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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 08:00
Jacques Musset Combattre le cléricalisme catholique
1. Qu’est-ce que le cléricalisme catholique et comment se manifeste-t-il en notre temps ?
Jacques Musset

Un combat indispensable

Le 20 août dernier, à propos des actes de pédophilie commis par de nombreux prêtres voire évêques, le pape François adressait une lettre à tous les chrétiens où il dénonçait une des plaies de l’Eglise qui est le cléricalisme.

"...Chaque baptisé (doit) se sentir engagé dans la transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin.[...] Il est impossible d’imaginer une conversion de l’agir ecclésial sans la participation active de toutes les composantes du peuple de Dieu. Plus encore, chaque fois que nous avons tenté de supplanter, de faire taire, d’ignorer, de réduire le peuple de Dieu à de petites élites, nous avons construit des communautés, des projets, des choix théologiques, des spiritualités et des structures sans racine, sans mémoire, sans visage, sans corps et, en définitive, sans vie.

Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Eglise – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui « annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple. Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme ".

La sévérité des propos donne à penser et réfléchir en vue de changer ce qui doit l’être, pour être fidèle à la pensée, la pratique et l’esprit de Jésus, fondement de l’Eglise, le pape ayant lui-même à s’interroger et à tirer les conséquences de ses prises de positions en certains domaines.(1)

Au cours des cinq articles sur le thème du cléricalisme catholique,

  1. Nous en donnerons une définition et nous verrons comment il se manifeste et suscite actuellement de fortes réactions.
  2. Nous évoquerons sa longue histoire
  3. Nous montrerons comment il est né d’interprétations erronées de textes évangéliques
  4. Nous décrirons comment il a installé le dogmatisme et le moralisme dans le catholicisme
  5. Nous terminerons par la question : comment y faire face présentement ?

1. Qu’est-ce que le cléricalisme catholique et comment se manifeste-t-il en notre temps ?

Définition

Commençons d’abord par une brève définition du cléricalisme en général, car le cléricalisme n’est pas le monopole du catholicisme. Le mot désigne la manière autoritaire dont le clergé d’une religion convaincu de détenir la Vérité par mandat divin prétend imposer sa doctrine et sa loi aux fidèles de cette religion et même au-delà. On en trouve de nos jours une illustration hors christianisme en Iran où non seulement l’Islam est religion d’Etat mais où le clergé chiite exerce un pouvoir tout puissant en matière de foi, de moeurs et de politique, les résistants risquant la prison voire la mort.

Le cléricalisme catholique, lui, se manifeste par la manière dont les responsables de l’Eglise (pape, évêques et prêtres) et par extension certains groupes catholiques traditionalistes, tendent à imposer autoritairement la doctrine et la morale catholique officielle à l’intérieur de l’Eglise et aussi dans la société civile. Ces autorités catholiques sont en effet persuadées que l’Eglise catholique est dépositaire de la Vérité divine dont les autres Eglises et traditions religieuses ne possèdent que des fragments, et en conséquence elles se croient mandataires du Christ et de Dieu pour diriger l’Eglise, conserver et interpréter la révélation divine transmise par le Christ et inspirer la conduite des affaires publiques dans le sens des principes catholiques. Tel est ce qu’on peut appeler le cléricalisme catholique

Actualité du problème

Le cléricalisme catholique ne date pas d’hier. Mais s’il a toujours existé, il est d’une actualité qui suscite aujourd’hui beaucoup d’oppositions chez un grand nombre de chrétiens et aussi chez ceux qui ne le sont pas. A l’intérieur de l’Eglise, des chrétiens se plaignent de l’autoritarisme de responsables catholiques ( pape, curie romaine, évêques, prêtres et certains laïcs délégués par eux) ; dans la société civile, des citoyens chrétiens et non-chrétiens blâment les initiatives déployés par les autorités catholiques et des groupes catholiques pour faire prévaloir leurs conceptions particulières dans la conduite des affaires publiques.

Précisons comment se manifeste aujourd’hui ce cléricalisme à l’intérieur de l’Eglise catholique et au sein de la société civile.

• A l’intérieur de l’Eglise,

on le constate par les nombreuses contestations de chrétiens laïcs qui ne supportent plus, comme hier et avant-hier, l’autoritarisme des autorités catholiques dans les domaines de la doctrine, de la morale, du fonctionnement ecclésial.

Dans le domaine de la doctrine, l’enseignement officiel sur Dieu, sur Jésus, sur les ministères, sur les sacrements, sur l’après-mort est loin d’être partagés par bien des chrétiens qui ont fait un sérieux travail de réflexion personnelle ou en groupe. Pour eux, par exemple, le contenu du long credo élaboré au IVème siècle qu’on dit à la messe n’est plus crédible. Ils butent à toutes les lignes. Il en va de même en ce qui concerne le langage de la liturgie incompréhensible parce qu’élaboré dans une culture et avec des représentations qui ne sont plus les leurs. Il en va de même encore par rapport à la conception de la Révélation, sorte de discours de Dieu qui descend sur les humains... ou encore par rapport à la conception de la prière de demande à Dieu qui frôle la magie...etc...

