autre que le signe de Jonas." (XVI, 4)

2. Les prodiges : (Actes, II, 22) "Israélites, écoutez ces paroles : Jésus le nazaréen, cet homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous..."

"Moïse et Aaron accomplirent tous ces prodiges en présence d e Pharaon." (Exode, XI,10)

3. Les œuvres : "et si vous ne croyez pas ma parole, croyez pourtant à cause de ces oeuvres." (Jean, XIII, 11) Moîse dit : "A ceci vous saurez que c'est Yahvé qui m'a envoyé pour accomplir toutes ces oeuvres, et que je ne les fais pas de mon propre chef..." (Nombres, XVI, 28)

On pourrait se demander si ce ne serait tout de même pas la notion de prodige qui correspondrait le mieux à ce que nous appelons miracle. Mais quel n'est pas notre étonnement lorsque nous constatons que les prodiges ne sont pas le monopole des amis de Dieu: leurs adversaires en font aussi !

"Si quelque prophète ou faiseur de songes surgit au milieu de toi, s'il te propose un signe ou un prodige et qu'ensuite ce signe ou ce prodige annoncé arrive, s'il te dit alors "Allons suivre d'autres dieux (que tu n'as pas connus) et servons­ les , tu n'écouteras pas les paroles de ce prophète ni les songes de ce songeur." (Deutéronome, XIII, 2)

"Il surgira, e n effet, des faux Christ et des faux prophètes qui opéreront des signes et des prodiges pour abuser, si possible, les élus." (Marc, XIII, 22)

Une première conclusion que nous pouvons déjà formuler, c'est qu'il faut renoncer à utiliser une chose étonnante ("miraculum") telle qu'un prodige comme une preuve objective en faveur d'une intervention de Dieu.

Une autre remarque que pouvons faire ici sans la développer - car il faudrait y consacrer un dossier à part - qu'une réflexion sérieuse sur la "création" et sur le "Dieu créateur " nous conduirait à la conclusion qu'une "intervention" de Dieu dans sa création n'est "spéciale" ou "ordinaire" que dans notre conscience subjective.

Ne soyons pas déçus mais réjouissons-nous de ce que la liberté de la foi soit rétablie ! C’est en toute liberté que je perçois un signe de l'amour de Dieu ou de sa sagesse dans un événement ou un fait étonnant , même s'il est parfaitement explicable par la science ou la raison.

Dans un numéro de la revue "Fêtes et Saisons" intitulé "Dieu est discret", il y a quelques pages très intéressantes sur la connaissance par signes (n° 296 juin­ juillet 1975)

Voici un passage remarquable à ce sujet :

"J'appelle Signe quelque chose que je vois mais qui, de plus, me révèle quelque chose (ou quelqu'un) que je ne vois pas.

Rentrant chez moi, je trouve un bouquet de roses sur ma table. Je puis me contenter de dire : "Tiens ! voilà un bouquet de roses."

Si je suis horticulteur, je dirai peut-être que ce sont des roses Meillan et je pourrai expliquer par quelles hybridations on les a obtenues.

Mais je puis, en plus, y voir le signe de l'affection de quelqu'un à mon égard. Les roses sont toujours des roses, et des roses Meillan, mais à travers elles, j'ai vu plus qu'elles : j'ai vu une tendresse, j'ai vu quelqu'un." (revue citée, page 8)

Dans cette conception du signe, il n'y a pas de place pour une quelconque opposition entre la science et la foi. Ce faux problème ne surgit que lorsque je pense devoir privilégier la présence ou l'action de Dieu dans les choses qui sortent de l'ordinaire et que, de plus, je veux en faire un argument objectif ou une preuve.

Le cas de Lourdes est exemplaire dans cette optique.

Bien que le magistère ecclésiastique n'ait jamais imposé de croire ni aux apparitions ni aux miracles, la tradition catholique a toujours utilisé les uns et les autres comme argument apologétique en faveur du dogme de l'Immaculée Conception. Et un chaînon essentiel dans le processus de l'argumentation était que le Bureau des Constatations Médicales, composé de médecins croyants et incroyants, affirmait que la guérison constatée était inexplicable dans l'état actuel de la médecine.

Dans une telle conception du miracle, il est vrai que les progrès de la science risquent de réduire le nombre des guérisons miraculeuses dans l'avenir.

Dans cette conception également, il n'est pas étonnant de trouver, encore aujourd'hui, des articles de presse comme "Miracles de Lourdes : Dieu ou la science?" (La Libre Belgique - 26 octobre 1993). Le sous-titre disait "Congrès de médecins catholiques : l'état de la recherche n'explique pas encore toutes les guérisons".

On cite dans cet article l'intervention du Professeur André Trifaud, membre du ''Comité Médical International de Lourdes" à propos du cas de Delizia Cirroli, la jeune Sicilienne guérie à Lourdes en décembre 1976 d'un sarcome d'Ewing, tumeur osseuse extrêmement grave. Cette enfant promise à la mort, souffrant terriblement des mois durant, a été emmenée à Lourdes par ses proches, son village s'étant cotisé pour lui offrir le voyage.

Sa guérison, survenue quelques jours après son retour de France, a été considérée comme médicalement inexplicable et déclarée miracle (le 65ème) par l'évêque de Ca­tane (Italie) le 28 juin 1989.

