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15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 08:00
Jacques Musset Combattre le cléricalisme catholique (suite)
3. Comment le cléricalisme catholique est-il né et s’est imposé ?
Jacques Musset

Rien à voir avec le projet de Jésus

Il n’est pas né de la volonté de Jésus. Jésus n’a créé ni Eglise ni hiérarchie sacralisée. Ce qu’a fait Jésus, c’est de prêcher la venue imminente du Royaume de Dieu et déjà son avènement ici et maintenant ; c’est d’en être le témoin par sa parole et ses actes. En quoi consiste ce Royaume?

Il s’agit d’un monde où chacun est appelé à vivre vrai, à se centrer sur l’essentiel, à se libérer de ses entraves intérieures et extérieures, à retrouver sa dignité d’homme et de femme s’il l’a perdue, à se mobiliser pour un monde de justice et de fraternité réelle et non verbale, avec une attention particulière pour les blessés de la vie ; et pour vivre tout cela Jésus appelle à être à l’écoute de Dieu présent au plus intime de soi, souffle et source de Vie.

Pour être témoin de ce monde nouveau, Jésus a dû combattre mille oppositions au sein de sa religion et de la société juive : le ritualisme et le légalisme religieux, le culte des apparences et de l’argent, le mépris des pauvres et des laissés pour compte, la volonté de puissance et de revanche. Il a payé cher le prix de son engagement au service de son Dieu et de la cause de l’homme. Les conflits qu’il a suscités l’ayant rendu insupportable à ses adversaires religieux, ceux-ci l’ont arrêté, condamné comme un fossoyeur de la religion à la suite d’un simulacre de procès et l’ont fait condamner à mort par l’autorité romaine comme un subversif politique. Son sort devait être ainsi scellé définitivement.

Or, quelque temps après, ses apôtres et disciples proclament que le crucifié, loin d’être le fossoyeur de la religion qu’on prétendait, est en réalité l’initiateur de la religion en esprit et vérité. On le croyait enterré définitivement, il est en réalité aux yeux de Dieu et en Dieu le Vivant par excellence. C’est le message que les apôtres et disciples proclament en milieu juif et en milieu grec, et ils invitent juifs et grecs à faire l’expérience du chemin de vie initié par Jésus. C’est ainsi que commencent à se former des petites communautés de disciples de Jésus sur tout le pourtour du bassin méditerranéen.

De l’animation collégiale des premières communautés chrétiennes à la naissance d’un pouvoir monarchique.

Elles sont animées collégialement, à la manière des communautés juives. Les animateurs sont des chrétiens désignés par les autres membres, qu’on nomme les anciens ou presbytres. Dans les communautés fondées par Paul, en plus des presbytres, on trouve des épiscopes d’un nom grec qui signifie surveillant. Au début du second siècle, l’animation collégiale disparaît ; une seule personne anime la communauté, un épiscope, à la tête des presbytres et de diacres.

Rapidement celui qui exerce cette fonction d’épiscope se considère comme le chef de la communauté à qui tous les membres se doivent d’obéir, car il représente le Christ et même Dieu au milieu des chrétiens ; la seule eucharistie valable est celle qu’il préside. Le témoignage que nous avons de cette conception, nous le trouvons dans les lettres de l’évêque d’Antioche, Ignace, qu’il envoie à plusieurs Eglises lors de son trajet d’Antioche à Rome où il va subir le martyre. L’épiscopat monarchique que nous connaissons vient ainsi de naître.

Pour justifier leur pouvoir et leur autorité les épiscopes-chefs d’Eglises vont affirmer qu’ils sont les successeurs des apôtres, à qui le Christ a confié la mission de diriger son Eglise, de conserver et d’interpréter sans erreur la foi véritable. Les premiers évêques, dit-on, ont été ordonnés par les apôtres et cette ordination s’est transmise sans interruption ultérieurement. Par la suite on va sacraliser la personne des évêques, en enseignant qu’ils ont reçu à leur ordination un caractère sacré qui affecte leur être en ses profondeurs et les configure au Christ lui-même.

Réfutation des arguments exégétiques et théologique fondant le pouvoir des épiscopes.

Historiquement que penser de cette justification ? Jésus a- t-il créé en la personne de ses apôtres une hiérarchie religieuse à qui il a donné tout pouvoir et qu’il souhaitait voir se perpétuer au long des siècles ?