Dans le domaine de la morale, l’exclusion des divorcés remariés des sacrements est incompréhensible à beaucoup de chrétiens quand ils songent à la manière donc Jésus partageait les repas avec le tout venant. Ils ne comprennent pas à ce sujet qu’au synode récent sur la famille on n’ait pas ouvert toutes grandes les portes de l’Eucharistie aux divorcés remariés ; les conditions accordées pour y accéder de nouveau sont tellement difficiles et humiliantes que finalement rien n’a vraiment changé.

Vis à vis des homosexuels, l’Eglise ne les rejette pas mais les considère comme des handicapés et ils sont privés des sacrements s’ils vivent en couples. N’a-t-on pas vu dernièrement dans la région parisienne un catéchumène se voir refuser le baptême par un prêtre parce qu’il était homosexuel marié.

Quant à la femme, elle continue d’être considérée comme chrétienne de second rang dans la mesure où elle est exclue définitivement de l’exercice des ministères par la volonté soi-disant du Christ. Les déclarations des derniers papes, y compris de François qui a emboîté le pas à ses prédécesseurs, sont unanimes en ce sens. C’est scandaleux pour beaucoup de femmes et d’hommes chrétiens et non chrétiens.

La situation des prêtres qui se marient et sont exclus de leur ministère est également scandaleuse de même que le maintien du célibat obligatoire pour tout candidat à la prêtrise.

Bien des chrétiens refusent également la condamnation par le magistère catholique des moyens contraceptifs, de l’avortement, de l’euthanasie, comme une intrusion des autorités catholiques dans des domaines qui ne les concernent pas.

Sur le plan du fonctionnement

N’est plus accepté le pouvoir absolu des évêques dans leur diocèse ni celui des prêtres dans leurs paroisses ; il est même rejeté. Certains évêques se comportent en autocrates. C’était le cas récemment des précédents évêques de Quimper et de Luçon qui ont fini par être démis de leurs fonctions par Rome, après de nombreuses plaintes de la part des chrétiens. C’est encore la même situation à Laval, à Bayonne, à Avignon, à Fréjus.

Il ne manque pas non plus de prêtres autoritaires dans leurs paroisses, imposant leurs idées au niveau de la liturgie, de la catéchèse, des décisions.

Beaucoup de chrétiens déplorent aussi que Rome nomme des évêques sans consultation des chrétiens et que par ailleurs soient désignés ces dernières années en France des évêques traditionnels sous la pression de lobbys épiscopaux ou autres. Les catholiques les plus actifs et engagés ont l’impression qu’on se moque d’eux.

• Dans la société civile,

En France et dans le monde, des autorités catholiques et de groupes catholiques traditionnels s’activent à faire prévaloir leurs conceptions particulières dans des sociétés plurielles formées de citoyens dont les opinions, les convictions et les philosophies sont différentes. La palette est en effet très large, notamment en occident : on y compte pêle-mêle des athées, des agnostiques, des gens de religions et de spiritualités diverses. Le catholicisme est lui-même un prisme éclaté, les catholiques ne pensent plus pareil. Mais les responsables font comme s’ils représentaient tous les catholiques.

Dans ce contexte, les pressions des autorités catholiques pour faire passer des lois en accord avec les positions catholiques officielles sont considérées comme des abus de pouvoir. Ainsi en a-t-il été, il y a deux ans, lorsque des manifestations nombreuses, organisées par des catholiques traditionnels, soutenues par Rome et beaucoup d’évêques français, ont tout fait pour que ne soit pas votée la Loi sur le mariage homosexuel. Pareillement les mêmes lobbys s’activent auprès des députés et du gouvernement dans le débat actuel sur la bioéthique concernant les débuts et la fin de la vie. Il en fut de même lors du débat il y a cinquante ans lors du débat à l’assemblée nationale sur l’avortement, et plus tard sur la création du Pacs.

Ces agissements – souterrains ou au grand jour - sont vécues comme inadmissibles dans un pays organisé selon le principe de la laïcité, séparant les religions et l’Etat, et laissant à l’Etat et ses représentants le soin après débat, de décider librement des lois.

Il n’est pas étonnant que face à ce cléricalisme qui s’exerce à l’intérieur de l’Eglise comme dans la société civile, beaucoup de chrétiens aient abandonné la foi ou aient pris, sans l’abandonner, leurs distances vis à vis de l’Eglise ne la reconnaissant plus comme témoin de l’évangile de Jésus. Les hémorragies ont commencé avec l’avènement de la modernité au XVIIème -XVIIIème s. et dans toutes les classes de la société, elles ont augmenté au XIXème s et se sont considérablement accrues depuis les années cinquante.

(à suivre)

Jacques Musset

(1) Quand récemment il a parlé de l’avortement comme d’un acte de tueur à gages, son expression ne révèle-t-elle pas, consciemment ou inconsciemment, non seulement une méconnaissance des situations complexes mais aussi un mépris de celles qui y ont recours ? (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Eglise Religions et violence Cléricalisme