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8 juin 2019 6 08 /06 /juin /2019 08:00
Jacques Musset Combattre le cléricalisme catholique (suite)
2. Le cléricalisme catholique, une longue histoire
Jacques Musset

La brève évocation du cléricalisme catholique actuel qui a été faite dans le premier article se situe à la suite d’une longue histoire qui commence pratiquement dans les premiers temps de l’Eglise. Impossible de la retracer dans le détail. Voici seulement quelques jalons.

• A l’extérieur de l’Eglise

Quand, au début du IVème siècle en 320, l’empereur Constantin reconnaît au christianisme le droit de cité dans l’empire romain, les évêques comptent sur l’Etat afin de pourfendre les hérétiques. Après le premier concile œcuménique en 325 à Nicée près de Constantinople, ceux qui ne partagent pas la foi définie par une majorité d’évêques se voient exilés par le bras séculier, ce qui ne clôt ni les disputes ni les interprétations divergentes dans et entre les Eglises. Quand le christianisme devient religion officielle de l’empire en 380 sous les empereurs Théodose pour l’empire d’Orient et Gratien pour l’empire d’Occident, les évêques soutiennent le pouvoir civil qui s’en prend aux anciens cultes païens et à ses temples.

Par la suite les évêques s’arrangent pour convertir les monarques qui à leur tour imposent le christianisme unilatéralement à leurs sujets. C’est le cas de Rémi l’évêque de Rouen qui convertit et baptise Clovis à la suite duquel ses soldats sans état d’âme adoptent la foi de leur chef.

Dans la longue période de chrétienté, jusqu’à la révolution française, les responsables de l’Eglise n’ont pas manqué de faire pression sur l’autorité royale pour réprimer ceux qui s’attaquaient à son pouvoir ou contestaient dogmes et sacrements. La première croisade à la fin du XIème siècle qui a mis sur les routes des milliers de rois et de chevaliers a été initiée par le pape. L’inquisition, au cours du moyen-âge et jusqu’au seuil du XIXème siècle en Espagne a fait arrêter, torturer, emprisonner et brûler des gens convaincus ou simplement soupçonnés d’hérésie. Au 17ème et 18ème siècles, plusieurs philosophes et écrivains des Lumières dont Voltaire furent embastillés.

Dans les siècles récents, le cléricalisme catholique a trouvé son aboutissement dans le système politique du concordat (Allemagne, Espagne, Italie) comme ce fut le cas en France entre 1800 et 1905. L’Eglise y trouvait largement son compte. En ce qui concerne l’Espagne, la majeure partie des évêques se sont solidarisés avec le camp de Franco durant la guerre (1936-1939) puis avec son régime dont on connaît la brutalité. Franco représentait pour eux un rempart contre le communisme ! Ils se turent sur ses atrocités vis à vis de ses adversaires.

• A l’intérieur de l’Eglise

Au 12ème siècle les mouvements de rénovation évangélique qui se sont fait jour dans l’Eglise, - les plus célèbres sont les Vaudois -, ont été condamnés car remettant en cause le pouvoir et le style de vie des responsables religieux. Peu après, François d’Assise a échappé aux foudres romaines et épiscopales en se soumettant au Pape.

A partir du XIIIème siècle l’inquisition s’est mise à tourner à plein régime : on suspecte, on interroge, on met en procès et on condamne à la prison, au supplice de la roue ou au bûcher. Voltaire a raison de dénoncer le sort infâme infligé au chevalier de la Barre arrêté pour injure à la religion : démembrement de son corps suivi de la décapitation.

Plus tard, début du 16ème s. lorsque Luther a osé mettre en évidence les déviations en matière de foi auxquelles se livraient des prédicateurs missionnés par Rome en vendant des indulgences pour construire la basilique St Pierre de Rome, non seulement on ne l’a pas pris pas sérieux mais on l’a sommé de se rétracter et comme il refusait, il n’a dû la liberté et la vie sauve qu’à la protection d’un prince allemand. Il fut excommunié.

Quand est apparu au 17ème siècle le mouvement de la modernité qui revendiquait l’autonomie de la raison en tous domaines, donc la possibilité pour elle d’avoir un regard critique sur ce que l’Eglise enseigne comme la Vérité, ce fut l’origine d’un conflit dans lequel Rome a réprimé toute contestation de sa doctrine. Ainsi , Galilée qui affirmait que la terre tournait autour du soleil et non le contraire comme la Bible le disait, a été persécuté et mis en demeure de se rétracter, ce qu’il a fait pour échapper au supplice. De même le prêtre français, Richard Simon, dont le travail d’exégèse démontrait que les cinq premiers livres de la Bible n’ont pas été écrits par Moïse, comme le dit le texte, a été singulièrement maltraité. On a brûlé son livre « Histoire critique du vieux Testament » édité en 1679 avec les encouragements de Bossuet, l’évêque de Meaux, grande figure de l’épiscopat du temps. Il a échappé aux poursuites en se réfugiant dans le ministère d’une petite paroisse jusqu’à sa mort. Tout au long du XIXème, les papes ont condamné sans ménagement ceux qui contestaient leurs prérogatives et leurs prétentions sur les plans religieux et politiques.

La dernière grande crise qui a vu s'affronter la modernité et l'Eglise catholique à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème est la crise moderniste. Elle ne venait pas de l'extérieur mais de l'intérieur même de l'Eglise. Des penseurs chrétiens immergés dans la culture de leur temps se sont essayés par souci de cohérence intime à repenser leur foi chrétienne dans les domaines historique, exégétique, philosophique, théologique et même social et politique. On connaît les noms des hommes les plus marquants qui ont tenté à ce moment d'inculturer le christianisme dans la modernité : Louis Duchesne, Alfred Loisy, Maurice Blondel, Lucien Laberthonnière, Edouard Le Roy, Marie-Joseph Lagrange, Marc Sangnier. Ils ont tous été condamnés, voire pour certains interdits de publier et excommuniés. Pie X(1), le pape de l'époque, a non seulement fait régner « la terreur » (l'expression est de l'un d'eux) mais il a mis en place un système de suspicion et de contrôle qui s'est perpétué jusqu'au concile Vatican II afin de vérifier l'orthodoxie de l'enseignement, des publications et de toutes les initiatives.

Sous ses successeurs, les penseurs cherchant à soulever la chape de plomb de la doctrine officielle n'ont cessé d'avoir de graves ennuis : qu'on se rappelle les tourments infligés aux écoles du Saulchoir (les dominicains) et à l'Ecole de Fourvière (les jésuites), à Teilhard de Chardin et à bien d'autres, en dépit d'une tardive liberté octroyée dans la recherche biblique par Pie XII en 1943 mais dûment contrôlée par lui. Jusqu'au concile, c'est donc pratiquement le statut quo sur le plan doctrinal depuis Pie X. Vatican II n'a pas pu ou voulu faire une trouée significative(2) dans le béton d'une doctrine qui s'est imposée jusque- là d'une façon drastique et répressive.

Et l'Eglise de l'après Vatican II sous les pontificats de Paul VI, de Jean-Paul II et de Benoît XVI(3) a été marquée par le maintien et le rappel de la doctrine traditionnelle, assortis de nombreux rappels à l'ordre et de condamnations.

(à suivre)

Jacques Musset

(1) Sommes-nous sortis de la crise du modernisme ? Jacques Musset, Edition Karthala 2016, pages 11 à 112 (retour)
(2) Idem, pages 153 à 188 (retour)
(3) Idem, pages 189 à 262 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Eglise Cléricalisme Religions et violence