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24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 09:00
Herman Van den MeersschautTransmettre la Foi: enfermer ou libérer ?
Herman Van den Meersschaut

Le mensuel "L'Appel" du mois de mai 1999 était consacré à la laïcité. On y publiait une intéressante rencontre avec Guy HAARSCHER, que le périodique présente très justement comme laïque, athée, franc-maçon et homme de dialogue. Celui-ci nous a, en effet, habitués à un discours très ouvert, que ce soit dans des débats avec son ami Gabriel RINGLET ou dans ses chroniques qui passent sur les ondes de la RTBF.

Voilà, bien sûr, un libre penseur dont nous nous sentons très proches. Cependant, dans l'article cité, une réflexion a attiré mon attention.

Guy Haarscher dit : "C'est pourquoi aujourd'hui certains chrétiens ne voient pas d'incompatibilité entre le fait d'être croyant et celui d'être libre-exaministe : dans sa propre ré flexion, le croyant peut avoir recours à une transcendance, en toute liberté et sans l'imposer à autrui. Pour moi cela reste quelque chose de mystérieux, que je ne comprends pas de l'intérieur, mais je ne porte pas de jugement là- dessus."(1)

Si Guy Haarscher trouve cela mystérieux et ne peut comprendre notre libre pensée de l'intérieur, n'est-ce pas parce qu'il y a un malentendu sur le sens donné aux mots "croyant" et "avoir recours à une transcendance" ?

De quoi est-il porteur, ce mot "croyant"? Mère Teresa, Jean-Paul II, les Talibans, Pinochet, Le Pen sont tous des croyants; mais quels liens y a-t-il entre eux ? Ont-ils vraiment le même Dieu ?

Lorsqu'on a "recours" à une transcendance, que veut-on dire ? S'agit-il d’une éventuelle intervention extérieure et matérielle dans la vie des hommes que l'on pourrait provoquer par certains rites ?

Pour la plupart des laïques - et pour beaucoup de chrétiens - la foi est quelque chose dans laquelle on est plus ou moins coincé dès sa naissance et qui suppose une adhésion aveugle et globale à un ensemble de textes sacrés, de rites, de règles, d'obligations et d'interdits, révélés par Dieu, abolissant ainsi toute pensée personnelle. La dictature spirituelle que le magistère de l'Eglise a exercée tout au long des siècles a largement contribué à imposer cette perception. Et, comme le dit Maurice Bellet :

"N'avons-nous pas rendu ridicule, mesquin, odieux, ce qui était la grandeur même ? Remplacé la liberté par l'obligatoire, la pensée par l'obligatoire, l'amour par l'obligatoire ? Et toutes les sauces ajoutées ne changent rien au plat... N'avons-nous pas creusé le trou dans lequel sombre ce que nous avons cru ?"(2)

A cause de cela, les laïques ont très difficile à s'imaginer que dans l'Eglise des chrétiens puissent remettre en question le caractère révélé des Ecritures. Il est évident que si l'on considère la Bible comme pure Parole de Dieu révélée à l'homme, on ne peut que s'enfermer dans une logique d'obligation. Rappelez-vous le "Ce que les chrétiens sont tenus de croire" de nos anciens catéchismes. Nous baignons malheureusement encore dans cette logique. Lors d'une journée pédagogique récente, la conférencière ne nous disait-elle pas : "L'année jubilaire, ce n'est même pas Moïse qui l’a inventée, c'est Dieu lui-même." C'est sur cela que s'appuient d'ailleurs tous les intégrismes et les sectes: Dieu l'a dit, c'est écrit.

Si c'est cette vision de la foi que perçoit Guy Haarscher, je comprends qu'il ne comprenne pas, puisqu'il n'y a là aucune place pour la liberté. Guy Haarscher sait bien qu'il touche là une terrible contradiction que nous vivons tous. Dans une de ses chroniques, il fait remarquer combien la liberté fait peur et pas seulement aux croyants :

"La grande illusion de notre époque, dit-il, c'est de croire que nous aimons spontanément la liberté. En fait, nous la désirons mais nous refusons d'en payer le prix, et il y en a un. Nous ne voulons pas que les autres choisissent à notre place, mais nous n'aimons pas choisir nous-mêmes. Choisir, c'est en effet assumer de pouvoir se tromper et en porter la responsabilité. C'est s'aventurer dans l'inconnu sans garantie de réussite. Tout cela est un peu inquiétant alors que les manières de vivre imposées d'en haut restreignent certes nos libertés mais elles sont au fond confortables. Tout est pré-mâché, c'est sécurisant et nous oscillons souvent entre le désir de sécurité et le désir de liberté. Nous voulons le beurre et l'argent du beurre et nous restons sur place, indécis. C’est qu'on ne nous a pas appris la liberté. Sortir de cette contradiction est une des grandes tâches de l'époque."(3)

Notre libre pensée chrétienne me semble travailler en ce sens. Etre croyant, c'est peut-être simplement admettre mes limites humaines avec cette intuition d'un "au-delà" de moi, d'une transcendance que je ne puis nommer mais que je perçois comme Source de vie, Source d'amour en moi.

Etre chrétien, c'est peut-être simplement choisir librement cette "voie" que propose Jésus de Nazareth dans le prolongement de la tradition juive et qui me fait entrevoir, par sa vie, quelque chose de cette transcendance qui m'habite.

Pour sortir de la contradiction entre désir de sécurité et désir de liberté, il nous faut, je pense, considérer nos textes sacrés comme une parole de l'homme sur lui-même et sur le Dieu qu'il devine, comme un témoignage d'une extraordinaire aventure spirituelle, une quête de la transcendance avec ses tâtonnements et hésitations. Ils peuvent être source d'inspiration pour nous aider à trouver librement notre propre chemin.

Si Guy Haarscher peut admettre que nous prenions cette liberté par rapport à nos textes sacrés, le mystère qui entoure notre démarche de libre pensée s'évanouira comme par enchantement.

Je terminerai en citant ce petit passage de l'introduction du livre de José REDING, "Lueurs d'aurore" :

"Prends et lis, écoute, interprète, parle, mais n'enferme rien dans les mots et ne renferme surtout rien dans les choses, les systèmes et les idéologies qui clôturent et en viennent à exclure du désir de bonheur et vivre-ensemble."(4)

Herman Van den Meersschaut - LPC 1999

(1) "L'Appel" n° 217 - Mai 1999 : "Etre laïque - toute une histoire !" (retour)
(2) Maurice BELLET "L'Epreuve" - DDB 1989 (p. 70) (retour)
(3) Chronique de Guy HAARSCHER du 22 mars sur RTBF radio (retour)
(4) José REDING "Lueurs d'aurore" Ed. Feuilles Familiales 1999 (p. 22) (introduction de Philippe MURAILLE) (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Liberté de pensée Foi et croyance Athéisme