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2 février 2019 6 02 /02 /février /2019 09:00
André Verheyen Le mysticisme athée
De Jean-Claude BOLOGNE - Ed. du Rocher 1995 présenté par André Verheyen

Pas facile, quand on est passionné de rigueur intellectuelle, de donner une idée de cet ouvrage. En effet, l'auteur nous avertit que le mysticisme "est par essence incommunicable et suppose une totale liberté. Anarchique, et souvent persécuté comme tel, il a plus d'une fois fait éclater les cadres de la religion et de la pensée" (p.14)

Plus loin, utilisant la comparaison du récit de la chute dans la Genèse, il dit: "J'avais goûté à tous les arbres du Jardin – ceux de la littérature, de la musique, de l'art, de l'amour, de la nature. C'est par mégarde que je touchai à celui de la connaissance." (p.19) Et aussi: "Symboliquement, la substitution mentale - automatique et tout à fait involontaire - avait fait entrer le verbe "savoir" dans ma vie, au détriment du verbe "sentir". Et je me savais soudain nu." (p.20)

Pas facile non plus, quand on lutte pour une théologie qui soit crédible, d'encaisser: "Moi je vous baptise dans l'eau, mais celui qui vient après moi est plus fort que moi: il vous baptisera dans l'Esprit saint et le feu", avait prophétisé Jean­ Baptiste..... La prédiction de Jean ne cesse de se réaliser. Et le monde se divise pour moi en ceux qui la comprennent et ceux qui la vivent. Les premiers sont les théologiens; les autres, les mystiques." (pp, 11 et 12)

Heureusement, pour nous encourager, il y a ce paragraphe à la page 13: "Mystique"? "Athée"? Comment justifier ce singulier mariage? Le paradoxe , on me l'a fait comprendre; heurte le croyant aussi bien que l'athée. Pourtant, en cette fin de siècle; en cette faim d'un autre millénaire; des ponts de plus en plus nombreux se jettent sur l’abîme qui séparait encore, voici une génération, ceux qui croient et ceux qui nient. Le mysticisme, selon moi, est un de ces ponts. Il ne s'agit pas de provocation, mais d'une invitation à écouter les mots au-delà de leur usure naturelle, à écouter les hommes au­delà des idéologies et des religions qui habillent différemment les mêmes expériences. Les étiquettes servent trop facilement de parapets à la pensée.

L'union de deux termes qui semblent s'exclure a le mérite de briser ces garde-fous et d'inviter à une réflexion en vol libre."

Effectivement, s'il s'agit bien

  • de jeter des ponts entre ceux qui croient et ceux qui nient,
  • d'écouter les mots au-delà de leur usure naturelle,
  • d'écouter les hommes au-delà des idéologies et des religions qui habillent différemment les mêmes expériences d'inviter à une réflexion en vol libre, nous sommes partie prenante.

 

Jean-Claude Bologne regrette qu’on utilise le mot mysticisme un peu à tort et à travers, ce qui entraîne "une banalisation du concept". Et après avoir récusé certaines conceptions fausses, il poursuit: "J'adhérerais plus volontiers à la définition de Georges Bataille: "l'aspect que la vie humaine prend au moment de sa plus grande intensité"; encore faut-il savoir ce qu'on mettra dans cette formulation qui demeure fort vague. Pour éviter ces extensions abusives du terme, je me référerai quant à moi à un mysticisme bien précis, ce qu'on a appelé la "mystique de l'être" dans la Rhénanie et les Flandres à la fin du Moyen Age. Un courant bien entendu chrétien, né dans les cloîtres et les béguinages. Mais la hardiesse de sa pensée (Marguerite Porete finit sur le bûcher, certaines propositions de maître Eckhart furent condamnées par Jean XXII en 1329, la secte du "libre esprit" fut vivement combattue par Ruusbroec…) ne peut que susciter la curiosité du non-croyant.

..... Je crois que le mysticisme est par essence même athée et que ses rapports avec la religion (avec les religions) n'ont été qu'un malentendu historique. Les catholiques qui ont vécu de semblables expériences n'emploient pas le mot "Dieu" dans le même sens que les théologiens. Quant à leurs rapports avec l'Eglise, ils se ressentent de l'extraordinaire liberté que leur a donnée l'expérience, liberté incompatible avec les dogmes et les pratiques de la religion.

Qu'importe! Les éditeurs sont là pour rétablir l'orthodoxie à coup de note s et de préfaces. "Pour satisfaire aux exigences d'une saine théologie, il faut entendre...", commente imperturbable celui de Hadewijch mystique flamande du XIIIè sièc1e."(PP. 48- 50)

D'accord pour adhérer à un mysticisme qui serait cet aspect que la vie humaine prend au moment de sa plus grande intensité! D'accord aussi pour tenter de savoir ce qu'on mettra dans cette formulation qui demeure fort vague!

Tiens? "savoir"? " encore faut-il savoir ce qu'on mettra..."?

L'auteur nous rassure au sujet de sa relation au rapport "savoir//sentir" exprimée à la page 20. D'ailleurs, des pages comme 48-49-50 nous rassurent pleinement sur la pertinence d'une... (que Jean-Claude Bologne m'excuse cette association aussi provocante que celle du titre de son livre).., réflexion mystique!

Et puisque nous nous sentons en communion et en sympathie, l'auteur me permettra de dire autant de franchise fraternelle: encore faudrait-il savoir ce qu'on met dans la formule "athée".

Si des catholiques mystiques n'emploient pas le mot "Dieu" dans le même sens que beaucoup de théologiens, sans doute est-ce parce qu'ils ont retrouvé la pureté des origines bibliques qui "n'employaient" pas du tout le mot "Dieu" et qui poursuivaient dans la logique de la même intuition: "Tu ne feras pas d'images de ton Dieu".

Quant à l'extraordinaire liberté que l'expérience a donnée aux mystiques catholiques par rapport aux dogmes et aux pratiques de la religion, nous voudrions la vivre en L.P.C. également. Et, si nous ne pensons nullement que cette liberté puisse nuire à notre référence à Jésus-Christ, nous constatons nous aussi qu'il faudra sans doute beaucoup de "notes et de préfaces" pour que "croyants" et "athées" découvrent leur communion profonde en faisant le vide de leur arsenal de murs, de frontières, de limites, etc.

Le livre "Le Mysticisme Athée" de Jean –Claude Bologne ne comporte que 125 très courtes pages mais les quelques lignes citées montrent à suffisance à quelle densité de réflexion elles invitent.

C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles je m'en tiendrai là pour l'instant: il faudrait beaucoup de pages pour donner une idée quelque peu valable de l'ouvrage. L'autre raison est que je ne voudrais pas vous enlever l'envie de le lire.

André Verheyen novembre 1996

Published by Libre pensée chrétienne - dans Athéisme Agnosticisme Dieu Mystique