"Le Prof. Trifaud : "C'était une tumeur osseuse maligne, constatée par biopsie, pour laquelle l'amputation avait été proposée. Nous avons observé une régression radio­ logique, sans traitement par irradiation. C'était un dossier en or, merveilleux.

Un dossier que l'on peut montrer à n'importe quel médecin incroyant, qui dira qu'il n'y comprend rien."

"Le Pr Trifaud s'est ensuite adressé à ses confrères médecins catholiques : "Je ne veux pas vous faire de la peine, mais peut-être un jour, nous aurons une explication de cette régression, grâce notamment aux récents travaux des chercheurs japonais dans ce domaine."

Je voudrais relever la phrase "Je ne veux pas vous faire de la peine, mais…"

Il n'y a pas de quoi avoir de la peine ! Même si on peut l'expliquer médicalement, ceux dont le cœur est capable de percevoir un signe de la tendresse de Dieu verront toujours dans cette guérison un miracle dans le sens du signe évoqué par la revue "Fêtes et Saisons" citée ci-dessus et dans le sens des "mirabilia Dei", les merveilles de Dieu pour lesquelles l'homme de la Bible Lui rend grâces. C'est un peu comme si on disait : je ne veux pas vous faire de la peine mais les découvertes paléontologiques nous mettront de plus en plus en présence de restes humains antérieurs à l'apparition d'Adam et Eve dans la chronologie de la Bible. Il n'y aura que les fondamentalistes du genre Témoins de Jéhovah pour avoir de la peine, s'ils constatent qu'ils se sont trompés.

Mais une pensée chrétienne ne peut que se réjouir d'une purification de la notion de miracle dans le sens du signe. Cela permet en effet d'évacuer tous ces faux problèmes qui ont été à l'origine de l'opposition science/ foi.

Comme dans d'autres domaines, il n'est pas facile de faire évoluer les mentalités.

La fin de l'article cité (L.L.B. - 26/10/1993) est significative à ce sujet. En effet, il dit que" les théologiens et évêques à Lourdes étaient unanimes sur l’idée que la guérison inexpliquée dans l’état actuel de la science (c'est moi qui souligne) est, avant tout, un s i g n e de Dieu (souligné dans le texte de l'article). On a senti le besoin d'ajouter ce 'inexpliquée dans l'état actuel de la science'.

Besoin que ne me semblent pas avoir les Musulmans puisque, toujours selon cet article, le Dr Dalil Boubakeur, recteur de l'Institut musulman de la mosquée de Paris, a rappelé que dans la religion musulmane, "Tout vient de Dieu. La guérison est un bienfait de Dieu, obtenu par la prière. Le médecin en est le témoin instrumentaire." !

Le Docteur Maurice Abiven, président de la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs, livre une réflexion intéressante dans un article intitulé "Le Miracle n'est plus ce qu'il était" (LA CROIX - 17/11/1993).

En parlant du même congrès de Lourdes (23/24 octobre 1993) il dit entre autres :

"··· grâce à plusieurs interventions d'excellente qualité, et en particulier celle du P.A. Dupleix sur la théologie du miracle, il m'est apparu que ce qui mérite d'être retenu dans les guérisons miraculeuses de Lourdes, ce n'est pas leur caractère irrationnel.

Quelle que soit l'explication qui en est donnée, explication qui, pourquoi pas, pourrait un jour perdre son caractère d'étrangeté pour devenir tout à fait explicable, ces guérisons sont d'abord à comprendre, par ceux qui en bénéficie et par les croyants (c'est moi qui souligne), comme un signe (miraculum: signe) (parenthèse dans le texte), une sorte de clin d'œil que leur fait le Seigneur, quelque chose comme s'il disait à ces miraculés : "Pour moi, tu es quelqu'un!".

Si j'ai souligné "par ceux qui en bénéficient et par les croyants "c'est que l'auteur nous aide à comprendre qu'il s'agit bien de la liberté de la foi et non pas de preuves objectives que l'on pourrait imposer dans une apologétique de mauvaise qualité.

C’est aussi ce qui nous permet de souscrire, en toute liberté, à la conclusion de son article :

"Même si l'Eglise, conseillée par la science médicale, a tendance à réduire le nombre des miracles qu'elle accepte de reconnaître – et je pense que cette évolution est raisonnable - il n’en reste pas moins que Lourdes sera encore pendant longtemps un lieu privilégié par Dieu pour faire un signe aux hommes, et au travers de la charité des uns pour les autres, une manifestation de son amour."

Nous pensons rendre service tant aux croyants qu'aux incroyants en présentant une vision des choses qui évite les pièges d'une pseudo-opposition entre la science et la foi. Et nous souhaitons vivement que dans toutes les confessions religieuses, en commençant par la nôtre, on s'abstienne d'exploiter la crédulité populaire. On nous oppose parfois un argument de prétendue miséricorde pour les "petites gens", les "gens simples" qui auraient besoin de cela. Mais il est remarquable qu’en dehors de certains contextes religieux les gens simples n'ont pas du tout besoin de cela. En particulier, chez les Protestants, les gens simples n'ont pas besoin de toute une dévotion souvent superstitieuse envers des "saints" (?) qui leur permettent de retrouver des objets perdus ou d'éviter des accidents.

On peut se poser des questions également sur les "procédures" qui sont expliquées dans le cadre de béatifications ou de canonisations, pour lesquelles "il faut un ou deux miracles".

André Verheyen - janvier 1994

Published by Libre pensée chrétienne - dans Foi et croyance Foi et science