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30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 09:00
Jacques Musset "La vraie vie" selon Jésus - Jésus crucifié, un échec ?
Jacques Musset

Oui, socialement et religieusement selon la religion établie de son temps.

Le contexte : l’attente fiévreuse du règne de Dieu dans de brefs délais.

Rappelons-nous l’ambition de Jésus : non seulement annoncer le règne de Dieu qui vient mais être le témoin et l’agent actif de ce monde nouveau. Le règne de Dieu est le grand thème qui traverse à quelques exceptions près le judaïsme au temps de Jésus. C'est en réalité une vieille idée récurrente qui court à travers toute l'histoire biblique, surtout dans les temps de crises. On attend au début de notre ère une intervention décisive de Dieu qui mettra fin à la situation de tension que vit le peuple juif. La Palestine est en effet sous domination politique de Rome qui réprime sans ménagement toute opposition. La majeure partie du peuple est par ailleurs dans un état de pauvreté et de précarité matérielle qui le fait aspirer à des changements sociaux : bon nombre de gens sont employés à la journée dans des grandes exploitations agricoles et vivent dans l’insécurité quotidienne. De plus ces mêmes gens, lors de la levée des impôts pour Rome et pour l’administration juive, se font gruger par les percepteurs qui les raquettent et s’en mettent dans leurs poches.

Tous les groupes religieux ont leur idée pour hâter l’avènement du règne de Dieu. Pour les pharisiens et les scribes, c’est l’observance scrupuleuse de la loi écrite et orale qui va déclencher la fin du vieux monde et l’avènement du monde nouveau. Seuls seront sauvés ceux qui observent la lettre de la Loi orale et écrite (dont les fameux 618 commandements qui régissent avec précision les actes de la vie quotidienne). Pour les esséniens, plus radicaux encore que les précédents, obsédés par le souci de la pureté rituelle et la préoccupation d'éviter les occasions d’impureté légale, Dieu choisira son messie (son lieutenant) dans leur communauté et sans doute en la personne de leur responsable. Pour les Zélotes, il ne suffit pas d’observer la Loi, il faut ouvrir à Dieu le chemin de la libération en faisant le coup de main contre l’ennemi dans des embuscades, des guet-apens, des assassinats. Pour les baptistes, dont Jean est un illustre représentant, c’est la conversion du cœur qui donne accès au monde nouveau. Il n’y a guère que l’aristocratie sacerdotale et sociale juive qui, à cause de ses intérêts économiques liés au Temple et d’une entente cordiale avec les occupants, n’attendent rien d’un bouleversement divin qui mettrait en péril leurs privilèges.

L’avènement du règne de Dieu selon Jésus

Dans l’atmosphère enfiévrée de son temps, Jésus annonce, lui aussi, la venue du Règne de Dieu et du monde nouveau qui en résulte (le Royaume) mais prend à contre-pied les positions ambiantes. Ce royaume n’est pas à mériter ni à conquérir. Il advient comme un don gratuit et donc est offert à tous ; seule importe la disponibilité intérieure du cœur pour en devenir membre. Ce royaume n’est pas un royaume matériel mais une manière d’être et de vivre qui se manifeste dans toutes les dimensions d’existence personnelle et sociale. « Le Royaume est au-dedans de vous », proclame Jésus. La formule est plus forte que « au milieu de vous ». Ce Royaume n’est pas seulement pour demain, il est déjà là aujourd’hui : tout homme et toute femme, absolument tous les humains sans distinction sont conviés. Les barrières de pureté et d’impureté légale, définies par la Loi juive comme critères du bon et du mauvais croyant, sont pulvérisées. S’il y a pureté ou impureté, selon Jésus, ce n’est pas en fonction de l’observation des rites religieux ou de l’appartenance à tel ou tel métier (il y en a qui rendent impurs !), c’est au niveau du cœur et des dispositions intimes. Dans ce royaume, la loi n'est pas dépassée mais elle est faite pour l’homme et non le contraire. C’est l’esprit qui compte, non la lettre. Ce qui prime, c'est la justice, l'attention à autrui et notamment à ceux qui souffrent. Dans ce royaume, le Temple est une institution bien relative. Les vrais adorateurs de Dieu adorent en esprit et vérité. Jésus va jusqu’à affirmer que le grandiose monument de pierre n’est pas éternel. Pour promouvoir ce royaume, la violence et les armes guerrières sont périmées car dans le monde nouveau les conflits ne se règlent pas par la violence mais par la parole et le débat ; la résistance légitime utilise les moyens de la non-violence active (pour employer une expression moderne) qui n’a rien d’une démission.