La réponse est négative et en voici la démonstration. Jésus qui annonçait la venue imminente du Royaume de Dieu n’avait pas l’intention de créer une institution qui durerait des siècles et des siècles. Ce qui lui importait, c’était d’inviter ses compatriotes à se préparer intérieurement à cette venue et à en être les artisans et les témoins. Ses compagnons, les apôtres, il les a chargés de la même mission à travers les villes et les villages de Galilée et ils faisaient le point avec lui à leur retour. Aucune ordination, aucune sacralisation de leur personne. Le compagnonnage de Jésus de jour et de nuit leur suffisait pour être témoins de son message.

Après la mort de Jésus, les apôtres et disciples traversent un temps de désarroi, mais la mémoire vivante de ce qu’ils ont vécu en profondeur en compagnie de leur maître, leur fait comprendre intérieurement et avec évidence que non seulement le chemin de Jésus était le chemin de la vraie vie mais qu’il peut être désormais pour tout homme « voie, vérité et vie ». C’est le cœur de ce qu’ils proclament, car ils l’ont eux-mêmes expérimenté.

Ils partent sur les routes annoncer cette nouvelle, et d’autres disciples dont Paul se joignent à eux pour la diffuser à travers tout le Bassin méditerranée Des communautés de chrétiens naissent de culture juive et grecque et s’organisent d’une manière collégiale comme je l’ai déjà indiqué. L’apparition de l’épiscopat monarchique ne vient qu’au début du second siècle.

Réponse aux objections

Mais, m’objectera-t-on, n’oubliez-vous pas les paroles de Jésus dans les évangiles qui confèrent des pouvoirs spéciaux à ses apôtres ? Regardons de près ces textes dont se réclament les autorités catholiques pour affirmer que Jésus a fondé une hiérarchie religieuse dont ils sont les représentants actuels.

- Il y a en Matthieu, et en Matthieu seulement, le fameux texte 16,17-20. Cherchez-le dans votre Nouveau Testament. Il n’existe ni en Marc dont Mathieu s’est pourtant inspiré ni en Luc. La doctrine officielle catholique y lit que Jésus fonde l’Eglise à venir sur la personne de Pierre désignée comme un roc inébranlable et que du fait même il attribue à l’apôtre Pierre un pouvoir absolu sur cette Eglise à venir : pouvoir d’interpréter la doctrine sans erreur, ( pouvoir des clefs), pouvoir de contrôler l’orthodoxie des fidèles ( pouvoir de lier et de délier). Cette doctrine officielle ajoute que les pouvoirs de Pierre sont hérités par ses successeurs évêques de Rome, les papes, dont la primauté s’impose à toute l’Eglise.

Que vaut cette interprétation ? ? Est-elle fondée? La réponse est négative. Reprenons notre texte. En effet si Jésus semble y accepter le titre de messie, l’exégèse nous montre qu’il l’a toujours refusé. Par ailleurs, du fait qu’il attendait la manifestation imminente du Règne de Dieu, il n’était pas dans ses intentions de fonder une Eglise institution qui se développerait au cours des siècles. Enfin, s’il a reconnu en Pierre les talents d’un meneur et entraîneur d’homme, c’en est resté là des liens qu’il a tissés avec le plus entreprenant de ses apôtres. Alors comment comprendre ce texte ? Pour cela, il faut se rappeler que les évangiles ne sont pas des reportages en direct sur la vie de Jésus mais des professions de foi des premières communautés chrétiennes sur la personne de Jésus. Elles s’y disent ce qu’il représente pour elles et comment vivre communautairement selon l’esprit qui l’animait ? Si bien que beaucoup de paroles mises sur les lèvres de Jésus traduisent en réalité la perception qu’elles ont de Jésus.

Quel est dès lors le message de notre texte ? La confession de foi de Pierre, c’est celle de la communauté chrétienne : « Jésus est le Christ, le fils du Dieu vivant ». La parole adressée par Jésus à Pierre signifie que le fondement même de toute communauté chrétienne est la profession de foi mise dans la bouche de Pierre, partagée par tous les disciples de Jésus. Tel est le roc sur lequel elle est bâtie. Il n’en est pas d’autre. C’est cette foi vécue en paroles et en actes qui rend l’Eglise vivante, fidèle à l’esprit du Christ en l’actualisant sans cesse et en dénonçant ses caricatures et ses contrefaçons. En d’autres termes, c’est, pour les premières générations chrétiennes, à la communauté toute entière des chrétiens que Jésus confie son message de libération, à charge à eux d’en témoigner à travers des formes sans cesse renouvelées. Voilà ce qui est à entendre dans ce texte. On est loin de l’interprétation catholique traditionnelle qui réserve cette mission au pape chargé d’éclairer et de conduire le peuple chrétien sur le bon chemin. Voilà, hélas, où peut conduire une lecture littérale, fondamentaliste.