Où Jésus puise-t-il ces convictions qui font que pour lui la cause de Dieu et l'humanisation de l'homme dans toutes dimensions de son être ne font qu'un ? C'est que loin du légalisme et du ritualisme qui corrompent sa religion, il se ressource au cœur de sa foi juive, celle qu'ont rappelée au long des siècles les prophètes et qu'on peut résumer ainsi : on ne peut honorer Dieu si l'on bafoue son frère, autrement dit : le seul critère du véritable culte rendu à Dieu, c'est de vivre une relation juste avec son prochain.

Sa manière de s'impliquer dans la venue du règne :

Ayant la conviction que le royaume, le monde nouveau, est déjà là, Jésus s'en fait le témoin. Puisque ce royaume est offert à tous sans préalable et sans distinction, il se fait proche de tous les hommes et de toutes les femmes qu'il rencontre et notamment de ceux qui sont marginalisés, méprisés et ignorés pour quelque raison que ce soit. Il leur redonne dignité et confiance en eux-mêmes. Il prend parti en paroles et en actes contre les discriminations et les injustices fondées sur le légalisme et le ritualisme ambiant. Il condamne les perversions que sont la religion de façade, l'hypocrisie, l'addiction aux richesses, aux honneurs, l'oppression de son semblable. Toutefois, il ne condamne pas les personnes qui peuvent toujours changer et se convertir. Il va même jusqu'au pardon des ennemis. Il fait indéfiniment appel aux consciences, y compris à celles de ses adversaires: il invite sans cesse chacun à faire des choix qui l'humanisent dans le respect des autres.

Par ses manières de réagir, Jésus n'est pas un « révolutionnaire » à la manière des zélotes dont le but est de bouleverser les structures politiques et religieuses injustes. Il l’est autrement; son souci est d'abord de dénoncer en paroles et en actes ce qui doit l'être, de défendre les personnes injustement traitées, de rappeler que tout engagement doit provenir d'un cœur droit et que tout changement de structures, si nécessaire soit-il, est insuffisant s'il n'est pas animé de l'intérieur par des motivations de justice, sans esprit revanchard ni volonté de domination.

Ses engagements déclenchent des conflits mortels

Il était inévitable que sa conception du règne de Dieu et ses engagements en paroles et en actes pour en révéler la venue suscitent des oppositions dans le judaïsme de son temps. Sa famille (Mc 3,20-21) ne le comprend pas et ses disciples ont par moments bien de la peine à adhérer à sa démarche. A fortiori les responsables et membres des différents groupes religieux sont-ils remontés contre lui et notamment les tenants de la Loi écrite et orale, transformée en légalisme ainsi que les responsables du Temple, devenu une puissante machine ritualiste, financièrement très rentable. Pour eux Jésus est insupportable, il est un fossoyeur de la religion officielle. Jésus, lui, en dépit des incompréhensions qui l’affectent, ne dévie pas de ses choix et de sa pratique, avec comme seule boussole le constant souci d’être fidèle aux exigences qui naissent de ses profondeurs. C’est là que son Dieu lui « parle ». Il constate d’ailleurs que son action est libératrice.

Jésus est finalement arrêté par les gens du Temple, condamné selon une procédure expéditive par le conseil des juifs (le sanhédrin) et livré au pouvoir romain pour être exécuté. On remarquera la fourberie de ses accusateurs : si Jésus est à leurs yeux un dangereux déviant religieux, ils le présentent à Pilate comme un agitateur politique en rébellion contre le pouvoir de l’empereur Romain. La fin justifie les moyens ! Jésus meurt donc sur une croix, supplice des esclaves et des meneurs séditieux contre César. Il meurt dans la solitude, abandonné de ses disciples et dans le silence de son Dieu qui semble approuver ses opposants et lui donner tort. Un verset de la Loi (Dt 21,22-23) ne dit-il pas que ceux qui sont pendus au bois sont réprouvés de Dieu ?

Apparemment, l’aventure de Jésus se termine aux yeux de tous comme un cuisant échec. Les responsables juifs peuvent être rassurés. La religion telle qu’elle fonctionne est sauvée. On comprend que les disciples de Jésus aient pu être déboussolés ! Et pourtant, on les retrouve quelque temps plus tard affirmant que leur maître loin d’être fossoyeur de la religion est le témoin même du règne de Dieu, et vit désormais de sa Vie. Son aventure se poursuit en tous ceux et celles qui, mettant leurs pas dans les siens, font advenir le monde nouveau en eux et autour d’eux. Que s’est-il passé ? Quel est l’étonnant message qu’ils proclament et qui n’en finit pas d’être levain dans la pâte humaine ? De quelle manière ? C’est l’objet du prochain article. : « Jésus ressuscité, la révélation d’une vie réussie et féconde, la vraie »

(à suivre)

Jacques Musset

Published by Libre pensée chrétienne - dans Jésus Commentaires d'évangiles Bible Résurrection pâques Dieu