D’autres textes évangéliques sont cités pour justifier que pape et évêques sont les successeurs des apôtres à qui Jésus aurait remis des pouvoirs spéciaux pour diriger l’Eglise : mission d’enseigner, de gouverner, de sanctifier. Que disent-ils en réalité ?

- Il y a la parole « Faites ceci en mémoire de moi » dans les récits de la cène chez Luc et chez Paul (absents chez Mc et Mt). Traditionnellement, on fait remonter l’institution du sacrement de l’Ordre à cette parole. Jésus aurait ce soir- là ordonné les premiers évêques et prêtres qui seuls pourraient présider validement l’Eucharistie. En fait Jésus a-t-il prononcé cette parole ? Les exégètes en discutent. En supposant qu’il l’ait prononcée, instituait-il une hiérarchie religieuse sacerdotale ou invitait-il simplement ceux qui le suivaient et le suivraient à faire mémoire de sa vie donnée en rompant le pain et en partageant la coupe de vin ? Célébrer chaque jeudi saint la fête du sacerdoce est un contre sens historique. Si la hiérarchie religieuse telle qu’elle existe aujourd’hui a commencé à se mettre en place au début du second siècle, on ne peut la faire remontrer au Jésus historique.

- D’autres paroles sont invoquées qui se situent dans les récits d’apparitions de Jésus ressuscité aux disciples. Ces récits sont des mises en scène pour exprimer leur forte expérience intérieure de la présence du Christ au milieu d’eux au-delà de sa mort. Les paroles mises dans la bouche du ressuscité traduisent en réalité la conviction qu’ont les premiers chrétiens de la mission qui est la leur de témoigner de l’Evangile.

Telle cette première parole dans l’évangile selon St Jean 20, 22-23 « Recevez le St Esprit. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus ». L’interprétation catholique traditionnelle y voit la remise du pouvoir de proclamer le pardon des péchés aux apôtres puis à leurs successeurs les évêques, autrement dit l’institution de sacrement de pénitence. Cette autojustification du pouvoir que se sont attribués les clercs ne tient pas. Proclamer le pardon des péchés doit en réalité être comprise en réalité comme une mission s’adressant à tous les disciples, sans distinction.

Voici une autre parole à la fin de St Matthieu adressée aux 11 disciples qui, au regard de la doctrine catholique, attribue seulement aux apôtres et aux évêques la mission d’enseigner, de baptiser et de régir le peuple chrétien : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du St Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous a prescrit ». Ces paroles solennelles sur les lèvres de Jésus traduisent en réalité comme précédemment la conviction des premiers chrétiens qu’ils sont tous responsables de témoigner de l’évangile à part égale.

Il y a encore d’autres paroles que les clercs citent pour justifier leur pouvoir « Qui vous accueille m’accueille », Mt 10, 40 ; « Si ton frère vient à pécher et qu’il ne t’écoute pas qu’il soit pour toi comme les païens » 18,15-18. En réalité, ces paroles concernent tous les disciples de Jésus et non une hiérarchie religieuse établie par Jésus.

Conclusion

Plus les chrétiens catholiques pourront argumenter sur les racines du cléricalisme dans leur Église, moins ils seront vulnérables au pouvoir des autorités catholiques, plus ils seront libres dans leur manière de penser et de vivre l’Évangile. Un pouvoir fort se nourrit de l’inertie des subordonnés. Inversement, il manque de crédibilité lorsque ceux sur lesquels il régnait se prennent en main. Au XVIe siècle, les protestants ont rendu au peuple chrétien sa responsabilité d’être témoin sans intermédiaire clérical de l’Évangile. Verra-t-on un jour le même mouvement dans le catholicisme ?

(à suivre)

Jacques Musset

Published by Libre pensée chrétienne - dans Eglise Cléricalisme Religions et violence